Jean-Philippe Guilbert et Ève Bisaillon sont des diplômés de l’ITA, campus de Saint-Hyacinthe. L’intention première de leur formation était de poursuivre la destinée laitière de la ferme des parents d’Ève. Puis, au fil des cours et des stages, l’intérêt se dirigera plutôt vers une autre sorte de troupeau laitier.



Plus accessible que l’acquisition d’un troupeau de vaches laitières, l’élevage laitier caprin s’avère toutefois moins structuré et plus risqué. Qu’importe. Diplôme en poche et encouragés par leur entourage, parents, professeurs et amis, ils ont 20 ans lorsqu’ils décident, en l’an 2000, de joindre les rangs des quelque cent éleveurs caprins répartis à travers la province.

Après sept années à la tête d’une chèvrerie, comptant actuellement 300 laitières, Ève et Jean-Philippe croient toujours au potentiel de croissance des aliments à base de lait de chèvre, les plus
populaires étant bien sûr les fromages.

S’ils ont réussi à surmonter plusieurs difficultés, dont une crise laitière importante, c’est probablement en raison de leur capacité à se questionner et à envisager une réorganisation de l’entreprise. « C’est à cela que sert la formation, soutient Jean-Philippe. On entre à l’école, la plupart du temps, avec des œillères et on en sort avec un esprit beaucoup plus ouvert. » Administrateur à la coopérative de transport Chèvrepur, le jeune éleveur défend l’esprit de coopération pour structurer et développer l’industrie caprine.

L’établissement

Située à Sainte-Christine près d’Acton Vale, la ferme Guilbi compte aujourd’hui un troupeau de 300 chèvres laitières, dont 50 sujets de remplacement. La terre s’étend sur 52 hectares cultivables en plus d’une érablière offrant 2000 entailles. « Mes parents nous ont aidés à tout mettre en place, précise Ève. Ils ont vendu leurs vaches laitières pour ensuite acheter une nouvelle érablière située dans la municipalité voisine. » Jean-Philippe obtient alors 20 % de la propriété et s’associe officiellement avec ses beaux-parents. La nécessité d’un revenu extérieur motivera Ève à conserver, pendant quatre ans, son poste de représentante dans le secteur végétal.

C’est seulement en 2002 que le jeune couple s’établira sur les lieux d’élevage, soit deux ans après la création officielle de la ferme Guilbi, une société en nom collectif à laquelle Ève s’est récemment intégrée à titre de copropriétaire.

Chocs et soubresauts
Le démarrage d’une nouvelle entreprise arrive bien souvent avec tout un lot de surprises et d’imprévus. Sur le plan technique, les jeunes propriétaires ont dû composer avec un problème de tension parasite, diagnostiqué l’année dernière, qui a entraîné des pertes de production en plus d’un investissement non prévu lié à l’installation d’un filtre antiparasite.

L’étable originale a été agrandie en 2002 et peu maintenant abriter
confortablement les 300 chèvres du troupeau.

Côté marché, le choc sera encore plus brutal. Les années 2002 à 2004 auront été pour les éleveurs laitiers caprins assez éprouvantes. La raison : une convention de mise en marché décrétée en août 2002, par la Régie des marchés agricoles du Québec, imposant aux industriels une hausse de 10 % du prix du lait. « Devant ce prix imposé et non négocié, souligne Jean-Philippe, les acheteurs ont décidé de s’approvisionner du côté de l’Ontario pour combler une bonne partie de leurs besoins. Concrètement, nous avons dû faire face à une réduction de 40 % du volume de lait livré. Quoi faire? Diminuer le troupeau? Se lancer dans la fabrication de fromage? Diversifier le troupeau avec l’élevage d’agneaux lourds? Toutes ces options ont été considérées.

Lorsqu’ils ont appris cette nouvelle, Ève et Jean-Philippe venaient d’agrandir l’étable dans le but d’augmenter la taille de leur troupeau. Il fallait réagir rapidement et réfléchir à plus long terme. On opte, entre autres, pour la fabrication de fromage à forfait par l’entremise de la coopérative Chèvrepur. « Pas évident, sourient les éleveurs.

Il fallait le vendre ce fromage! Une réalité à laquelle nous n’étions pas habitués, mais qui en bout de course s’est avérée salutaire. Nous avons, malgré nous, contribué à développer le marché du fromage de chèvre. »

Plusieurs moyens sont mis en œuvre dont celui de commanditer l’équipe de soccer de la région, avec du fromage! Le couple envisagera sérieusement la mise en place d’une fromagerie artisanale. Ève profitera d’un congé de maternité pour suivre une formation sur la fabrication des fromages. « L’option de la fromagerie n’était pas réellement celle que l’on souhaitait, confient les éleveurs caprins. Avec la jeune famille – trois enfants en bas âge –, c’est plus facile de se concentrer sur la production de lait. »

Finalement, la décision d’agrandir le troupeau est retenue. « Nous avons eu la chance d’acheter un troupeau de 150 laitières accompagné d’un contrat de vente assurant un marché pour le lait
produit.
 
Deux camions se répartissent la collecte de lait des membres de la coopérative de transport Chèvrepur.

Ce fut en même temps l’occasion de diversifier le marché de la coopérative de transport Chèvrepur. » La crise s’est estompée à la fin de l’année 2004 et la demande de lait a repris sa croissance.

Coût et développement
De tout le lait de chèvre produit au Québec, 90 % est destiné à être transformé en fromage. Selon l’administrateur de Chèvrepur, la coopérative transporte près de la moitié du volume total de lait de chèvre destiné à la transformation. Créée en 1999 par sept éleveurs caprins, Chèvrepur compte aujourd’hui 24 membres situés dans les régions de la Montérégie, du Centre-du-Québec, de la Mauricie, de la Beauce et du Bas-Saint-Laurent. Deux camions se répartissent la collecte de lait des membres et approvisionnent les usines d’Agropur, de Saputo, de l’Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac et de Bergeron. « Nous essayons d’optimiser les circuits de transport pour minimiser les coûts », explique Jean-Philippe.

Ève et Jean-Philippe avec leurs trois enfants : Marika, 2 ans, Éliabelle, 3 ans et Thomas, 5 ans

Lorsqu’il termine ses études collégiales, Jean-Philippe réalise son projet d’établissement en ayant en tête sa future entreprise. Ce sera l’occasion pour lui d’évaluer, entre autres, les différentes manières de livrer le lait à l’usine de transformation. Les options analysées seront le transport assumé par la ferme elle-même, par un distributeur indépendant, par une compagnie formée d’éleveurs et par une coopérative composée également d’éleveurs caprins. « Pour une ferme de taille moyenne comme la mienne, c’est la coopérative qui s’est avérée l’option de transport la plus équitable et j’oserai dire la plus prometteuse. Nous sommes ouverts aux nouveaux membres », espère l’administrateur.

Selon lui, le défi des prochaines années sera de s’entendre avec les autres transporteurs laitiers afin d’optimiser nos réseaux de transport et de pouvoir profiter de la croissance de la demande. « Ce n’est pas évident, précise Jean-Philippe, car nous voulons en même temps protéger nos marchés. » Le jeune éleveur demeure confiant vis-à-vis de l’ensemble de la filière caprine et croit en la capacité des gens de s’asseoir ensemble et de négocier.

Si vous avez l’occasion de déguster l’Archange, un gruyère fabriqué par l’Abbaye de Saint-Benoît du-Lac, la Patte Blanche de la fromagerie Bergeron, un Chèvre des neiges de Saputo ou encore un Chevrita d’Agropur, vous saurez d’où provient le lait : des membres de la coopérative de transport Chèvrepur!

COUP D'ŒIL SUR LE TROUPEA

 
Les races Saanen, Alpine, Lamancha, Nubienne croisée et Toggenbourg composent le troupeau Guilbi. « Nous voulons conserver la race Alpine pour leur bonne production laitière ainsi que la Lamancha pour leurs composantes laitières élevées », précise Ève. Les 250 laitières produisent une moyenne d’environ 600 litres de lait annuellement. Ces chèvres sont saillies naturellement à raison d’une fois par année. « Nous essayons d’avoir deux groupes à la saillie par mois pour mieux répartir la production, souligne Ève. » Des essais sont actuellement faits pour tenter de désaisonnaliser les chaleurs. Il s’agit d’algues naturelles qui sont mélangées à la moulée.
« C’est plutôt positif », estiment les éleveurs. Deux boucs de race Lamancha et deux boucs de race Alpine sont responsables de la reproduction. Les animaux reçoivent une moulée complète à raison de trois fois par jour. Deux autres repas complètent la ration à l’aide de fourrage humide et sec. L’entreprise transige avec La Coop St-André d’Acton. À plus long terme, les jeunes éleveurs souhaitent tendre vers un mode de production biologique. « Une étape à la fois. D’abord les terres, puis, si tout va bien, le troupeau! »


Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés