Bernard et Alain Fortin compostent le fumier de leurs vaches et traitent les eaux usées de leur laiterie dans un marais filtrant. Résultats : une réduction de 50 % des volumes à épandre et… fini les odeurs.


Ce n’est pas d’hier que les deux frères Fortin s’intéressent à traiter les déjections de leur ferme de Clermont, dans Charlevoix. Curieux d’en savoir plus sur la culture biologique, Bernard s’inscrit à des cours sur le sujet en 1986-87. On y enseigne la méthode de compostage des fumiers, une technique déjà largement pratiquée en Europe. Il apprend que le processus ne dégage pas d’odeurs. Un net avantage pour une exploitation comme la leur, qui est entourée de citadins.

Cette formation les convainc de passer à l’action. En 1988, ils aménagent un site de compostage sur une de leurs terres, située à environ 600 mètres des bâtiments de la ferme. Ils sont les premiers au Québec à se doter de telles installations pour y traiter tout le fumier de la ferme.

Le ministère de l’Agriculture, qui s’intéresse à cette technique, leur alloue une subvention pour démarrer le projet et faire l’acquisition du composteur, un appareil qui permet de retourner les andains de compost pour en assurer l’oxygénation. Le Centre de recherche industriel du Québec viendra aussi y récolter des données : durée du processus, chaleur dégagée, teneur en éléments fertilisants.

Mais tout ne s’est pas fait sans à-coups. Pour composter, oubliez le fumier liquide. Il faut penser solide. Il a fallu mettre le doigt sur la bonne quantité de litière à ajouter au fumier pour en assurer la décomposition maximale.

Près de vingt ans plus tard, Bernard et Alain Fortin, qui possèdent une des 35 fermes laitières qu’on recense dans Charlevoix, sont toujours aussi enthousiastes. La matière compostée est constituée de paille, de bran de scie et de toutes les déjections des 88 têtes du troupeau, dont 54 vaches laitières. Chaque jour, cela représente pas moins de six tonnes de fumier.

« La paille et le bran de scie sont ajoutés au fumier de manière à obtenir un rapport carbone azote de trois pour un, explique Anne Côté, experte-conseil à La Coop Agrivoix. Ce rapport favorise la décomposition par les bactéries. » « Je brasse et retourne régulièrement les andains de compost, une pratique qui fournit l’oxygène nécessaire aux bactéries », ajoute Bernard.

Les Fortin produisent deux types de compost. Le premier nécessite un ou deux mois de préparation. De texture grossière, il est utilisé pour fertiliser leurs 58 hectares d’avoine, d’orge et de blé et 110 hectares de luzerne de mil et de brome. L’autre compost, plus fin, met près d’un an à se faire. Ils le commercialisent au manoir Richelieu et aux Jardins du cap à l’Aigle réputé entre autres pour les quelque 200 variétés de lilas que l’on peut y admirer. Chaque année, ils produisent, au total, environ 1800 tonnes de compost.

Quoi qu’on en pense, le compost ne dégage aucune odeur désagréable, car l’azote, qui en est responsable lorsqu’il s’évapore, est absorbé en bonne partie par la paille et le bran de scie.
 
Après chaque traite, il ne faut pas plus de six minutes
pour nettoyer chacune des deux sections de la stabulation libre. La litière souillée est déversée directement dans le camion qui la portera au site de compostage.
On circule sur le site sans en être le moindrement incommodé. Plus de 500 personnes ont pu en témoigner lors de la journée Portes ouvertes à la ferme en septembre 2006.

« Le compost est un excellent amendement pour le sol, souligne Bernard. À part l’azote, qui s’y trouve en moindre quantité, sa composition est semblable à celle du fumier frais. » L’apport de
compost et l’enfouissement des prairies de luzerne utilisées comme engrais vert ont éliminé les besoins en engrais minéraux de l’exploitation.

Le PAEF élaboré par Frédéric Fournier, agronome au Club agro-environnemental de la Rive-Nord, à Saint-Hilarion, révèle que ses terres sont négatives en phosphore. Elles pourraient donc recevoir du fumier d’autres exploitations.

« Nous ne le souhaitons pas, car nous sommes en milieu urbain, indique Bernard. Aussi, nous ne poussons pas le rendement de nos terres. On le pourrait, bien entendu, mais à quel coût… Bon an mal an, nos résultats se chiffrent aux alentours de la moyenne provinciale. » Sur le plan financier, leurs pratiques ont porté fruit. Ils étaient, il y a quelques années, en tête de liste des producteurs les plus efficaces du syndicat de gestion dont ils faisaient partie.

« De plus, souligne Bernard, le compost est exempt de graines de mauvaises herbes, car elles ont été décomposées dans le processus. Nos terres en culture en sont donc exemptes, ou presque. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous n’avons à peu près jamais utilisé d’herbicides. »
 
Les lentilles absorbent de l'azote et du phosphore.

Du côté du marais
Pour récupérer les eaux usées de sa laiterie, les Fortin disposent de deux réservoirs d’une capacité totale de 18 000 litres (4000 gallons). Ils sont vidangés tous les huit ou neuf jours. La matière grasse qui se dépose à la surface des réservoirs est ajoutée au compost. Une citerne mobile permet de transporter les eaux usées jusqu’au marais filtrant. Le marais a été mis en place à l’automne 2002. Il est tout juste à côté de l’amas de compost.

« Avant cette date, les eaux de laiteries étaient déversées au fossé, indique Bernard. C’est ce que faisaient de nombreux producteurs qui ne possédaient pas de fosse. Le ministère de l’Environnement du Québec a interdit cette pratique en 2001. Le programme Prime-Vert a alors accordé de l’aide financière pour ériger des structures d’entreposage ou aménager des marais filtrants. »

« Nous avons investi 120 000 $ pour aménager le marais, indique Bernard. En une quarantaine de jours, nous avons réalisé nous-mêmes une bonne partie des travaux. Autrement, il nous en aurait coûté 50 000 $ de plus. »

Le marais filtrant se déploie sur quatre niveaux. D’abord, un premier bassin de décantation, suivi d’un bassin de quenouilles, d’un bassin de lentilles et d’un bassin végétal.

L’eau chargée de nitrates, de phosphates et de coliformes fécaux qui s’écoule du site de compostage n’atteint pas la nappe d’eau souterraine. Toute la superficie réservée aux activités de compostage a été scellée, en 2001, lors de la construction de la nouvelle étable, à l’aide d’une membrane géotextile insérée entre deux couches de sables de quinze centimètres chacune, le tout recouvert de 60 centimètres de gravier pour faciliter la circulation sur les lieux.

L’eau souillée issue du compost ruisselle par gravité jusqu’à un fossé qui ceinture le marais. Outre les eaux de pluie qui ne s’accumulent pas sur le site de compostage, comme ce serait le cas dans une fosse en mode traditionnel de gestion des lisiers, c’est ce ruissellement qui fait que les volumes à épandre sont 50 % moins importants.

Le fossé est relié au premier bassin du marais filtrant. C’est le bassin de décantation. D’une dimension de 70 mètres sur 30, il est creusé dans de l’argile imperméable. Il contient des algues et des bactéries. Toutes les eaux de la laiterie y sont déversées. Les matières en suspension décantent jusqu’au fond du bassin. Le bassin doit être vidé tous les dix ans pour être nettoyé.

Vient ensuite un deuxième bassin dont les dimensions sont identiques au premier. Il est tout aussi étanche. C’est le bassin aux quenouilles. « Ces plantes sont de gros capteurs d’eau, de nitrates et de phosphates, indique Bernard. Aussi, certaines souches de bactéries présentes dans le bassin absorbent ou neutralisent les coliformes fécaux. » Chaque année, les quenouilles meurent, se dessèchent et s’accumulent au fond du bassin. Il faut aussi y faire le ménage chaque décennie.

Le troisième bassin, de 80 mètres sur 30, est appelé bassin de polissage. Des algues prolifèrent au fond et en surface, des lentilles d’eau. Ces deux types de plantes absorbent aussi des nitrates et des phosphates.

Des canards et des carouges nichent dans le marais ou le fréquentent. « Les canards sont friands des lentilles d’eau, informe le producteur. S’ils n’en mangeaient pas, il y en aurait trois pouces d’épais sur toute la surface du bassin. Il faudrait les enlever. »

L’eau de ce bassin est inodore. Elle s’écoule dans le quatrième et dernier bassin. Le bassin végétal. L’eau ruisselle en fait sur une portion de la terre où poussent des quenouilles, du souchet, de l’alpiste roseau, du trèfle, des marguerites, des fraises et toute une variété de plantes semi-aquatiques.
 
De haut en bas : Le marais filtrant se déploie sur quatre niveaux. D’abord, un premier bassin de décantation, suivi d’un bassin de quenouilles, d’un bassin de lentilles et d’un bassin végétal..

Le marais filtrant n’est pas en fonction l’hiver. Au cours de cette saison, les eaux usées de la laiterie sont entreposées dans le bassin d’accumulation. Une fois le marais en fonction (vers la mi-juin), elles y seront traitées. Les activités de compostage sont également interrompues durant cette saison. Bernard recommence à brasser les andains vers la mi-avril.

L’eau entrant et sortant du marais est analysée deux fois par année. Six testeurs d’eau de la nappe phréatique, dont un par bassin, sont installés sur le site. Ces testeurs permettent de vérifier l’état de la qualité de l’eau de la nappe et de s’assurer que les bassins du marais ne fuient pas.

Bernard et Alain mettent en garde ceux qui s’imaginent que ces infrastructures représentent moins de travail et qu’elles sont moins coûteuses qu’une fosse. « Tout compte fait, les coûts sont à peu près identiques », font savoir les producteurs qui représentent la sixième génération sur cette terre.

Ils n’en demeurent pas moins emballés par le compostage et l’efficacité du marais filtrant. Le processus se raffine année après année. Les résultats, disent-ils, sont très concluants. La végétation prolifère allègrement. C’est un véritable petit écosystème. Les cours d’agriculture biologique que Bernard a suivis étant encore frais à sa mémoire, il mijote de se lancer sous peu dans la production de lait bio…


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