Ils sont cinq frères liés par une fonction commune : celle de gérer ensemble 931 hectares de forêts d’érables. Une équipe de travail aux forces polyvalentes qui, depuis 27 ans, a acquis une solide expertise acéricole.



Baptisée Les 5 Zef inc., l’érablière compte 130 000 entailles. Fiers d’en parler, Renald, Roméo, Laurier, Alain et Mario Gauthier reconnaissent leur chance d’avoir investi ensemble et de tenir la route malgré le contexte politique houleux des dernières années.

Les affaires à cinq commenceront en 1980. Les frères investiront un premier 25 000 $ pour opérer une érablière de 6500 entailles. Il s’agit d’une terre de la Couronne située à Rivière-à-Pierre, dans la MRC de Portneuf, dont la location est renouvelable tous les 15 ans. C’est là que sera construite la cabane à sucre, un bâtiment faisant 10 mètres sur 37 (32 pieds sur 120). Tous exercent une profession liée à la terre ou à la forêt. Renald gagnera sa vie dans les pâtes et papier pour ensuite acquérir une terre à bois, Laurier et Mario possèdent une ferme laitière tandis que Roméo et Alain sont agronomes.

« Le printemps 1981 a été une de nos années records », raconte Roméo. Devant l’ampleur de l’ouvrage à réaliser, Alain quittera son emploi pour travailler à temps plein à l’érablière. « Les premières années n’ont pas été de tout repos, poursuit Laurier. Les taux d’intérêt frisaient eux aussi des records à la hausse et nous devions supporter un volume de sirop non payé et entreposé à la coopérative. Il faut se rappeler qu’à cette époque, Citadelle, coopérative de producteurs de sirop d’érable, intensifiait le développement du marché international. Il a fallu quelques années avant de faire arrimer l’offre de sirop et la demande des nouveaux marchés. »
 
Roméo évalue la densité du sirop. Lorsque le niveau requis est atteint, le sirop est filtré puis mis en baril.

Résultat : Les 5 Zef décident de renflouer les coffres avec une seconde mise de fonds de 25 000$. Jusqu’en 1988, le nombre d’entailles augmentera jusqu’à 40 000, toujours situées sur des terres de la Couronne. Les années d’ensuite ont connu plusieurs écueils qui affecteront toutes les érablières incluant celle des frères Gauthier.

Une multiplication des entailles un peu partout à travers le Québec et une modernisation des équipements provoqueront une deuxième crise de surplus. Malgré les faibles prix et les surplus accumulés par la banque de sirop d’érable, créée en 1988 par le gouvernement fédéral, l’érablière Les 5 Zef continue ses opérations. « Nous avons toujours géré l’affaire comme une coopérative, en réinvestissant les dividendes », souligne Renald. D’ajouter Laurier : « Si Alain n’avait pas été à la tête des opérations à temps plein, nous n’aurions probablement pas été capables de traverser cette période plus creuse. »
 
Sept cents barils de 121 litres de sirop sont produits chaque année et expédiés chez Citadelle.

En 1995, le marché se replace tranquillement. Le sirop d’érable acquiert de la notoriété sur les marchés mondiaux et la croissance annoncée donne aux frères Gauthier l’élan pour une expansion. Des terres privées seront acquises et des contrats de location leur seront transférés, passant ainsi à 130 000 entailles. Ces forêts d’érables sont réparties sur 12 sites différents localisés dans les régions de Rivière-à-Pierre, Saint-Léonard et de la rivière Tourilli. « Probablement les plus au nord de toutes les érablières exploitées de la province, de faire remarquer Laurier. Les sites sont en montagne et plutôt en pente qu’en terrain plat. Une situation géographique très favorable, générant de bons rendements. »

700 barils de sirop
De tout le sirop d’érable qui se consomme annuellement au Québec, autour de 5,4 millions de kilos (12 millions de livres), les frères Gauthier en produisent près de 2,5 %, soit une moyenne d’environ 136 080 kilos. Comme 90 % de toutes les entreprises acéricoles de la province, l’érablière Les 5 Zef commercialise le sirop en vrac, en baril de 121 litres (32 gallons). Tout ce sirop est transformé à la cabane équipée de trois immenses évaporateurs chauffés au mazout et de quatre concentrateurs munis de six membranes.

Roméo supervise les opérations de bouillage. Trois évaporateurs et trois sirotiers sont nécessaires pour traiter l'eau des 130 000 entailles de l'érablière. Au bas, à droite, une presse industrielle permet de filtrer le sirop.

Le temps de la récolte se répartit sur environ six semaines. Outre la présence des actionnaires en haute saison, une quinzaine d’employés sont engagés de janvier à juin et quelques autres de septembre à janvier pour assumer tous les travaux de l’entreprise. « À travers toutes les tâches liées à la récolte de la sève d’érable, il y a des chantiers forestiers à entreprendre pour l’entretien général des sites », précise Laurier.

Au fil des années, chacun des actionnaires a développé une spécialité. Roméo est assigné principalement à l’administration, Renald s’occupe davantage de la maintenance des bâtiments, Mario de la maintenance des équipements, Laurier des dossiers politiques et de la commercialisation et Alain de la gestion du personnel. Durant la période de récolte, Roméo, Renald et Mario sont au poste pour prêter main-forte.

De terre et de forêts
Le goût de la forêt et des grandes érablières vient du père, Joseph Gauthier, surnommé le Zef. En plus d’un troupeau de vaches laitières, la ferme familiale de Saint-Basile-de-Portneuf comptait déjà 4000 entailles en 1970. « Tout se faisait encore à la chaudière, fait remarquer Laurier le troisième des 5 Zef. De la grosse corvée que l’on s’est empressé de mécaniser. » Cela ne les a pas éloignés pour autant de la forêt. Mis à part Alain, tous les autres actionnaires possèdent des espaces forestiers à titre individuel dont le total s’élève à un peu plus de 486 hectares (1200 acres). Additionnés à la terre en culture et à l’espace occupé par l’érablière, les fils de Joseph et de Marie-Rose gèrent 1700 hectares de terre et de bois.

L’inquiétude du marché

Les frères Gauthier ont développé une entreprise qu’ils souhaitent maintenir en vie et gérer le plus longtemps possible. Mais comme beaucoup d’acériculteurs, ils sont inquiets et ne ménagent pas leurs commentaires à l’égard de tout le contexte politique entourant la mise en marché du sirop. « Il faudra que les mécanismes de mise en marché changent, affirme Laurier. Autrement, malgré une capacité extraordinaire de produire notre sirop, le Québec risque de perdre bien des occasions.

Il ne faut pas oublier que le sirop d’érable est un produit de luxe qui entre en concurrence avec bien d’autres substituts. Le monopole de l’agence de vente fait en sorte que notre coopérative perd son lien d’usage avec ses membres. C’est très inquiétant. »

Qu’est-ce qui motive un agriculteur à devenir membre d’une coopérative de mise en marché, à part le fait de pouvoir compter sur la coopérative pour écouler son produit, questionne Laurier. « La coopérative perd des membres, poursuit-il, elle perd aussi des marchés et une expertise commerciale acquise depuis 80 ans. Depuis la mise en place de l’agence de commercialisation, nous ne pouvons pas produire à pleine capacité, le prix stagne, nous cumulons toujours des volumes de sirop impayé datant des dernières années et nous devons assumer des frais de mise en marché de 0,10 $ la livre. » Des revenus en moins alors que les dépenses augmentent. Le prix du mazout, par exemple, a quadruplé entre les années 1999 et 2006.
 
Une fois le sirop filtré, Alain Gauthier en prélève un échantillon pour le classifier.
Bref, la situation financière des érablières n’est pas à son meilleur. « Pourtant, de poursuivre les Gauthier, le Québec produit 80 % de tout le sirop d’érable qui se consomme sur la planète. Nous devrions être capables de mieux nous organiser! »

À plus long terme toutefois, les cinq frères y voient un meilleur horizon. Un certain équilibre entre l’offre et la demande finira certainement par se faire. « En attendant, concluent les trois aînés de Zef, il faut s’armer de patience, être solide financièrement et maintenir notre capacité de produire efficacement une bonne qualité de sirop. »


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