À 28 ans, deux enfants et une ferme laitière sur les bras, la dernière chose qu’on souhaite c’est de se retrouver malade.

Quand Normand Simard a appris qu’il avait un cancer et 30 % de chances de s’en sortir, sa première réaction fut de se dire « non merci! ».

Éloge au courage d’un producteur au moral d’acier.



La ferme est rafistolée, mais fonctionnelle. Les terres, très riches à Alfred, en Ontario francophone, rendent bien ce qu’on y place. Le troupeau Holstein, d’une conformation hors de l’ordinaire (6 EX et 16 TB sur 38 vaches en lactation), est très productif (9 200 kilos de lait par vache par année) compte tenu de l’alimentation au foin sec, ce qui assure de très bons revenus.

De prime abord, quiconque dans cette situation aurait maintes raisons valables d’être heureux. Seulement, comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry, on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux. Que valent bâtiments, terres et bonne paye de lait quand on n’a pas la santé pour en jouir? Normand Simard, producteur laitier aujourd’hui âgé de 35 ans, a bien compris que la santé, le support indéfectible d’une famille et le courage dans l’épreuve sont l’essentiel, bel et bien invisible pour les yeux.

Les premiers signes avant-coureurs du cancer débutent en janvier 2000, avec des diarrhées qui ne se résorbent pas. En juillet, Normand est obligé de traîner son papier hygiénique partout, même dans le tracteur! Vidé d’énergie, il s’affale un jour sur une chaise longue, en plein milieu de la journée, sous les yeux de sa conjointe, Lyne Saint-Denis, qui ne l’avait jamais vu ainsi. La décision de se rendre à l’hôpital est prise.

C’est avec un certain aplomb – pour ne pas dire un aplomb certain – que Normand accueille le diagnostic médical. Il a une tumeur de la taille d’une orange dans l’intestin, résultat d’un cancer des ganglions (lymphome non hodgkinien), aussi appelé cancer du sang, le même que les joueurs de hockey Mario Lemieux et Saku Koivu ont bravement combattu.

En revanche, Normand avait autre chose dans son sang, plus fort que n’importe quelle maladie : son courage, l’amour des siens et de son métier d’agriculteur, qu’il voulait absolument retrouver.

« Le 11 août 2000, j’ai pleuré toute la journée. Mais je me suis dit que j’étais jeune, fort et que j’étais pour passer au travers », se remémore le producteur.

La famille de Normand en compagnie de Gaëlle Thouny, conseillère à la coopérative AgriEst.

Normand est aujourd’hui totalement remis de son cancer. L’homme aux yeux bleus perçants respire la vie. Du haut de ses 1,90 m (6 pi 3 po), il raconte, presque sur le ton de l’anecdote banale, ses démêlées avec l’au-delà, l’autre monde qu’il a refusé d’aller visiter. « On me dit miraculé. Un soir, le personnel de l’hôpital d’Ottawa où j’étais hospitalisé a appelé Lyne parce qu’ils pensaient que je ne passerais pas la nuit… “It can be any minute now”, qu’ils lui ont dit. »

On ne voulait pas l’accepter. Normand est un gars débordant d’énergie, ricaneux, c’est lui qui anime les partys », raconte Lyne, sa conjointe. Leur leitmotiv : voir loin. Normand : « J’ai passé presque un an à l’hôpital. Pour un agriculteur, c’est quelque chose de voir passer les saisons d’une chambre d’hôpital, sans voir l’évolution des cultures, l’état du troupeau… »

« Ils m’ont enlevé 46 centimètres d’intestin. J’ai fait de la chimiothérapie, perdu mes cheveux. J’ai reçu des caméras dans tous les orifices! Les prises de sang, c’était une fois par jour. Mais la chose la plus douloureuse, c’est quand on te creuse la colonne vertébrale avec un vilebrequin… » Normand a pu bénéficier d’une transplantation de moelle osseuse autologue – sa propre moelle cultivée en laboratoire – pour stimuler la croissance de cellules sanguines saines.

« La maladie m’a quand même donné un coup de vieux. Ça me fait parfois un peu mal dans mon corps. Je suis moins fort qu’avant. » Bon philosophe, Normand note que l’avantage – s’il en est un – de s’être fait enlever un bout d’intestin, c’est qu’il ne peut plus manger de pain brun, trop riche en fibres!

Puis vint le retour à l’étable, en mai 2001. Durant son cancer, c’est son père, Fernand, qui assura l’intérim, malgré ses 65 ans. « Il a fait un travail remarquable, tient à préciser Normand. C’est grâce à lui que les vaches sont encore ici. »

Comme s’il fallait ajouter le désastre à la catastrophe, la maison familiale passe au feu en 2003. Habile de ses mains, Normand participera à la rebâtir. Mais lors des travaux, la pelle de la pépine lui frôle la tête et lui ouvre le cuir chevelu, provoquant une hémorragie. En 2006, autre malheur :
il se casse une cheville en donnant le foin aux vaches (il s’enfarge bêtement dans une corde de balle). Nouveau passage à l’hôpital sous le bistouri, pour reconstruire la cheville à l’aide de vis. Si entre-temps Normand réussit à s’accommoder de certains travaux – « je devais monter dans le tracteur en béquilles » –, il aura l’aide précieuse de sa conseillère de la coopérative AgriEst, Gaëlle Thouny, qui viendra traire les vaches à sa place.

On ne peut passer sous silence le rôle de Lyne dans la guérison de Normand. Un couple dévoué l’un pour l’autre que celui-là, qui a vu le jour au high school. Lyne accompagnait Normand tous les jours, quittant temporairement son emploi d’enseignante. Leur amour semble palpable, la force qui les unie, concrète. Normand le lui a bien rendu; il accepte la demande de Lyne d’amener, lors de la Journée mondiale du Lait 2005, sa meilleure vache, Sophie, à l’école primaire où enseigne Lyne, question d’expliquer aux enfants combien de pis et de trayons ont les vaches et pourquoi elles se mettent parfois la langue dans le nez!
 

« La meilleure façon de s’en sortir, c’est de s’occuper l’esprit. » La dernière paye de lait, Holstein Québec, La Terre de chez nous et, bien sûr, Le Coopérateur agricole traînaient donc dans sa chambre d’hôpital. Pour se motiver pendant ses traitements, Normand accroche une combinaison de motoneige dans sa chambre. Il profite aussi de son séjour pour donner quelques leçons d’agriculture contemporaine au personnel infirmier, lors des quarts de nuit! À force de traitements médicaux, tous finissent par se connaître.

Tout considéré, que souhaiter à Normand et sa famille? De belles sorties en moto (leur nouvelle passion), plus de temps pour accompagner leurs filles Nadia (12 ans) et Claudia (11 ans) dans leurs activités du Club 4H, du bonheur à la pelle… et peut-être, oui, tout simplement la santé! « On a tout, lance Lyne. La ferme, nos belles filles, la moto, la piscine… Il ne nous manque… qu’un petit garçon! On travaille là-dessus, tout en laissant les choses se faire. »

Normand, la passion de l’élevage

Récipiendaire du Ontario Dairy Youth Award en 2006 (l’équivalent du Jeune agriculteur d’Élite), ancien président du Club Holstein Prescott et très engagé dans sa communauté franco-ontarienne, Normand Simard a grandement modernisé la Ferme Normlyne, qui lui appartient depuis 1995. Enregistrement du troupeau en race pure, installation d’un distributeur automatique de foin sec, construction d’une grange à balles rondes, les améliorations sont nombreuses pour celui qui n’utilise plus de pesticides et d’engrais chimiques dans ses champs. Une approche plus naturelle de l’agriculture qu’il a décidé d’adopter depuis son cancer.

Le contact avec les animaux importe pour le producteur, qui refuse d’installer un équipement de distribution automatisé des concentrés; il aime trop soigner à la main. Et pas nerveuses les vaches, tellement que Normand et toute la famille peuvent s’asseoir dessus.

Le faible taux d’endettement de la ferme est aussi digne de mention, et ce, même si Normand a plus que doublé le quota quand il a acheté la ferme. « Il faut prendre les bonnes décisions… Je n’ai qu’un pipeline de trois centimètres avec des trayeuses achetées 50 $ à l’encan. Mais ce n’est pas le pipeline qui fait faire du bon lait. C’est la lavette. » Pour une deuxième année consécutive, il est arrivé deuxième pour la qualité de son lait (bactéries et cellules somatiques) parmi les 130 producteurs laitiers du comté de Prescott.

Dans les projets figure la construction d’une étable à taures, question de chouchouter la relève du troupeau. Mais par-dessus tout, c’est l’amélioration génétique des animaux qui passionne l’éleveur laitier, qui veut réussir à former dans l’étable rien de moins qu’une rangée d’excellentes et une rangée de très bonnes!

Tout à fait remis de son cancer, Normand s'est découvert une nouvelle passion...


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