Au début des années 70, les prévisions météorologiques « pourries » étaient la risée de toute la province. C’était avant l’arrivée de Jocelyne Blouin au petit écran de Radio-Canada.



 
Madame Blouin arrive un peu essoufflée à l’entrée principale de la tour de Radio-Canada qui se dresse comme une grosse antenne sur le monde au pied du pont Jacques-Cartier sur l’île de Montréal. « Je m’excuse du retard, ça ne m’arrive jamais! » dit-elle en donnant une franche poignée de main dans le hall d’entrée. Puis on traverse ensemble la barrière de sécurité pour se rendre à la salle des nouvelles.

Celle qui a donné ses lettres de noblesse au métier de météorologue au Québec est tout excusée. Elle avait oublié de griffonner notre rendez-vous dans son agenda. Et elle a dû délaisser en catastrophe la plantation de ses plates-bandes dans la cour de sa maison de Longueuil pour traverser le pont bouchonné par la grève des employés de soutien de la Société de transport de la communauté urbaine de Montréal. On longe le plateau où la présentatrice de RDI s’apprête à livrer en ondes un bulletin de nouvelles. On emprunte un escalier, on tourne sur la gauche puis Mme Blouin ouvre une grille en fer qui protège l’accès de ce qu’elle appelle « le magasin ». C’est un cubicule où trônent cinq ou six ordinateurs qui lui font office de boule de cristal pour prévoir le temps chaque jour et à la semaine près au petit écran.

« Il n’y a pas un météorologue capable de rivaliser avec les prédictions météo à très court terme d’un agriculteur dans son patelin, surtout s’il a hérité du sens de l’observation de ses parents et de ses grands-parents. » Mais ce don de lire l’humeur du ciel n’est pas donné à tous les agriculteurs. Ceux qui foncent la pédale au fond dans leurs champs qui ne sont jamais assez grands risquent de mal interpréter les signes de Dame nature, estime Mme Blouin en prenant place devant un des ordinateurs.

Née et élevée à Montréal, Jocelyne Blouin garde toutefois un souvenir impérissable et un profond respect pour le métier d’agriculteur. Car, jusqu’à l’âge de 16 ans, elle a passé ses étés à Rivière Beaudet où ses parents possédaient une petite maison de campagne voisine d’une grande ferme dont les propriétaires étaient très proches de la terre. « J’aidais à faire les foins. On avait aussi chacun notre veau à soigner. Pour moi c’était un jouet, mais pour les autres enfants c’était du travail! »

Pour concocter son bulletin de météo quotidien, Jocelyne Blouin est à la merci d’ordinateurs d’une puissance inouïe capables de gérer des milliards de données récoltées par des sondes et des satellites installés partout sur et autour du globe. À l’écran, la météorologue doit interpréter les courants d’air indiqués par des centaines de petites flèches qui s’éparpillent dans toutes les directions sur la carte du Canada en guise de toile de fond, un peu comme des bancs de poissons effrayés se dispersent dans un aquarium.

Lorsqu’un phénomène météorologique apparaît à l’écran en provenance du golfe du Mexique par exemple, il est analysé par un modèle mathématique américain puis, lorsque ce phénomène approche la frontière canadienne, un modèle canadien prend la relève. « Chaque modèle mathématique a ses forces et ses faiblesses. Le nôtre sera plus habile à gérer les petites tempêtes de neige que son cousin américain », explique celle qui, après 34 ans de métier, maîtrise la mécanique… des fluides!

Courants d’air chauds, froids, nuages effilochés ou gorgés d’eau, ciel limpide, le métier de météorologue est une affaire de forces physiques qui dépasse l’échelle humaine : tempêtes, ouragans, tsunamis… « La météorologie est une science fascinante! » lance Mme Blouin dont la passion et l’enthousiasme ne semblent pas avoir dégonflé d’un iota depuis son baccalauréat en physique à l’UQAM, suivi d’un certificat en météorologie complété en 1973 et premier du genre donné en français à la même université.

Pourtant, rien ne laissait prévoir cet engouement pour cette science « pourrie » dont elle était la première à en rire. Une émission diffusée sur une radio privée à l’époque Fera-t-il beau, fera-t-il chaud, c’est le secret de la météo! au début des années 70 avait contribué à la risée générale. « Je passais déjà pour une bête étrange parce que j’étudiais en physique. En rajoutant l’étude de la météo, on disait “ça y est, elle est folle; enfermez-la!” ». C’est en plongeant le nez dans ses livres que Jocelyne Blouin est littéralement tombée en amour avec cette science. Les avancées fulgurantes dans le domaine la maintiennent toujours sur un pied d’alerte, 29 ans après son entrée à Radio-Canada. Avant cela, Jocelyne Blouin combinait un autre travail de météorologue à Environnement Canada où elle a passé deux ans à aiguiser ses sens en Ontario et en Alberta. Et pour parfaire son métier, elle a même fait une maîtrise à l’Université McGill au milieu des années 80 en physique… des nuages!

Pour Jocelyne Blouin, la météorologie est une science « pure » dans un monde capitaliste, car elle requiert une étroite collaboration entre tous les pays qui ont un intérêt économique et social à partager leurs données, ceci pour éviter le danger. Les deux tiers de la planète sont recouverts d’eau qui fait fi des frontières des hommes. En se dotant en commun, par exemple, d’un satellite entièrement dédié à la surveillance d’El Niño, la communauté internationale a à l’œil l’évolution du terrible phénomène.

Sous l’égide de l’Association mondiale de la météorologie, qui relève de l’ONU, les données sont échangées gratuitement entre tous les pays autour de la planète. « Si je veux bien faire mon travail, je dois savoir ce qui se passe en amont chez mon voisin. On a tous besoin les uns des autres; c’est dans notre intérêt de s’aider. J’appelle ça une belle mondialisation! ». Combien de temps durera cette utopie? Selon Mme Blouin, le secteur privé n’a pas les moyens financiers pour monter un réseau mondial de météorologie et mettre un prix sur ces données. Et il n’exerce pas de pression pour le faire car il n’y a pas encore de marché pour vendre de l’air en bouteille, dit-elle à la blague.

Toutefois, certains pays moins bien intentionnés pourraient-ils contrôler le climat du voisin? « Pas encore », explique Mme Blouin en parlant d’une vieille expérience qui remonte aux années 30 et qui consiste à ensemencer les nuages. « Pour imiter la formation naturelle des nuages ça prend un pépin et de l’humidité. On envoie dans les airs des petits noyaux d’iodure d’argent autour desquels de fines gouttelettes d’eau vont s’agglomérer. Mais ça coûte une fortune! Et le taux de réussite varie entre 5 % et 15 %. En plus, on ne sait jamais où la pluie va tomber. » Pour le moment cinq pays aux portefeuilles bien nantis jonglent avec cette technologie : les États-Unis, Israël, la Chine, la Russie et l’Australie. Un consortium de cinq pays africains tente aussi cette expérience de faiseur de pluie et même si le taux de réussite est faible, « dans leur cas, c’est mieux que rien! » surtout à l’heure des changements climatiques.

Et que dire, justement, de ces changements climatiques? Au moment de notre entrevue, la station météorologique de Dorval enregistrait des températures records depuis son installation en 1942, plus de 30 °C pour un 24 et un 25 mai. Et un nuage de smog recouvrait une grande partie de la province comme un drap toxique.

« Au producteur qui a perdu son blé d’hiver à cause de la pluie, du gel et du dégel, je ne peux pas prédire s’il doit semer ou non à l’automne et s’il va perdre de l’argent. On peut simplement prévoir une tendance », explique celle qui attend de nouveaux ordinateurs car l’équipement du « magasin », âgé de neuf ans, fait figure de dinosaure dans le monde de l’informatique météo. Pour rester dans la course des cotes d’écoute, Radio-Canada a fait l’important investissement car les auditeurs sont friands de météo. D’une durée d’à peine quelques minutes, les bulletins de nouvelles météo occupent maintenant près d’une heure de la grille quotidienne de la télévision d’État. Et cela en grande partie grâce à cette passionnée des nuages.
« Les périodes extrêmes chaudes et froides seront plus marquées et plus fréquentes », poursuit la célèbre météorologue. Chose certaine aussi, les changements climatiques accélèrent plus rapidement que prévu. Les feuillus remontent vers le Nord et envahissent même la toundra de l’Arctique. Quarante pour cent des érables ne se renouvellent pas dans le Vermont depuis 50 ans. De nouveaux insectes et de nouvelles maladies, comme la rouille du soya* et la rouille du blé**, risquent de voyager autour du globe pour se poser en sol québécois. La bonne nouvelle, c’est que l’on pourra cultiver des tomates hors serre en Abitibi.

Jocelyne Blouin croit fermement que le monde va s’adapter aux changements climatiques. Sauf, dit-elle, qu’il faut prendre les moyens maintenant et « arrêter de pelleter le fumier dans la cour des enfants ». Comment? En changeant nos habitudes de consommation, en recyclant, et en favorisant le transport en commun.

Une fois à l’extérieur de Radio-Canada, pour la prise de photo, la grande dame de la météo avoue ne pas craindre que le ciel lui tombe sur la tête. Par contre, elle a une peur bleue des tornades : «Les ouragans sont prévisibles, les tornades sont plus meurtrières parce qu’elles sont sournoises.» Après avoir livré son dernier bulletin de météo de la semaine, Jocelyne Blouin retournera mettre les mains dans la terre. Qui sait si bientôt l’amante inconditionnelle de gaspacho cueillera ses tomates toute l’année dans son jardin?

*Mesly, Nicolas. « Alerte rouille dans les champs de soya », Le Coopérateur agricole, mars 2005.
** Mesly, Nicolas. « Blé : la sécurité alimentaire mondiale menacée par un minuscule champignon », Le Coopérateur agricole, octobre 2006.


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