Fils d’agriculteur, agronome et économiste, Marcel Mazoyer est professeur et directeur de recherche à l’Institut national agronomique de Paris-Grignon, et coauteur avec Laurence Roudard, d’Agricultures du monde : du néolithique à aujourd’hui, un ouvrage jugé incontournable. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Marcel Mazoyer explique en quoi consiste la fracture agricole mondiale et quelles en sont les conséquences sur les paysans du monde. Celui que l’on considère comme le successeur de René Dumont ne se contente pas de s’indigner, il propose des solutions et partage avec nous sa vision de l’agriculture de l’avenir.


Le Coopérateur agricole Expliquez-nous ce qu’est la fracture agricole et alimentaire?

Marcel Mazoyer Dans l’entre-deux-guerres en Amérique, et puis surtout depuis 1945 dans tous les pays industrialisés, la progression de l’agriculture a été extraordinaire. Entre 1950 et 2000, la production agricole et alimentaire mondiale enregistre des gains de productivité énormes qui surpassent ceux de tous les autres secteurs industriels. Les pays industrialisés sont alors rapidement devenus agro-exportateurs de produits vivriers de base.
 
Cela a jeté sur le marché mondial des quantités croissantes de céréales, d’huile de soya et de viande à des prix qui ont été divisés par cinq en 50 ans. Le prix du blé à Chicago est passé de 500 $ ou 600 $ la tonne en 1950 à 100 $ aujourd’hui. N’investissent donc sur leur entreprise que les agriculteurs qui ont les moyens pour demeurer en production avec de tels prix. Ceux qui ne le peuvent sont éliminés. Le progrès des uns exclut les autres. Ce phénomène, cette fracture a touché tous les pays. Parallèlement, dans les pays en développement, il n’y avait pas d’industrie agricole, donc pas d’augmentation de rendement. Ces pays, où les paysans travaillaient à la main ou avec des animaux, ont aussi été mis à l’écart.

C. A.
Cette fracture fait mal?
M. M.
La moitié des habitants de la planète manquent de nourriture et la situation s’aggrave. Par exemple, à cause des subventions, la tonne de céréales américaines arrive à Dakar à 100 $. Le paysan sénégalais, depuis sa campagne, ne peut rivaliser avec ce prix. Les prix internationaux sont nettement trop faibles. Cette baisse des prix entraîne une baisse de la production, la faim et l’exode rural. Cinquante millions de paysans pauvres quittent les campagnes chaque année. On bloque littéralement le développement des pays pauvres. La chute des prix des cultures vivrières oblige donc, les pays sous-développés notamment, à faire des cultures moins concurrencées comme le café, le cacao, l’arachide.
   
C. A. Combien de paysans sont touchés par cette fracture?
M. M.
Il faut d’abord savoir qu’environ 43 % de la population mondiale est agricole, soit quelque 2,5 milliards de personnes. De ce nombre, 1,34 milliard sont des agriculteurs actifs. Mais seulement 28 millions de tracteurs et 6,7 millions de moissonneuses sont utilisés dans le monde contre 250 millions d’animaux de travail. Un milliard de paysans travaillent à l’aide d’outils à main et n’ont pas accès à des semences de qualité. Cinq cents millions n’ont strictement aucun outil. Le rapport de productivité entre l’agriculture manuelle la moins productive du monde et l’agriculture motorisée la plus productive est aujourd’hui de l’ordre de 1 à 500! La fracture agricole, encore une fois, c’est l’élimination massive de l’agriculture manuelle, de l’agriculture à traction animale et même de l’agriculture à petit et moyen tracteurs dans les pays industrialisés. Les agriculteurs des pays en développement entrent en concurrence avec tous les agriculteurs du monde, et ce, sans politique agricole de protection de prix.
 
« Tout pays doit
protéger son agriculture et assurer
sa souveraineté
alimentaire. »
Marcel Mazoyer

C. A.
Quelles politiques agricoles préconisez-vous?
M. M.
La seule chose qui est honnête en politique agricole, c’est d’avoir chez soi des prix de marché qui correspondent au prix de revient des agriculteurs. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) devrait accepter que tout pays – les pays les plus pauvres et les pays intermédiaires qui peuvent faire bloc – mette des barrières tarifaires quand le prix des denrées est inférieur à leurs coûts de production. Cela veut dire revenir au droit de toute agriculture de se protéger.
 
C. A. On clame haut et fort que les politiques de soutien à l’agriculture sont trop coûteuses.
M. M.
Mettons ce soutien en perspective. Si on prenait tous les budgets publics d’Europe, par exemple, et que l’on regardait combien reçoit l’agriculture par rapport à l’industrie, au commerce, au tourisme, on s’apercevrait que l’agriculture est le secteur le moins subventionné de tous. Mais ce n’est pas ce que l’on fait croire à la population qui s’imagine que l’agriculture engloutit des sommes astronomiques. L’effet est désastreux, mais c’est ce que les gouvernements veulent. Ils veulent que le public abandonne toute espèce de volonté d’avoir une agriculture, en se disant, et ils font le même calcul que les Anglais : « On va acheter la bouffe ailleurs pour pas cher. » Au lieu d’avoir trois millions de chômeurs, on en aura quatre ou cinq. Voilà le raisonnement. La souveraineté alimentaire, c’est aussi la seule bonne politique pour un pays développé. Pourtant, il est difficile pour un gouvernement de protéger son agriculture, car les prix intérieurs seront supérieurs à ceux du marché mondial et les consommateurs s’en plaindront.
   
C. A.
Les quotas de production sont dans le collimateur de l’OMC. Que pensez-vous de cette façon de produire, au Canada notamment?
M. M.
Le Canada est un pays qui a un énorme capital productif installé, des milliers de fermes laitières avec leur bétail de haut niveau, de l’équipement de pointe et des gens qui connaissent leur travail. Malgré tout, le Canada ne pourrait concurrencer la Nouvelle-Zélande, l’Australie ou le Brésil qui peut faire du lait à moitié prix. Le Canada ne peut exporter de produits laitiers à moins de les subventionner. C’est l’erreur politique à ne pas commettre. Il faut donc produire pour le marché intérieur à des prix qui permettent aux éleveurs de vivre de leur travail et d’investir. Pour ne pas faire des stocks de lait en poudre ou de beurre que personne ne mangera jamais parce que les débouchés ne sont pas là, le Canada contingente la production avec des quotas. C’est la seule politique raisonnable dans un pays développé.
   
C. A.
Les producteurs laitiers tiennent à cet acquis.
M. M.
Oui, mais il faut remettre de l’ordre dans la manière dont le quota laitier est géré. C’est la concession d’un droit public qui a été distribué de manière équitable entre les producteurs. C’est abusif d’interpréter ça comme un droit de propriété. C’est un droit de production que l’on redistribue ou non, et ce, gratuitement, en fonction des besoins du marché. En faire une marchandise handicape la production. De plus, vous avez fait du droit à produire un coût de production. Vous chargez une production d’un coût supplémentaire qui est une rente attribuée à quelqu’un qui n’est plus un producteur. Vous la chargez ensuite à quelqu’un qui devra produire en la supportant. C’est un mécanisme autodestructeur. Il coûtera un jour tellement cher qu’il ne sera plus possible de produire de manière rentable et plus personne ne pourra en acheter. Vous avez un très bon système, mais vous avez mis un ver dans le fruit.
   
C. A. Décrivez-nous ce qu’est la délocalisation de la production agricole dont vous traitez dans votre ouvrage.
M. M.
La délocalisation, ça consiste essentiellement à faire cultiver ailleurs à moindre coût en raison d’une disponibilité de main-d’œuvre à bon marché. C’est-à-dire là où les salaires sont 100 fois moindres qu’ici. Les capitaux se précipitent aux quatre coins du monde pour en profiter.
   
C. A. D’où proviennent ces capitaux?
M. M.
De caisses de retraite en Amérique, de banques ou de grandes entreprises comme Monsanto qui est un des gros investisseurs dans l’agriculture sud-américaine, ou encore de Cargill, de Carrefour. Ce sont des capitaux qui n’ont pas de patrie.
 
   
C. A. À quand remonte cette façon de produire?
M. M.
Jusqu’en 1972, c’est l’agriculture hautement productive de quelques pays industrialisés, au
premier rang desquels les États-Unis, qui étaient la cause de la baisse des prix. Depuis les années 80, une agriculture capitaliste a pris le relais, délocalisée dans les pays où on a exproprié les paysans que sont les pays d’Amérique latine et depuis 1990, l’Ukraine. En 1985, les Américains se sont aperçus que, sur le marché international des produits agricoles, il y avait une possibilité que ce marché soit entièrement approvisionné par les pays où les capitaux avaient afflué pour développer une agriculture aussi productive. Et donc, le prix international allait potentiellement s’établir à la moitié du prix du coût de production américain. Pour que leur agro-industrie soit à égalité à une agro-industrie délocalisée à bas salaire, ils décident de laisser entrer chez eux les marchandises agricoles au prix international et subventionnent leur agriculture.
   
C. A. Comment l’agriculture délocalisée fonctionne-t-elle?
M. M.
On allie des techniques mises au point par les meilleurs paysans du monde avec autant de capitaux nomades que nécessaire. On peut louer 1000, 2000 hectares d’un coup en Amérique du Sud. On avance l’argent à des entrepreneurs agricoles d’Europe de l’Est, des États-Unis ou même du Canada pour faire du soya. On embauche des tractoristes à 1000 $ par an au lieu de 20 000 $. On produit alors à moitié prix. La baisse des prix internationaux ne vient plus de la révolution agricole aux États-Unis, au Canada, en Europe, elle vient de la révolution agricole dans les pays à bas salaire. La libéralisation agricole, qui a entraîné la délocalisation, a servi à faire baisser le prix de la main-d’œuvre pour permettre les exportations de capitaux de pays développés. Cette agriculture capitaliste là menace toutes les agricultures paysannes du monde. Le front commun, c’est les paysans canadiens, européens, africains, les sans terre et les pauvres d’Amérique latine et d’Ukraine, qui s’opposent à cette machine tournée contre tous les paysans du monde.
 
C. A. En fin de compte, à qui profite la délocalisation?
M. H. En France, on a constaté que de 1970 à 2000, les prix de matières premières agricoles avaient été divisés par trois. Quand vous regardez les prix du lait et du pain et de tous les produits finis à la distribution, ils n’ont pas bougé d’un iota. C’est-à-dire que les consommateurs n’ont bénéficié en aucune manière de la baisse des prix des produits agricoles. Ça s’est transformé entièrement en capitalisation boursière. Il faut arrêter ça.
   
C. A. Comment?
M. H.
Il faut garder le capital et le savoir-faire. C’est la mondialisation de la misère ou la mondialisation à visage humain. C’est le choix et c’est dans l’agriculture que ça se joue. Cela dit, je ne veux pas qu’on détruise l’agriculture des pays agro-exportateurs. Parce qu’il faut doubler la production agricole dans les 50 ans qui viennent. Je trouverais désastreux de détruire, par exemple, la production céréalière et laitière canadienne. Ça n’a aucun sens.
   
C. A. L’agriculture a de grands défis devant elle. Comment nourrira-t-elle la planète?
M. H.
Premièrement, on est obligé, sur la moitié du monde où il y a eu zéro révolution agricole, de faire progresser, doubler, tripler les rendements. Parce que c’est là que les gens ont faim et on sait qu’on ne pourra pas les nourrir à leur place. On est obligé, partout où l’agriculture n’a pas progressé, de créer une condition économique – des prix – et une politique favorable. On bénéficie de l’expérience des pays qui ont fait la révolution agricole et la révolution verte et on peut éviter de faire les erreurs et les excès qu’on a faits ailleurs. C’est une révolution verte corrigée. Il y a des régions du monde où on a mis trop d’engrais, trop de pesticides. Mais là où on n’en a jamais mis, on peut en mettre, de façon rationnelle, sans risque. Deuxièmement, on sait qu’il y a un certain nombre de régions du monde, l’Afrique, l’Amérique latine, où il y a d’immenses réserves de terres cultivables, pas utilisées ou sous-utilisées. Il faut donc gérer sérieusement cette production sans dépasser les bornes et en respectant, par exemple, les forêts de l’Amazonie que sont en train de piller certaines grandes entreprises internationales.
   
C. A. On dit que les rendements plafonnent à l’échelle mondiale. Qu’en est-il?
M. H.
À mon avis, on approche des limites de surface et des limites techniques infranchissables. Si ça se trouve, dans 100 ans, les ressources en phosphate seront épuisées. Donc on a un cap d’un petit siècle à passer où on peut pratiquer l’agriculture traditionnelle, réduire les excès là où on en a fait et développer raisonnablement cette agriculture là où il y en a besoin.
   
C. A.
Comment voyez-vous la gestion de ses surfaces pour éviter, encore une fois, de verser dans l’excès?
M. H.
Selon moi, c’est l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) qui devrait délivrer zone par zone, kilomètre par kilomètre, les droits de mise en culture. Sinon, ça veut dire que les uns peuvent piller des choses qui sont des biens communs publics mondiaux, tout en détruisant l’économie des autres.
   
C. A. Quel mode de production préconisez-vous dans les pays développés?
M. H.
Ne nous lançons pas dans la course à la productivité de produits bas de gamme reposant sur des excès techniques en tout genre qu’on connaît. Lançons-nous dans une course à la qualité, parce qu’on est dans des pays avec de hauts revenus et où les gens consacrent une très faible fraction de leur revenu à la consommation d’aliments. Ils pourraient consacrer davantage pour avoir des produits de qualité pour améliorer leur vie, l’environnement et la qualité de vie des agriculteurs.
   
C. A. Quel sera, selon vous, un des modèles de l’agriculture de l’avenir?
M. H.
Il existe des formes d’agriculture très différentes des monocultures chimisées qu’on a développées au 20e siècle. Il y a des polycultures à élevage très complexes qui ont besoin de beaucoup moins d’engrais et de pesticides. Si on travaille de la sorte, on s’apercevra que ça peut avoir des rendements totaux, tous produits confondus, et des productions par travailleur très élevés. C’est, par exemple, des écosystèmes mixtes, complexes, à plusieurs étages de végétation. On les trouve dans les deltas d’Asie, certains secteurs de la vallée du Nil, et dans une moindre mesure en Haïti et en Afrique, dans la région des Grands Lacs. Ce sont des systèmes qui comprennent arbres fruitiers, vignes, maïs, haricots intercalaires, une vache à l’hectare, une famille à l’hectare. Et ça produit largement autant que l’agriculture chimisée la plus compliquée. Sauf que ça exige beaucoup de travail. Pour l’instant, ça ne s’est jamais fait que de manière manuelle. Donc s’il faut développer des écosystèmes comme ça, il faudra payer les produits plus chers, parce que ça exige beaucoup de travail.

« La société est aujourd’hui assez productive en industries et assez riche pour se permettre d’avoir plus d’agriculteurs qui feront une agriculture d’un type nouveau. »
Marcel Mazoyer

C. A.
Comment un tel système pourrait-il fonctionner alors que le nombre d’agriculteurs régresse?
M. H.
La société est aujourd’hui assez productive en industries et assez riche pour se permettre d’avoir plus d’agriculteurs qui feront une agriculture d’un type nouveau. Les gains de productivité réalisés seront suffisants pour qu’on ait 10, 20, 30 % d’agriculteurs. Ça paraît bizarre parce que ça va à l’inverse de la tendance du dernier siècle, mais ce qu’on a fait allait à l’inverse de ce qu’on avait fait pendant 2000 ans. Il n’est pas nécessaire que ce soit fait à la main. Les outils et machines d’aujourd’hui ne permettent pas de travailler, à grande échelle, de tels écosystèmes. Mais on peut imaginer, dans un avenir pas trop lointain, cultiver sur plusieurs étages de façon mécanisée et rentable. J’ai vu, au Danemark, en 1965, des équipements qui repiquaient, arrosaient et récoltaient des laitues de façon entièrement automatisée. J’ai également observé, dans certains centres de recherche, des robots qui flairent la pomme mûre, la cueille et la dépose sans l’abîmer.
   
C. A.
Ces techniques pourraient-elles s’appliquer dans les grandes exploitations des pays industrialisés?
M. H.
Elles peuvent s’appliquer partout! Ça va même commencer dans les pays industrialisés. Parce qu’ils auront la technologie. Si la population continue à s’accroître, si les ressources en fertilisants indispensables et non renouvelables, en particulier si les phosphates manquaient, on ne va pas s’arrêter de produire et mourir de faim. On va mettre en œuvre ce qu’on sait déjà faire, mais qui est marginalisé parce que le coût de production est plus élevé. On paiera notre nourriture un peu plus chère, c’est tout.
   
C. A. Dans l’avenir, la diète de l’humanité devra-t-elle être plus végétarienne?
M. H.
On ne décide pas une chose comme ça. Les gens font ce qu’ils veulent. La vraie question, c’est que la moitié du monde n’a même pas une alimentation de base. Ça, c’est la fracture agricole et alimentaire. Il n’y a aucune raison technique à ça. Il n’y a que des raisons économiques de développement inégal. Et qu’est-ce qui gère le développement inégal, c’est les politiques économiques. Elles peuvent gérer un développement plus égal. On peut faire autrement. Ceux qui comprennent le mieux ce qu’est la fracture agricole, ce sont les agriculteurs. L’intérêt de faire une réflexion, c’est que tous les paysans du monde sont dans la même galère. On a besoin de toutes les régions agricoles du monde et de tous les agriculteurs du monde. Mon objectif, c’est d’unir toutes les agricultures paysannes du monde, y compris les riches. On n’a le droit d’en faire mourir aucun. Ni un riche, ni un pauvre. Ce qui emmerde parfois les pauvres. Pas les paysans d’Afrique; eux, ils ne sont pas jaloux. Mais par exemple, les paysans pauvres en France, leur faire avaler qu’il faut s’allier avec un paysan riche, je dis : « Ça vous gêne, qu’il y ait un paysan riche? Moi, ce qui me gêne, c’est que vous, vous ne le soyez pas. »


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