Ce n’est pas l’histoire d’un transfert à la va-vite ou à la va-comme-je-te-pousse. C’est plutôt l’histoire d’une succession lente et réfléchie où la complicité a pris le pas sur l’impatience, les confrontations et les grincements de dents. C’est l’histoire d’un transfert réussi, celui de la Ferme des Mésanges, à Normandin, au Saguenay–Lac-Saint-Jean.



« Transfert » ne rime pas toujours avec « calvaire »… Pour les gens de la Ferme des Mésanges, transfert rime avec « aux anges »! Si bien qu’ils sont les gagnants du Prix Transfert de ferme coop 2008.Il faut suivre la recette de Pierre Bernier et Cécile Baril ainsi que de Denis Bernier et Pascale Briand : un peu d’eau dans son vin, beaucoup de franches discussions et des décisions qui font
consensus. À les entendre, transférer n’a jamais été si facile.

On dit souvent du climat relationnel qu’il est la principale pierre d’achoppement des transferts d’entreprises. Voilà pourquoi ce climat relationnel compte pour 30 % des points du concours (voir encadré page 25). Plutôt qu’être une faiblesse, les relations interpersonnelles, dans cette famille, sont l’une des principales forces, la clé de voûte de leur transfert fructueux. « Il faut accepter le fait que chacun fera mieux que son père, avoue humblement Pierre Bernier. C’est correct comme ça! » Un climat sain et harmonieux règne dans ce clan.

Et pour preuve, ce n’est pas parce que 60 % de la ferme laitière lui appartient que Denis n’en fait qu’à sa tête. Il consulte encore régulièrement son père avant de prendre une décision importante qui influera sur les orientations de la ferme.

Il ne faut pas croire que les situations problématiques ne sont pas venues frapper à la porte de cette famille. Bien gérer ces situations, la famille a su faire. Par exemple, quand des opinions divergentes sur la construction d’une nouvelle vacherie ou l’achat de terres pour la culture de céréales ont divisé Pierre et Denis, l’un et l’autre sont allés ruminer leurs arguments dans leur coin avant de se les présenter mutuellement. Et si c’est Denis qui avait raison sur la façon d’aménager la vacherie et que les arguments de Pierre l’emportaient pour l’achat du lot voisin, l’important, après tout, c’est que chacun ait respecté l’autre et que nul n’ait été collé à sa position, sans possibilité d’en démordre. De l’eau dans son vin, c’est bien ça!

Si chez les Bernier les aspects humains n’ont donc jamais vraiment nui au transfert, il en est de même des aspects économiques. Comptant sur une solide équipe de conseillers (comptable, fiscaliste et conseillers financiers), la ferme s’est distinguée dans le concours par sa très bonne transférabilité malgré un endettement assez élevé fait au bénéfice de la productivité (quota et terres). Denis Bernier : « Tout le monde dit qu’une ferme endettée n’est pas transférable. Ce n’est pas vrai. La dette se transfère aussi, tout comme les responsabilités. »

Car oui, le transfert des parts d’une entreprise ne va pas sans le transfert des responsabilités. Même avant le transfert officiel en 2003, c’est Denis qui allait négocier les prêts pour les achats de terre et de quota et Pierre qui, à la toute fin, signait les papiers. Une façon originale pour Denis de prendre de l’expérience pas juste dans l’étable, mais aussi chez le comptable.

Denis discute régie d’élevage avec l’expert-conseil Olivier Boily.

Denis est actif dans l’entreprise depuis la fin de ses études en agriculture, en 1988. D'ailleurs, au moment où il gradue, son père se blesse à l’aine et doit rester allongé quelques semaines, ce qui pousse le fils à devoir compter davantage sur lui-même. En 1991, le jeune homme acquiert 20 % des parts. Quand Denis et Pascale unissent leurs cœurs et se marient, en 1995, ils emménagent tout de suite dans la maison de la ferme. Entre-temps et jusqu’en 2003, l’entreprise poursuivra son expansion, sans nuire toutefois à sa transférabilité : construction d’une nouvelle étable, acquisition de 81 hectares (200 acres) de terre contigus à la ferme et achat de quota. Même à l’approche de la retraite, Pierre n’était pas braqué quant aux investissements nécessaires pour moderniser la ferme et adapter sa taille aux exigences d’une bonne rentabilité. Un fin visionnaire, en somme.

