« Lorsque je suis devenu mentor, explique Gérald Lavoie, ce n’était pas pour offrir des conseils techniques. Au-delà de mon expertise d’agriculteur, je voulais surtout apporter un soutien émotif. Écouter ces jeunes et me rendre disponible pour, entre autres, désamorcer les peurs et les découragements très souvent associés au démarrage d’entreprise. »



Producteur laitier biologique, Gérald Lavoie a accepté, il y a trois ans, de devenir mentor d’un jeune couple d’éleveurs ovins. Un projet-pilote, mis en place dans le Bas-Saint-Laurent par l’Association régionale de la relève agricole, qui s’est déroulé sur une période d’environ douze mois. En tout, six agriculteurs ont été jumelés à un nouveau venu dans le métier. Ce projet a été réussi, remarqué et cité à plusieurs reprises. Voilà déjà plusieurs années que la Fédération de la relève agricole du Québec souhaite rendre accessible un service de mentorat aux jeunes entrepreneurs agricoles.

Pourquoi un mentor?
Dans le milieu des affaires, la relation mentorale est de plus en plus demandée par les nouveaux entrepreneurs. On dit de cet outil de gestion qu’il est reconnu et recherché des générations montantes. Or, pourquoi fait-on appel à ce genre de service? En quoi le mentorat est-il si différent de l’encadrement technique ou encore du coaching? Que se passe-t-il durant cette relation? « Très souvent, les besoins exprimés sont liés à la gestion des ressources humaines, au développement de nouveaux marchés ou encore à la gestion financière de l’entreprise, explique Nicole Laverrière, directrice du service de mentorat de la Fondation de l’entrepreneurship. On réfère parfois à un consultant lorsque les besoins sont d’ordre technique seulement. Par ailleurs, dans la majorité des cas, on s’aperçoit que ce qui est recherché est un accompagnement global de l’entreprise. Les jeunes ont besoin de se sentir secondés dans leur développement. Les meilleures relations mentorales sont caractérisées par des intérêts communs, un respect mutuel entre les deux parties, un partage généreux des idées et des expériences et bien sûr une capacité à garder confidentiel l’échange d’information. »
 
Nicole Laverrière
directrice du
service de mentorat
de la Fondation de
l’entrepreneurship
Fait étonnant, on n’encourage pas les parents à agir comme mentor auprès de leurs propres fils et filles. Autre fait tout aussi surprenant, la similitude du secteur d’activité du mentor et du mentoré n’est pas une exigence. « Le mentor est un guide qui accompagne et partage son expérience, souligne la directrice du programme de mentorat. C’est un mélange de savoir-faire et de savoir-être dont il est question. Un mentor offre l’attention et l’écoute nécessaires pour réfléchir et faire avancer les idées. Il se fait souvent l’avocat du diable et permet au jeune de prendre du recul par rapport aux décisions à prendre. L’important, de faire remarquer madame Laverrière, c’est que le mentor s’intéresse au secteur d’activité de son mentoré. »

Depuis 2001, la Fondation de l’entrepreneurship gère un programme de mentorat d’affaires qui a permis à près de 3000 jeunes entrepreneurs de la province de bénéficier des services d’un mentor pendant une durée moyenne de 16 mois. Plus précisément, ce programme compte 75 cellules de mentorat (ensemble de jumelage entre les mentors et les mentorés) réparties à travers le Québec. Ces cellules sont coordonnées par des organismes locaux, tels que les chambres de commerce, les Centres locaux de développement (CLD) ou encore les Sociétés d’aide au développement de la collectivité (SADC).
 
Roxane Boily, François Saint-Laurent et le mentor Frédéric Saint-Laurent

Ce réseau compte un peu plus de 1000 mentors prêts à offrir leur temps sur une base bénévole. Quelques agriculteurs et agricultrices ont fait partie des mentorés et même des mentors. Sans dévoiler les identités, une agricultrice maraîchère a bénéficié de l’expertise d’un homme d’affaires de sa région pour, entre autres, l’aider à développer de nouveaux marchés. Un jeune éleveur de brebis poursuit toujours sa relation mentorale qu’il qualifie d’inspirante et de très aidante avec un fabricant de manches de pelle. Un couple d’éleveurs de canards a été mentoré par un conseiller en financement. C’est dire que les jumelages métissés semblent porter ses fruits!

Nouveau service à la relève
À l’automne dernier, le MAPAQ annonçait publiquement une entente l’associant à la Fondation de l’entrepreneurship. L’objectif : permettre aux jeunes de la relève agricole de bénéficier d’un service de mentorat. Concrètement, le conseiller en relève de chacune des régions agricoles, en collaboration avec les coordonnateurs des cellules de mentorat déjà existantes de son territoire, fera la promotion de ce service auprès de la relève. Ce sera l’occasion également de faire connaître ce service auprès des agriculteurs d’expérience désireux de devenir mentors.

Une tournée régionale de la fondation est prévue d’ici les prochains mois. Au moment d’écrire ces lignes, la Fondation était de passage à Saint-Hyacinthe. « C’est un peu comme si les mentors découvraient la richesse agroalimentaire de leur région, souligne Nicole Laverrière. Plusieurs ont exprimé leur désir de faire leur part pour que les jeunes agriculteurs réussissent et n’abandonnent pas leur rêve. » À long terme, peut-être que le partage des motivations profondes du métier d’agriculteur entre les jeunes de la relève et les personnes expérimentées provenant d’un autre secteur de l’économie créera les ponts souhaités, non seulement entre les générations, mais aussi entre la campagne et son village.

Ils ont expérimenté la relation mentoral.

L’expérience au service de la compétence
Gérald Lavoie, copropriétaire avec sa conjointe d’une ferme laitière produisant 43 kilos par jour

Actuellement en processus de transfert d’entreprise avec le plus vieux de ses garçons, Gérald avoue bien simplement qu’il ne serait pas un bon mentor pour son propre fils. « Avec le recul, j’ai compris que la qualité principale pour être un bon mentor est l’écoute. Je peux dire que j’ai appris à mieux écouter et à ne pas me faire d’attente en ce qui concerne mes suggestions. S’ils ne sont pas suivis, ce n’est pas grave. Ce qui est important, c’est de savoir que notre présence, à titre de mentor, a permis de désamorcer des peurs, d’ajuster des objectifs et peut-être aussi d’éviter des erreurs. Bref, ce fut une expérience très enrichissante. » L’agriculteur souhaite répéter l’expérience auprès d’autres jeunes de sa région.

Nous avions besoin d’être supportés dans notre projet d’entreprise

Claudie Fillion, copropriétaire avec son conjoint de 150 brebis

« Lorsqu’ils arrivaient à la maison, témoigne Claudie, nous étions toujours un peu découragés et dépassés par tout le travail à faire. Lorsqu’ils partaient, nous redevenions motivés et prêts à continuer. » La ferme ne permettant pas de générer suffisamment de revenus, compte tenu de sa petite taille, Claudie et son conjoint travaillent à l’extérieur. « On se sentait écouté et respecté dans notre projet d’agrandissement, commente Claudie. Dans notre cas, nous n’étions pas prêts à devenir membres d’un club d’encadrement technique. Nous avions besoin d’une période pour penser notre projet et nous donner le temps de bien faire le tour des ressources offertes. Nos mentors, un couple d’agriculteurs, nous ont toujours respectés dans nos choix et dans notre rythme de développement. » Membre du Cercle des fermières de la région de Baie-des-Sables, Claudie s’est inspirée de sa relation mentorale pour organiser un concours de tricot auprès des jeunes de l’école primaire âgés de 6 et 12 ans. L’originalité de ce concours est qu’il est assorti d’un jumelage avec une marraine tricoteuse!

« Pour nous aider à réfléchir et à prendre du recul »
Roxane Boily, copropriétaire avec son conjoint d’une ferme ovine comptant 500 brebis


Le cas de Roxane est plutôt original. Elle a été parrainée par un mentor du même âge qu’elle! « Après avoir douté, explique Roxane, nous nous sommes aperçus au fil des rencontres que sa présence nous aidait à clarifier nos idées. Le fait de prendre le temps d’exprimer à haute voix nos objectifs d’entreprise a été très efficace. Frédéric nous a encouragés à consulter davantage le vétérinaire et les conseillers de mon club d’encadrement technique. Lorsqu’elle fait le bilan de sa relation mentorale, Roxane n’a que de bons mots. Lorsque l’on démarre une nouvelle entreprise, on a besoin d’un support psychologique, d’un encouragement, de sentir que des gens nous appuient et nous font confiance dans notre projet. Frédéric partageait notre vision de développement et de performance tout en nous faisant voir notre entreprise sous un angle différent du nôtre. » Tout comme Claudie, Roxane insiste sur l’importance d’être encadré dans une telle relation. Ainsi, chacune des rencontres était précédée d’objectifs à atteindre. C’était nécessaire pour que le processus chemine.
 
Claudie Fillion et Patrick Morin


Selon les dernières statistiques, entre 600 et 800 jeunes s’établissent par année. De ce nombre, 27 % démarrent une nouvelle entreprise agricole, souvent dans un secteur en émergence. Une proportion qui semble évoluer à la hausse depuis dix ans, compte tenu entre autres de la difficulté grandissante de s’établir dans les productions contingentées.
Les statistiques estiment à 34 % la proportion des entreprises qui passent le cap des cinq ans. Selon le dernier bilan du programme de mentorat d’affaires de la Fondation de l’entrepreneurship, cette proportion augmente à 70 %.
Des quelque 1000 mentors actifs en ce moment au sein du réseau de la Fondation, 60 % sont à la retraite. Les autres sont à la fin de leur carrière d’entrepreneur. Quelques-uns toutefois sont à la mi-temps de leur vie active et s’avèrent être de bons mentors.


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