L'heure de la retraite est venue pour le juge John Gomery devenu célèbre par sa poigne et l’énergie démontrée tout au long des travaux de la commission sur le scandale des commandites. Il compte en profiter pour travailler davantage sur sa ferme de 67 hectares (165 acres), jouxtée à une forêt, située à Havelock, dans la région du Haut-Saint-Laurent, accompagné de Colley, son chien berger.

Depuis sa retraite de la Cour supérieure du Québec, au début d’août, à l’âge de 75 ans, il ne faut pas croire que M. Gomery limite ses activités à une marche quotidienne. Le jour de notre visite, il roulait sur son tracteur et examinait ses champs. Il évaluait si ses potagers, l’un à l’ombre et l’autre en plein soleil, avaient besoin d’un peu de sarclage ou d’autres attentions ou encore si le temps était venu d’y prélever des légumes.

Il avait auparavant nourri ses 17 vaches d’élevage, son taureau et ses 17 veaux, la quinzaine de poussins, les dindes, les poulets et les poules.

Il projetait de cueillir des framboises, les plus grosses et les plus mûres, avant de se reposer un peu en se plongeant dans la lecture d’un des nombreux livres mis de côté depuis trop longtemps. Il est de notoriété publique que John Gomery en a eu plein les mains au moment de la tenue de la commission d’enquête à laquelle son nom est durablement accolé et, par la suite, durant les mois de rédaction de ses deux rapports. Aussi, la retraite venue, il a pris la résolution de lire au moins une heure par jour. Il y arrive, mais il concède aisément que c’est plus facile quand le temps est maussade.

Ce septuagénaire semble tout à fait heureux de vaquer aux mille et une tâches qui s’imposent sur la ferme qu’il a achetée il y a de ça 16 ans.

Aussi accueille-t-il avec une certaine réticence la suggestion voulant qu’il soit un gentleman-farmer.

« Je suis un gentleman-farmer. Je ne rejette pas cette description. Sauf que si vous me voyiez sur le convoyeur mettant des balles de foin, tout sale et transpirant abondamment, vous verriez que ce n’est pas tout à fait le travail d’un gentleman-farmer. »

« Je suis copropriétaire d’une ferme [avec son épouse] et je fais le travail de la ferme. C’est très bon pour moi. »

Avant d’être à la retraite, il avait à peu près le même nombre d’animaux, sauf qu’il s’en occupait seulement les fins de semaine. Un fermier habitant à proximité faisait la besogne durant la semaine.

Pour le couple Gomery-Rayle, l’idée d’acquérir une ferme est venue tout naturellement.

« Mon père, un homme d’affaires, a été élevé à Rawdon. Il y a développé un goût pour la campagne. Quand il a pris sa retraite, à l’âge de 65 ans, en 1967, il n’a pas eu besoin de discuter longtemps pour convaincre ma mère qui partageait la même passion que lui de chercher un endroit à la campagne. Ils ont choisi une propriété à Rockburn à une dizaine de kilomètres d’ici. »
« Pour Pierrette et moi, c’était une sorte d’idéal. » C’est pourquoi, quand John a vu que la soixantaine approchait, il s’est mis avec son épouse à la recherche d’un endroit à la campagne. Étendue convoitée : autour de deux hectares.

« Finalement, nous sommes tombés amoureux de cette propriété et nous nous sommes embarqués dans la vie de fermiers. Ça correspond à nos goûts. Nous sommes très heureux ici. »
Il s’y sent si bien qu’au terme d’un procès, une fois terminés les témoignages et les plaidoiries, à de multiples reprises il a pris le dossier, quitté Montréal en direction d’Hemmingford, jusqu’à Havelock – un trajet d’une soixantaine de minutes – hors des heures de pointe. Il s’installait près d’une fenêtre et travaillait.

« J’ai rédigé pas mal de jugements ici. La maison est équipée avec télécopieur et ordinateur. Une fois le premier projet de jugement rédigé, je le transmettais à ma secrétaire. » Il y a aussi écrit de grands pans de son rapport. Son épouse a d’ailleurs conservé un vif souvenir du petit-déjeuner où, le samedi matin, le temps était venu pour son homme d’amorcer la rédaction de son rapport, les auditions publiques ayant pris fin deux jours auparavant.

