Lucien Bourgeois est conseiller du président français et responsable de la sous-direction des Études économiques et de la prospective à l’Assemblée permanente des Chambres d'agriculture. Conférencier invité aux Perspectives 2007 tenues à Saint-Hyacinthe en avril dernier, M. Bourgeois y a traité de mondialisation et de souveraineté alimentaire. Il a aussi établi un parallèle pour le moins étonnant entre l’obésité et le degré d’ouverture des nations en matière de commerce international. Nous l’avons joint à Paris.



Le Coopérateur agricole Vous affirmez que les pays les plus ouverts sur le commerce international affichent aussi les plus hauts taux d’obésité au monde. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Lucien Bourgeois On est d’abord frappé par la grande différence qui existe actuellement entre les pays du monde sur le problème de l’obésité définie par un Indicateur de masse corporelle supérieur à 30. Les écarts vont de 1 à 10 entre le Japon et les États-Unis. Malheureusement, la plupart des pays connaissent une accélération de ce phénomène et la France par exemple a vu son coefficient doubler depuis 15 ans. Par ailleurs, ce phénomène touche plus particulièrement les catégories sociales les plus pauvres dans chaque pays.

Les explications sont bien entendu diverses et complexes. Il faut donc se garder de tout simplisme. On ne peut s’empêcher toutefois de remarquer que ce sont les pays qui professent les doctrines les plus libérales en matière de commerce international des produits agricoles qui semblent connaître les plus grandes difficultés dans ce domaine de la santé.
 
Lucien Bourgeois.

On peut formuler l’hypothèse que l’objectif de réduire l’approvisionnement alimentaire des consommateurs au seul critère des prix les plus bas n’est pas adéquat. Cela peut certes améliorer le pouvoir d’achat des ménages, mais cela peut aussi avoir d’autres inconvénients. Il n’est pas impossible que l’on pousse à une consommation excessive en particulier pour les produits qui ont le meilleur rapport qualité-prix en matière calorique comme les graisses et le sucre. Les fruits et légumes conseillés par le corps médical coûtent en effet beaucoup plus cher pour obtenir la satiété.

Cette observation de bon sens sur le rapport entre alimentation et santé mériterait des études plus approfondies, mais elle plaide d’ores et déjà pour qu’on arrête de banaliser le commerce de produits agricoles en le ramenant au rang d’une marchandise comme les autres.

C. A.
Vous n’êtes donc pas en faveur du libre-échange à tout prix. Pourquoi?
L.B.
D’une manière générale et contrairement à une idée reçue, l’histoire fourmille d’exemples de pays qui ont parfaitement réussi à se développer dans des périodes de protectionnisme. Les meilleurs exemples sont les États-Unis qui ont bâti leur puissance sur la protection de leur économie par rapport à la concurrence anglaise. Il ne faut pas oublier en particulier que la guerre de Sécession opposait des États du Nord industriels et protectionnistes et des États du Sud agricoles et libéraux. Mais c’est le Nord qui a gagné et les États-Unis sont restés protectionnistes jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. En Europe, l’Allemagne de Bismark, au XIXe siècle, est devenue la principale puissance industrielle en dépassant l’Angleterre en protégeant ses entreprises de la concurrence extérieure.

Le libre-échange ne peut favoriser le développement qu’à condition qu’il soit organisé de façon à faire jouer une concurrence pure et parfaite. Ce type de concurrence est plus facile à organiser dans des espaces géographiques homogènes qu’entre des pays de niveau de développement très différents. Actuellement, les échanges qui se développent le plus sont les échanges à l’intérieur des blocs régionaux comme l’UE ou l’ALENA. D’autres échanges se développaient entre pays industrialisés et pays en voie de développement. Les termes de l’échange étaient souvent favorables aux pays les plus riches. Mais actuellement, la Chine en particulier maintient un taux de change beaucoup trop bas et fait peur à tous les pays du monde même les plus industrialisés. Aucun pays ne peut espérer être compétitif avec un niveau de salaire et un taux de change aussi bas. Les partisans du multilatéralisme se font plus rares.
 
C. A.
Certains analystes affirment que le niveau de vie de la population des pays qui, dans l’histoire, se sont fermés aux échanges, a régressé. Qu’en pensez-vous?
L.B.
Ce serait inutile de former des économistes s’il ne s’agissait que d’appliquer des recettes miracles. Les premiers économistes libéraux étaient en quelque sorte des révolutionnaires en guerre contre les maintes entraves aux échanges des bureaucraties royales (octrois et taxes diverses). Mais déclarer en revanche que toute protection est nuisible serait faire fi des enseignements les plus élémentaires de l’histoire. Ce ne serait pas la peine d’élire des hommes politiques s’il suffisait de ne rien faire pour gouverner. Si les États-Unis étaient restés ouverts au commerce anglais, ils seraient dans la même situation que l’Argentine qui a fait l’expérience d’un développement basé sur la vente de matière première.

En revanche, ceux qui critiquent le protectionnisme ont raison quand ils évoquent la situation des pays européens entre les deux guerres mondiales. Dans l’incapacité de mettre en place des politiques économiques coopératives, les gouvernements ont tellement protégé leur économie nationale que cela a entraîné des mesures de rétorsion qui ont fini par bloquer tous les échanges.

Ce sont ces excès que l’on a voulu éviter grâce aux organisations internationales prévues dans les accords de Bretton Woods en 1944 (Fonds monétaire international, Banque mondiale). Une troisième organisation était prévue pour réglementer le commerce. Le plus cocasse dans cette affaire a été qu’il ait fallu attendre 50 ans pour que l’OMC voit le jour, car ce sont, à cette époque, les États-Unis qui s’y sont opposés.

Aujourd’hui, il est temps de sortir des guerres de religion entre le protectionnisme et le libéralisme sur les échanges extérieurs. Sans une protection efficace, l’agriculture européenne n’aurait jamais réussi à approvisionner les consommateurs européens.
La meilleure protection dans tous les pays est l’avance technologique. Encore faut-il prendre les moyens d’assurer cette avance. Par ailleurs, on ne peut renoncer au pouvoir de la protection extérieure en cas de crise grave sur un secteur.
 
C. A.
Quel modèle économique préconisez-vous?
L.B.
Fort heureusement, la période des « modèles » a pris fin avec la chute du Mur de Berlin en 1989. Il nous faut désormais apprendre à vivre sans modèles. Cela ne doit pas nous empêcher d’être de bons observateurs et de regarder avec esprit critique les expériences étrangères. Il est souvent très stimulant de regarder les mesures concrètes prises aux États-Unis. Elles sont souvent très pragmatiques et très loin de la langue de bois des doctrines professées sur les tribunes.
 
C. A.
Comment favoriser et protéger la souveraineté alimentaire des nations?
L.B.
Si l’on veut être concret, il faut effectivement en revenir à des notions simples. Pourquoi parler de souveraineté alimentaire à l’heure de la mondialisation triomphante? L’objectif à atteindre est clair. Chaque homme aspire à manger trois fois par jour. Qui plus est, il ne lui suffit pas de satisfaire ce besoin avec des flocons de maïs et du corned-beef. Il veut des produits frais et variés.

Pour produire ce qui lui est nécessaire, il faut un an pour obtenir un grain de blé et plus encore pour de la viande bovine. La quantité exacte dépend en partie des conditions climatiques de l’année.

Dans ces conditions, l’équilibre entre une offre et une demande aussi particulière relève du miracle. Si l’on veut éviter que les consommateurs souffrent de la faim pendant les pénuries et que les agriculteurs ne soient obligés d’abandonner leur outil de production en période d’abondance, le seul rééquilibrage par le jeu du marché est trop coûteux socialement.

C’est pour cela que depuis 1933, à l’exemple des États-Unis, tous les pays industriels ont mis en place des politiques agricoles. La souveraineté alimentaire fait désormais partie des objectifs géostratégiques des gouvernements qui veulent se maintenir. Au même titre que la sécurité extérieure ou la sécurité intérieure, la sécurité alimentaire fait partie des droits fondamentaux de tout citoyen. Qui peut s’en plaindre?
 


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