En décembre 2006, la Food and Drugs Administration, le vis-à-vis américain de Santé Canada, annonçait dans une décision préliminaire son intention de déclarer la viande et le lait issus d’animaux clonés sécuritaires aux fins de vente au détail et de consommation.

Cette recommandation reposerait sur un ensemble de recherches qui concluent qu’un sujet cloné qui se situe entre les âges de 6 à 18 mois est pratiquement impossible à distinguer d’un animal d’élevage traditionnel. Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas d’une viande modifiée comme telle, mais bien d’une copie exacte d’un animal choisi. Les chercheurs n’ont pas détecté de problèmes de santé chez les animaux de laboratoire nourris de viande clonée et affirment qu’aucun motif basé sur la science ne permettrait d’interdire la vente au détail de la viande ou du lait issus d’animaux clonés. À viande identique, la réglementation américaine fait en sorte qu’elle n’exigerait aucun étiquetage particulier.

Cette réglementation est présentement au stade d’ébauche et le grand public disposait de 90 jours pour consulter l’imposant rapport de 600 pages et pour faire connaître ses commentaires sur la question1. Si elle est ratifiée, ces produits auront accès au marché, mais pas avant 2008. Actuellement, ils font l’objet d’un moratoire que s’est imposé l’industrie depuis 2001.

Inquiétude dans l’industrie agroalimentaire

Certains membres de l’industrie agroalimentaire craignent que cette réglementation n’ait une vision trop étroite et qu’elle fasse fi des consommateurs ainsi que des impacts éventuels sur les entreprises de transformation alimentaire. « Ce sujet dépasse la simple question de sécurité alimentaire, c’est également une question de relation de confiance avec le consommateur », soutient Susan Ruland de l’International Dairy Foods Association. L’organisme qui compte dans ses rangs des grandes entreprises telles que Kraft et Danone souligne l’inquiétude de l’industrie face à la réaction des consommateurs et redoute qu’une telle annonce puisse causer une chute de la consommation de l’ordre de 15 % ou plus. « Il y a une question cruciale de confiance de la part des consommateurs envers les produits laitiers en tant que source fondamentale de nutrition dans notre diète alimentaire. Nous ne voulons pas jouer avec ça », conclut Susan Ruland.

Des consommateurs méfiants
Les inquiétudes de l’industrie ne sont pas sans fondement : plusieurs sondages font état du peu d’enthousiasme des consommateurs envers cette technologie.

Un de ces sondages annuels effectué par The Mellman Group pour le Pew Charitable Trust Fund et l’Université de Richmond affirme que 64 % des répondants se disent inconfortables avec la notion de clonage chez les animaux. Même chez les Américains qui se disent prêts à manger des aliments génétiquement modifiés, 51 % se disent inconfortables avec le clonage et seulement 34 % se disent à l’aise avec cette technique2.

Le Washington Post3 rapporte les résultats d’un sondage du Center for Food, Nutrition and Agriculture Policy de l’Université du Maryland qui demandait aux consommateurs ce qu’ils feraient si la FDA déclarait cette viande sécuritaire aux fins de consommation : 1/3 indiquent qu’ils continueraient d’en acheter, 1/3 cesseraient, et 1/3 « considéreraient » la chose.

En somme, les recherches auprès des consommateurs font état d’un inconfort certain avec la perspective de consommer de la viande clonée, bien que ce sentiment soit communiqué de façon plutôt vague. Pour plusieurs, le terme « clonage » évoque des images négatives de la science-fiction.

Toutefois, les sondages démontrent que la compréhension du public à l’égard du clonage est limitée. C’est le principal argument que les scientifiques et les défenseurs de cette technologie brandissent pour en banaliser les résultats. Le sondage de l’Université du Maryland révèle que 59% de ses répondants croyaient que le clonage incluait une forme de modification génétique, ce qui n’est pas le cas. Pour simplifier la donne, les scientifiques aiment comparer le clonage à des jumeaux identiques, mais nés à des moments différents, alors que la modification génétique nécessite une altération, une addition ou une suppression d’ADN.

Pas qu’une question de science

En plus de soulever des questionnements éthiques et religieux, les détracteurs de cette technologie souligneront « la souffrance » induite par ces procédés, alors que plusieurs grossesses impliquant des clones se terminent en une fausse couche et moins fréquemment, en la mort des nouveau-nés. Alors que le bien-être animal n’est pas une question sous la juridiction de la FDA, cette considération pourrait servir de cheval de bataille aux adversaires et servir d’argument clé dans le débat sur le clonage.

La FDA reconnaît que les processus de clonage demeurent inconstants. Seulement 2 % à 5 % des clones réussissent le parcours de l’œuf jusqu’à la naissance viable. De ce fait, les animaux clonés sont relativement rares et consistent présentement surtout de géniteurs hors pair et de bêtes destinées aux concours. Mais les firmes de biotechnologie ont l’ambition de développer ce marché et de sélectionner les meilleures productrices de lait, les bœufs et les porcs les plus aptes à produire une viande goûteuse et à croissance rapide. Elles présentent le clonage comme un outil de plus dans l’éventail des technologies de reproduction, tels la fertilisation in vitro ou le transfert d’embryons. Certaines vont même jusqu’à suggérer leur technologie comme une solution pour remettre sur pied rapidement une industrie dans le cas d’une éventuelle pandémie.

Les entreprises de biotechnologie actives dans ce secteur convoitent cette réglementation de la FDA depuis quatre ans. Plusieurs, désargentées, ont cessé leurs activités, mais celles qui restent en lice, telles ViaGen du Texas et Cyagra de Pennsylvanie, détiennent la plupart des brevets associés à cette technologie et comptent bien rentabiliser leurs investissements.

L’histoire se répète
S’il y a un constat que nous faisons de cette situation, c’est que l’histoire se répète : la science innove et développe de nouvelles applications que l’on tente ensuite de commercialiser sans égard aux attentes et aux besoins des consommateurs. Malheureusement, cette question dépasse le mandat de la FDA qui semble préférer s’en tenir à une approche strictement scientifique, au lieu d’établir un consensus avec l’industrie et les consommateurs.

Le débat risque fort bien de prendre une forme similaire à celui des OGM. Il ne serait pas étonnant que le secteur des produits biologiques profite d’une clientèle augmentée par les consommateurs inquiets de cette nouvelle technologie.
 
D’après les experts consultés, nos pâturages ne sont pas prêts de ressembler à ceci.

Des consommateurs soucieux militeront pour le droit à l’information et à l’étiquetage et des entreprises verront là une occasion de se démarquer par le développement d’un étiquetage explicite ou d’un label, pourquoi pas, « produit sans recours au clonage ». Dans cette veine, les fabricants de la célèbre crème glacée Ben & Jerry’s et Dean Foods, la plus grande firme laitière des États-Unis, ont déjà fait savoir à leur clientèle qu’ils ne comptent pas utiliser de lait issu du clonage dans leurs produits.

Si la mise en marché d’une telle viande est autorisée, il y a peu de chances qu’elle inonde les marchés, car le processus de clonage est onéreux. Son coût peut s’élever jusqu’à 16 000 $ US pour une vache laitière4 et il n’y a présentement qu’environ 150 vaches clonées sur un cheptel de plus de 9 millions de bêtes aux États-Unis. Avec de tels investissements, les producteurs seront plutôt intéressés à reproduire leurs champions que de les tourner en viande hachée… Toutefois, la question reste entière pour leur descendance et, dans les faits, ce sont ces derniers qui risquent de se retrouver dans l’assiette des consommateurs.

Le sujet intéresse également la Commission européenne, qui a demandé un avis au Groupe européen d’éthique des sciences et des nouvelles technologies, ainsi qu’à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) de déterminer d’ici six mois si les produits issus d’animaux clonés sont propres à la consommation et conformes aux normes de santé et de bien-être animal. Le clonage commercial est devenu une question d’actualité en Europe après l’annonce de la naissance, sur une ferme britannique, d’un veau issu d’un embryon d’une vache clonée d’origine américaine.

Santé Canada surveille avec intérêt l’évolution de ce dossier, bien qu’il soit hors de question que de la viande ou du lait issus de sujets clonés se retrouvent sur les tablettes des supermarchés de sitôt. « Nous voulons prendre le temps nécessaire pour s’assurer de faire une bonne analyse de ce dossier, et considérer toutes les évaluations (américaines et européennes) disponibles », explique Paul Duchesne, porte-parole dans les dossiers d’alimentation, à Santé Canada. Rappelons que, sous les réglementations actuelles, la vente de viande issue de sujets clonés est interdite au Canada et Santé Canada s’est empressé de fermer la porte à toute demande de commercialisation de viande clonée jusqu’à nouvel ordre. En fait, le ministère est allé au-devant du problème, car aucun producteur n’avait fait de demande en ce sens.

Du côté de l’industrie, on se montre plutôt sceptique face à cette éventualité : « Au regard de toutes les technologies disponibles, il est très peu probable que le clonage serve à nourrir des humains à court ou à moyen terme », explique Sylvain Fournaise, président du Conseil des viandes du Canada, section Québec.

Résultats de sondage

 
Près des deux tiers des répondants américains (64 %) sont inconfortables envers le clonage animal et les femmes y semblent davantage réfractaires que les hommes.

Source : The Mellman Group Inc., octobre 2006.

1 Le document est disponible au : http://www.fda.gov/cvm/CloneRiskAssessment.htm.

2 Ce sondage téléphonique auprès de 1000 Américains, avec une marge d’erreur de 3,5 %, à un niveau de confiance de 95 %, en est à sa cinquième édition depuis 2001. Pour consulter les résultats : http://pewagbiotech.org/research/2006update

3 WEISS, Rick. « FDA may clear cloned food, but public has little appetite », Washington Post, 25 décembre 2006.

4 ELIAS, Paul. « Cloned food years away from store shelves », International Herald Tribune, San Francisco, 2 janvier 2007



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