« Pour la première fois, je voyais John avec des épaules arrondies. Pour la première fois, je voyais physiquement le poids de la tâche qu’il avait sur les épaules. La montagne était devant lui, a-t-elle confié. »

L’inconfort a été de courte durée. « Dès la semaine suivante, il est arrivé avec des notes manuscrites et il m’a dit “listen to this”. Il avait trouvé sa voie », a-t-elle ajouté.

Mais tout cela appartient au passé et pour l’heure John Gomery a manifestement beaucoup de plaisir à planifier les tâches à abattre, une fois que la grande piscine située en plein soleil et d’où l’on peut admirer Covey Hill sera désertée par ses enfants et ses sept petits-enfants.

Il projette de vendre les veaux, comme veaux de lait pour les uns tandis que les autres iront à un parc d’engraissage. Pour sa consommation et celle de sa famille, pendant un an, il conservera la moitié d’un veau et la moitié d’un bœuf. Après l’abattage, il mettra au congélateur les poules, « des Chantecler, une espèce venue au Québec avec les premiers colons », prend-il le soin de préciser. D’ici là, il continuera de donner les œufs à des voisins et à des membres de sa famille.

Pour l’agneau, il fera du troc avec un voisin qui en produit. Du veau contre de l’agneau. Pour le reste, il s’attend à ce qu’« un très bon ami », un chasseur invétéré, lui apporte comme toujours des oies, du chevreuil et des saucisses à base de bernache.

La question des animaux réglée, John Gomery s’adonnera à sa passion, la cuisine. Il fera griller les aubergines et zucchinis au BBQ. Il broiera le basilic pour en faire du pesto et fera une sauce de base avec les tomates bien mûres pour la préparation éventuelle de plats italiens, ceux qu’il préfère. Il en a besoin d’une grande quantité. Tout au long de leurs 34 années de mariage, sauf durant les travaux de la commission d’enquête sur le scandale des commandites, c’est lui qui a préparé la très grande majorité des repas. « Quatre-vingt-dix pour cent », de dire Mme Rayle.

Avec les pommettes du jardin, il fera de la gelée. Au fil des jours, il trouvera une façon de déguster les concombres, les oignons, les choux et la bette à carde qu’il a semés.
 

De temps à autre, John Gomery et son épouse prendront le temps d’aller voir si les 1200 pins blancs et pins rouges pour lesquels ils ont défrayé une partie des coûts liés à la plantation continuent de prendre de la vigueur et de la taille. Les pluies du printemps et de l’été 2006 leur avaient été tellement bénéfiques.

Quand son fermier sera retenu sur sa propre ferme, le pas si gentleman-farmer Gomery retroussera ses manches, grimpera l’échelle le menant au fenil, ouvrira la petite ouverture pour jeter en bas six ballots de foin pour ses vaches qu’il portera à leur mangeoire. Deux fois par jour, le soir et le matin.

« Ah! Ces figures de vaches qui m’attendent. Dans ces moments-là, elles, dont la seule activité est de manger, m’aiment énormément. »

Il y trouve un autre bénéfice secondaire. « Cette routine est bonne pour moi. Elle me permet de faire un peu d’exercice. »

Maintenant qu’il n’est plus juge, John Gomery n’est plus tenu de taire ses convictions environnementales et autres. Il peut enfin dire à tous ceux qui veulent l’entendre à quel point il tient au respect de l’environnement. « Ici on vit avec les insectes et les imperfections. Nous n’utilisons pas de produits chimiques. » Le seul engrais qui trouve grâce à ses yeux est le compost qu’ils font.

John Gomery a fait ses preuves. Il est un homme de conviction et de persuasion. Un candidat idéal pour des militants environnementaux à la recherche d’un leader charismatique. Cette suggestion lui a laissé échapper un grand éclat
de rire.


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