Le transfert de la ferme a été facilité par le fait que les parents de Denis se satisfaisaient amplement d’un montant mensuel pour bien vivre, plutôt que d’un gros montant à verser lors du transfert. Par cette demande réaliste qui assurait la stabilité financière de l’exploitation, le surendettement était évité et les projets de Denis et Pascale pour la ferme – l’automatisation de l’alimentation des vaches, la modernisation du matériel roulant ou la construction, l’été prochain, d’une laiterie neuve – toujours possibles à réaliser. « Quand nous regardons notre propre transfert par rapport à ceux d’autres jeunes agriculteurs, nous sommes vraiment choyés, constate Denis Bernier. C’est un transfert de rêve, pleinement satisfaisant. Nous sommes en mesure de continuer à investir et avancer, ce qui n’est pas le cas de tous. »

Plus que tout, en procédant avec la méthode du versement mensuel aux parents, Pierre Bernier et Cécile Baril s’assuraient de voir l’un de leur souhait se réaliser : que la ferme poursuive ses activités (voir encadré – Un petit jeu révélateur). On ne laisse pas partir si facilement un patrimoine familial soigneusement constitué.
 
Pascale, Denis et leurs trois enfants, Alexandre, Karine
et Sabrina, assurent la suite
du monde. Pierre et Cécile
n’en sont pas peu fiers.
Mais on s’y agrippe un peu moins quand on le sait entre bonnes mains, dans une situation financière reluisante.

L’entraide dans cette famille est certainement une autre raison de succès. Pascale, qui a mis sa carrière d’infirmière en veilleuse pour élever leurs trois enfants, met l’épaule à la roue avec la traite, les travaux des champs et l’entretien paysager. Quant à Pierre, même si l’entreprise ne lui appartient plus en propre, il ne regimbe pas à donner encore de son temps à la ferme, quand ça lui tente. « Et ça lui tente souvent! » ironise Cécile. Cette dernière n’est pas en reste puisqu’elle est encore la secrétaire de l’entreprise et se fait une joie d’en faire la comptabilité et la gestion. Même un beau-frère (Denis a quatre sœurs), Patrick Forcier, travaille de façon saisonnière à la ferme. Les plans sont de prendre juste assez d’expansion pour lui offrir de l’ouvrage à l’année.

Située à deux pas de la ferme de recherche de Normandin d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, la Ferme des Mésanges est visible de loin avec ses silos et ses longs bâtiments d’élevage.

Elle tire 20 % de ses revenus des grandes cultures (263 hectares au total, dont 142 en céréales) et 80 % du lait (54 kg M.G./jour).

La ferme, dont le troupeau est de race Ayrshire, est efficace – c’est le moins qu’on puisse dire avec son indice de performance totale (IPT) calculé par Valacta : 99e rang percentile. On doit aussi mentionner la moyenne de production du troupeau qui, à 8918 kg de lait par vache par année, est la meilleure dans la région et la troisième au Québec.

Enfin, les enfants du couple Bernier-Briand sont encore jeunes – Alexandre a 11 ans, Karine, 9 ans et Sabrina, 6 ans – mais déjà, Denis a sa petite idée sur la manière dont il veut leur transférer l’entreprise, s’ils démontrent un intérêt pour la reprendre. «De la même façon qu’on me l’a transférée.»

Et qui sait, la Ferme des Mésanges remportera peut-être encore le Prix Transfert de ferme coop, édition… 2027!
 

Le troupeau Ayrshire de la Ferme des Mésanges, le meilleur en région et le troisième au Québec.




Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés