Alors que plus de 10 000 espèces animales et végétales peuvent être utilisées pour nourrir l’être humain, moins de 150 satisfont presque tous nos besoins alimentaires. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), le blé, le riz et le maïs comblent 60 % de nos besoins caloriques! Sur le plan animal, six races disparaissent chaque mois dans le monde selon l’organisme Rare Breeds Canada.



Si la petitesse de la base alimentaire de l’humanité étonne, elle inquiète aussi. L’industrialisation et la spécialisation de l’agriculture ont rétréci la diversité à l’intérieur de notre système alimentaire, principalement dans un souci de productivité, d’efficacité et d’économie. La fragilité de nos systèmes alimentaires importe encore plus considérant les déséquilibres environnementaux à venir : réchauffement climatique, infestations d’insectes, pollution diffuse de l’eau, épisodes de sécheresse et de froid extrême… Également, les préférences alimentaires changeantes des consommateurs, du fait de l’ouverture des frontières culturelles et commerciales, brouillent encore le portrait des cultures et des élevages de demain. Ainsi, il est opportun de miser sur des ressources biologiques variées pour assurer notre nourriture de demain. Au-delà du discours sur l’œuvre de Dieu et de la Création, la biodiversité agricole est-elle suffisamment bien conservée pour assurer notre sécurité alimentaire future?

L’amélioration génétique des plantes et des animaux doit pouvoir compter sur des réservoirs génétiques, des banques de gènes pour introduire des caractères nouveaux dans les espèces utiles à l’agriculture. Par exemple, chez les végétaux, la couleur des fruits, la richesse en acides gras insaturés, la résistance aux maladies fongiques, la tolérance à la sécheresse, etc. Certains éleveurs et semenciers veulent aussi pouvoir varier les espèces, les races et les cultivars pour élargir leur offre commerciale en proposant du non-traditionnel à des producteurs sous régie biologique ou écologique, parfois versés dans l’agrotourisme.

Voyage sur l’arche agricole de Noé

La lutte pour sauvegarder l’agrobiodiversité se joue sur plusieurs fronts : international (voir encadré Genèse politique de la biodiversité à la page 41), national, provincial et local.

La cinquantaine rayonnante, Margie Luffman jubile visiblement de sa dernière acquisition, un groseillier en provenance de Russie. De son bureau à la Banque canadienne de clones (un clone est une bouture d’un plant) à Harrow, en Ontario, on aperçoit les rangées d’arbres fruitiers (pommes, poires, pêches, prunes, cerises, abricots, nectarines) et le vaste complexe de serres de
cultures de petits fruits en contenants (fraises, framboises, bleuets, gadelles, groseilles) qui constituent son musée vivant. Les deux tiers de la banque sont constitués d’espèces sauvages apparentées aux cultures fruitières, le reste étant d’anciens cultivars. Conservatrice de la banque, Margie Luffman règne sur ses cultures comme règnent sur leurs tableaux les conservateurs des musées, multipliant les échanges avec d’autres banques du monde ou avec des jardiniers de partout. Il faut voir la biologiste s’animer en évoquant sa collection de fraisiers. « Nous possédons tous les fraisiers qui existent dans le monde! » signale-t-elle, enthousiaste. Pour les fraises, bleuets et framboises, cultures indigènes au Canada, la banque fait office de réserve mondiale.
 
Margie Luffman, de la Banque canadienne de clones, règne sur ses cultures comme règnent sur les tableaux les conservateurs de musée, multipliant les échanges avec d'autres banques du monde
ou avec des jardiniers de partout.

Yves Bernatchez, du Front commun pour la sauvegarde du patrimoine agricole du Québec, est moins bien outillé dans le mandat qu’il s’est donné à la tête de cet organisme : éviter l’extinction de la vache Canadienne, de la poule Chantecler et du cheval Canadien, officiellement reconnus races du patrimoine en 1999 par le gouvernement du Québec. Il a dû vendre une partie du troupeau de Canadiennes et du quota pour refinancer l’organisme, qui détient l’ancienne ferme agronomique de l’Université Laval à Sainte-Croix, depuis 2002.

Avocat-agriculteur de père en fils, Yves Bernatchez déplore le désengagement de l’État dans le domaine de la conservation des races anciennes. « On n’en fait pas une affaire d’État! » se plaint-il, lui qui aimerait bien faire de la ferme de Sainte-Croix un pôle de développement pour tout ce qui touche le patrimoine agricole. Entre-temps, nos races du patrimoine doivent encore compter sur le dynamisme du Front commun et des sociétés d’éleveurs pour leur survie.

Également, le groupe espère relancer un troupeau souche de poules Chantecler pour la production d’œufs d’incubation dans l’ancienne autrucherie de la ferme agronomique. Yves Bernatchez aimerait faire de la Chantecler, une poule de chair rustique développée par les Frères d’Oka au début des années 1900, un poulet de Brest typiquement québécois, produit avec cahier de charges. Avis aux intéressés!

Pour Jean-Guy Bernier, ex-secrétaire de la Société des éleveurs de bovins canadiens, fondée en 1895, la petite noire n’a rien à envier aux grandes Holstein d’aujourd’hui : « Beaucoup de producteurs en élèvent parce que leurs ancêtres en possédaient. Les Canadiennes sont rustiques, vêlent facilement, sont dociles. » Si la Société table sur une centaine de membres et 1000 sujets de race Canadienne au Québec, au Canada et dans quelques États de la Nouvelle-Angleterre, guère plus de cinq ou six troupeaux sont encore majoritairement constitués de Canadiennes. Un pool de sujets encore trop restreint pour faciliter la sélection des meilleurs géniteurs par le contrôle laitier officiel, dans le but d’améliorer la race… pour mieux la vendre auprès des autres producteurs laitiers.

Enfin, même si elle élève majoritairement un troupeau de vaches Holstein, Diane Groleau, elle, n’en a que pour sa vingtaine de vaches Canadiennes, placées tout à l’entrée de son étable laitière de Compton, dans les Cantons-de-l’Est. Pour cette passionnée d’histoire et de vaches, la Canadienne est la race à la base de la réputation agricole du Québec, elle qui a participé durement au défrichage des terres et à la colonisation. « Nos frais vétérinaires sont beaucoup plus faibles pour nos Canadiennes que pour nos Holstein », plaide l’agricultrice. Diane Groleau accueille chaque année des milliers de visiteurs à son Centre d’interprétation de la vache laitière, qui vante les mérites de chaque race. Une façon pour elle de montrer toute la diversité génétique chez l’espèce bovine et de faire sa part pour la conservation de l’agrobiodiversité. Depuis l’été 2004, le lait des Canadiennes va directement dans la baratte de sa Beurrerie du Patrimoine, baptisée en l’honneur des petites noires.

Au Canada anglais, l’organisation Rare Breeds Canada (RBC) reste le pendant du Front commun. Depuis 1987, RBC tente de convaincre les nouveaux éleveurs et les éleveurs de races traditionnelles de prendre sous leur toit quelques races bovines, chevalines, porcines, ovines ou avicoles en perdition, toutes méticuleusement classées par RBC selon leur degré d’extinction.

Diane Joubert, de son côté, parle presque avec tendresse de ses concombres Tante Alice, de ses tomates Savignac ou de ses topinambours des débuts de la colonie. Elle est aujourd’hui coordonnatrice des activités au Québec pour l’organisme Semences du patrimoine. Pancanadien, cet organisme de 1246 membres assure le maintien de 1919 variétés distinctes (204 espèces) de fruits, légumes, céréales, fines herbes et fleurs à pollinisation libre (semences non hybrides), via l’échange gratuit entre les membres de semences par la poste. Les deux tiers des cultivars du catalogue de Semences du patrimoine ne sont pas offerts par les semenciers traditionnels. C’est dire l’ampleur du rôle de conservation de l’organisation créée en 1984 et devenue bilingue en 1996 sous les efforts répétés d’un regretté bénévole, Antoine d’Avignon.

Les membres proviennent de tous les horizons, de tous les patelins : jardiniers amateurs ruraux comme urbains, agriculteurs biologiques et férus d’histoire et de botanique assurent le maintien et la propagation des semences du passé. Dans les années à venir, les défis seront nombreux pour l’organisme sans but lucratif, qui compte sur un maigre budget annuel de 90 000 $.
 
Diane Joubert est coordonnatrice des activités au Québec pour l'organisme pancanadien Semences du patrimoine.
L'organisme assure le maintien de 1919 variétés distinctes de fruits, légumes, céréales, fines herbes et fleurs à pollinisation libre.
La recherche de commanditaires privés est sur la table, puisque les quelques milliers de dollars obtenus du gouvernement fédéral ne suffisent pas devant l’ampleur du mandat de l’organisme. Encore une fois, avis aux intéressés!

Quand l’agriculture entre au musée

Comment sont conservées les espèces sauvages ou domestiquées qui ont nourri et pourraient nourrir les humains? On a d’abord conservé intacts des pans entiers de territoire, ce que les scientifiques ont appelé conservation in situ ou in vivo, c’est-à-dire conservation des espèces sauvages dans leur milieu naturel. En clair, on parle des aires protégées comme les parcs de conservation et les réserves faunique et floristique. Le Québec traîne d’ailleurs de la patte en la matière, n’ayant protégé que moins de 6 % de son territoire.

On s’est ensuite concentré sur ce que les scientifiques ont appelé conservation ex situ, c’est-à-dire en dehors du milieu naturel : zoos, jardins botaniques, herbiers, conservatoires, musées, collections universitaires, centres d’insémination artificielle, banques de gènes, etc. Il s’agissait alors de ranger soigneusement, d’embouteiller in vitro ou de congeler la moindre parcelle de vie qui pourrait présenter une valeur effective ou potentielle pour l’alimentation.

Depuis 1970, Ressources phyto-génétiques Canada (RPC) (Agriculture et Agroalimentaire Canada) dirige les travaux de conservation des collections pouvant servir à l’alimentation. RPC conserve les anciens cultivars et les espèces sauvages de plantes fourragères et de crucifères à Saskatoon, de céréales à Winnipeg, d’arbres fruitiers et de petits fruits à Harrow et de pommes de terre à Fredericton. Ce réseau est lui-même connecté au réseau de l’Institut international des ressources phytogénétiques. « Nous avons fourni 58 demandes de matériel génétique l’an passé, majoritairement de chercheurs canadiens, expose Margie Luffman, de la Banque canadienne de clones de Harrow (Ontario). Ce nombre de demandes augmente de 10 % par année. » Au total, le Canada préserve environ 2 % des ressources ex situ mondiales, dont d’importantes collections mondiales d’orge et d’avoine.
 
Depuis l'été 2004, le lait des 20 vaches Canadiennes du troupeau de Diane Groleau va directement dans la baratte de sa Beurrerie du Patrimoine, baptisée en l'honneur des petites noires.

Les techniques de conservation sont multiples et varient selon les espèces. « Ici à Harrow, nous sommes une banque vivante de gènes. Nous maintenons à l’état végétatif nos cultivars et ne possédons des semences que pour les fraisiers. » La viabilité des graines peut varier de quelques années (légumes) à plusieurs dizaines d’années (céréales notamment). Les semences peuvent être stockées pour le court terme (réfrigération à 4 °C), le moyen terme (congélation à -20 °C) ou le long terme (déshydratation, lyophilisation et cryopréservation dans l’azote liquide, -196 °C). Les acquisitions sont réalisées au moyen d’échanges avec d’autres banques de conservation et avec des sélectionneurs ou par des missions de collecte. Pour certaines cultures, les légumes notamment, RPC fait appel au public et à l’organisme Semences du patrimoine pour le rajeunissement, la propagation et la caractérisation des stocks de semences (cette année, c’est au tour de la centaine de cultivars de tomates d’origine canadienne).

« Dans un avenir rapproché, nous utiliserons la génomique, le séquençage des gènes, pour mieux caractériser le degré de variation génétique des collections, raconte Margie Luffman. Pour l’instant, nous nous limitons à l’observation de caractéristiques comme les dates de floraison et de maturité et la sensibilité à certaines maladies. » Une base de données permet de recueillir de l’information sur les caractéristiques et les quantités possédées de chaque spécimen. Un véritable travail de moine.

Un patrimoine à préserver : la poule Chanteclerc, les tomates Savignac, la vache Canadienne et les concombres Tante Alice.


La biodiversité ou diversité biologique
On appelle biodiversité ou diversité biologique cette multitude d’organismes vivants qui traduit le dynamisme biologique et génétique de la biosphère. On parle bien sûr des animaux et des végétaux, mais aussi d’organismes microscopiques comme des champignons et des bactéries. Les biologistes évaluent le nombre d’espèces entre 3 et 100 millions, plus probablement entre 10 et 15 millions. Sur ces millions d’espèces soupçonnées d’exister, seulement 1,4 à 1,8 million d'entre elles ont été étudiées et classées dans l’arbre phylogénique. Même au Canada, pays comptant sur de nombreux scientifiques, moins de la moitié des espèces – estimées à 150 000 – sont connues!

Au-delà du nombre d’espèces, la biodiversité inclut aussi la richesse génétique des individus (pensons au bagage génétique de Starbuck soigneusement conservé) et des populations à l’intérieur des espèces, comme les races et les cultivars (par exemple, le porc Berkshire).

Cette multitude d’êtres vivants se côtoient dans les écosystèmes (forêts tropicales, forêts boréales, déserts, milieux humides, milieux agricoles, etc.), eux-mêmes inclus dans la définition de la biodiversité. Quant aux raisons pour conserver la biodiversité, elles sont nombreuses : raisons écologiques, économiques, agronomiques, alimentaires, culinaires, éthiques, etc.

Conserver, oui, car pour de multiples raisons dont le déboisement excessif, l’exploitation soutenue des ressources et la pollution d’origine humaine, le rythme de disparition des espèces s’accélère. Une sorte d’érosion de la biodiversité…

Genèse politique de la biodiversité

Sujet à la mode depuis une dizaine d’années, la conservation de la biodiversité est mise à l’agenda dans les années 80 à la FAO, à Rome. Mais l’histoire retiendra surtout le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro de 1992, qui consacre la biodiversité au rang de préoccupation majeure par un document auquel adhèrent aujourd’hui plus de 168 pays signataires : la Convention sur la diversité biologique (CDB). Dans la foulée de ce document, on crée un secrétariat permanent de l’ONU, qui prendra bureau rue Saint-Jacques, à Montréal, dont le mandat est de rallier tous les pays derrière la Convention, dont les objectifs sont de conserver, utiliser durablement et partager équitablement les avantages tirés de la biodiversité.


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