Pour mettre de l’ordre dans ses idées, rien de tel qu’une bonne réflexion en pleine nature. Faire le vide pour refaire le plein. Si Normand Marcil s’accorde le temps de réfléchir, c’est pour mieux s’engager. Car, dira-t-il en substance, « ça fait sauver du temps ».



Normandin, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, la p’tite ville où on était juste 4000, comme le chantait Dédé Fortin, des Colocs, forme l’arrière-fond sur lequel se détache l’agriculteur.

Il est homme de conviction. S’engager pour une cause est le crédo de celui qui siège au conseil de La Coop fédérée depuis 2002. Très jeune, il mettra l’épaule à la roue.

Élève agité et débordant d’énergie, il lui faut lâcher son fou. À la polyvalente du village, où la réussite académique lui est facile, il s’adonne à une foule d’activités sociales et sportives. Il est actif au sein de la Jeunesse étudiante catholique, un mouvement dont on retrouve des groupements un peu partout au Québec. Il fait aussi partie de l’équipe de volley-ball de la polyvalente qui se rendra, en compétition, jusqu’au niveau provincial. Normand n’est pas de grande taille, mais il est athlétique et combatif. À l’image de Martin Saint-Louis, au hockey. Et c’est comme ça qu’il se démarque.

À l’extérieur de l’école, il préside le Centre régional des jeunes agriculteurs, un des plus anciens mouvements au Québec. Sports, voyages et colloques sont au programme de l’organisation où se côtoient filles et garçons de tous les milieux.

Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est le berceau de la relève agricole. Le premier syndicat de la relève y voit le jour en 1967. D’autres se formeront au fil des ans. En 1982, ils s’uniront tous pour constituer la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ).

En 1984, à 23 ans, Normand est nommé président de l’organisation. Un poste qu’il occupe jusqu’en 1987. Il siégera au conseil général de l’UPA où il fera valoir, devant Jacques Proulx, les revendications de la FRAQ. Dévoué au maintien des outils collectifs des producteurs, il se donne corps et âme pour que la Fédération des producteurs de lait mette sur pied un programme de prêts de quota pour les aspirants producteurs. Le projet voit le jour. « C’était une première mondiale, dit-il. C’est le moment de ma carrière dont je suis le plus fier. » Il rencontrera aussi Jean Garon à qui il dira l’urgence de maintenir et même d’accroître le prêt à l’établissement pour la relève. « Normand s’est battu très fort pour que ces mesures soient mises de l’avant, mais il n’en a pas profité, souligne André Drapeau, directeur des Affaires institutionnelles à l’UPA et qui a été secrétaire de la FRAQ de 1982 à 1996. Il s’est établi sur sa ferme juste avant qu’elles n’entrent en vigueur. Il pensait à la cause et non à ses propres intérêts. »

À 47 ans, Normand a un rêve de bonheur : transmettre sa ferme à sa descendance. Son fils Marc-André, l’aîné de ses trois enfants, âgé de 22 ans, suit ses traces. Comme son père, il a étudié l’agriculture au cégep d’Alma. Il adhère également au Centre régional des jeunes agriculteurs. Passionné par les vaches, Marc-André seconde son père avec compétence et se retrouve bien souvent à sa place au volant de l’entreprise. Sa copine, Annie Fortin, experte-conseil à La Coop des deux rives, est aussi enjouée que lui à pratiquer l’agriculture.

Normand siège au conseil de Nutrinor. Il représente le secteur Maria-Chapdelaine depuis 1993. Il parlera surtout des cinq dernières années de cette coopérative, soit depuis 2002, durant lesquelles une restructuration majeure a remis l’entreprise sur la voie de la prospérité. Un autre jalon de son cheminement, dira-t-il. Mais c’est une période qui exige considérablement d’énergie de la part de la direction. On dresse des objectifs clairs et on s’assure qu’enthousiasme et ambition demeurent dans une fourchette budgétaire précise. « Les investissements dans Groupe Lactel et une usine de trituration de soya et de canola, souligne Normand, nous ont rappelé qu’il fallait dorénavant faire preuve de prudence, mais sans pour autant stagner. On voulait que Nutrinor se modernise et qu’elle séduise toutes les générations. L’image que la coopérative projetait ne collait plus à la réalité des jeunes et ils s’en éloignaient. On a entièrement revu notre façon de faire nos communications et réalisé une planification stratégique. Nutrinor est la troisième entreprise dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean après Alcan et Abitibi-Bowater. C’est un levier économique majeur. »

Avec ses tâches à la ferme et celles que demande le conseil de La Coop fédérée, où il est littéralement propulsé, en 2002, en raison de la mort subite de Raymond Gagnon, le premier vice-président d’alors, Normand en a plein les bottes. « Mes frères et moi avons revu nos priorités, dit-il.

Ça n’a pas été facile. J’ai eu du mal à me couper de l’entreprise, car c’est de ma famille dont je me séparais. Nos épouses nous ont beaucoup appuyés. »

C’est en 1986 que Normand devient propriétaire de la ferme familiale. À 26 ans, marié depuis trois ans à Brigitte Mailhot, il en fait l’acquisition avec son frère Guy. Leurs parents, Robert et Florence, avaient bien planifié l’affaire. Les antécédents de Normand dans la relève agricole auront sans doute déteint sur eux.

Robert et Florence se sont toujours engagés dans leur milieu. Elle, à titre de commissaire à la commission scolaire de Normandin. Lui, comme administrateur à la Chaîne coopérative du Saguenay, l’ancêtre de Nutrinor, et président du syndicat de base de l’UPA. Pour son dévouement à l’agriculture et à la coopération, Robert a été décoré, en 2004, du Mérite coopératif régional.

Gérer une ferme de groupe comporte son lot de difficultés. Normand et Guy en savent quelque chose. Cinq ans après l’acquisition, au début des années 90, l’association entre les deux hommes en est au point de rupture. Des divergences entre propriétaires et conjoints sont au cœur du conflit. Mais on évite le pire. Chacun met un peu d’eau dans son vin et on trouve une solution à l’imbroglio.

En 1995, leur frère Mario se joint à eux, principalement à titre d’investisseur. Il possède une grande expertise en mécanique et métallurgie. On forme une compagnie. Cent cinquante Holstein de race pure, 70 kilos de quota et 429 hectares de terre composent aujourd’hui l’entreprise.
 

La ferme se distingue sur trois plans. D’abord, la production de lait. Elle se fait au plus bas coût possible en misant sur un maximum d’intrants de la ferme, dont des fourrages de haute qualité. Ensuite, la conformation. Elle prend toute sa dimension dans les expositions auxquelles l’entreprise participe. Et enfin, les terres. Épandage des fumiers, protection des berges, conservation des sols, on travaille intelligemment. « J’aime dire qu’on pratique une agriculture bien logique plutôt que biologique », précise Normand. En somme, une agriculture raisonnée, qui ne fait pas dans le trompe l’œil et la courte vue.

Pour Normand et Marc-André, c’est la gestion de la ferme et du troupeau. Guy s’occupe des terres. Normand se passionne aussi pour la mécanique. Qu’il s’agisse de tracteurs de l’entreprise ou des minounes que conduisent ses enfants, il aime bien en faire l’entretien. Sur la ferme, la main-d’œuvre est familiale. Mais elle ne se limite pas qu’à la famille immédiate. Il invite des cousins à y travailler. Des citadins à qui il veut faire découvrir l’agriculture – et ils s’y plaisent –, mais aussi comprendre l’importance des régions. « Le grossissement des villes et le relâchement qui s’ensuit dans les campagnes, m’inquiètent, dit-il. Les rangs se vident. Les services régressent. La coopération est un des meilleurs moyens d’assurer la prise en charge des régions et
y conserver l’agriculture. »

« Normand a beaucoup collaboré au projet LP-2 lancé par La Coop fédérée en 2004 pour acquérir, avec d’autres coopératives, un réseau de distribution de produits pétroliers au Saguenay– Lac-Saint-Jean », mentionne Claude G. Couture, administrateur à La Coop fédérée. Mais loin de lui
l’idée de ne militer qu’en faveur de sa région. Il a un souci d’équité pour toutes celles qui composent le Québec. Il agit localement en pensant globalement.

Normand avoue volontiers être un peu réfractaire. Et parfois en contradiction avec lui-même. Comment foncer à petits pas. Faire preuve d’audace avec prudence. Innover de manière réfléchie. « Je suis analytique de nature. » Mais c’est sans une once de mauvaise volonté. Plutôt par souci de bien saisir les grands enjeux économiques ou d’une occasion d’affaires. Il sait que dans l’administration d’une entreprise, les créatifs et visionnaires, qu’il admire, ont besoin de gens de sa personnalité pour mener à bien leurs projets.

Pour faire contrepoids à son quotidien, Normand se détend en lisant. Des romans de science-fiction, surtout. Les Chevaliers d’Émeraude et Harry Potter lui procurent des moments d’évasion. Les contes de Fred Pellerin et les monologues d’Yvon Deschamps agrémentent ses longs déplacements en voiture.

Soutenir leurs enfants dans leurs activités et projets d’avenir est au centre de la vie de Normand et Brigitte. Marc-André a atteint le niveau junior double lettres au hockey. Dominic, 18 ans, est étudiant en sciences humaines au cégep de Saint-Félicien, passionné d’informatique et adepte de soccer. Leur sœur, Isabelle, 20 ans, joue et arbitre au hockey puis termine sa technique en réadaptation physique au cégep de Chicoutimi.

Son idéal pour l’agriculture? Qu’elle soit durable et équitable en matière d’échanges commerciaux à l’échelle mondiale. Et pour son entreprise? Il songe à la moderniser. Une étable plus fonctionnelle procurerait de meilleures conditions au troupeau et permettrait à sa relève de travailler dans plus de confort. Même si la ferme se tire bien d’affaire, on en a diversifié les activités pour accroître les revenus en faisant des travaux à forfait. Faudra-t-il malgré tout grossir pour y faire vivre une famille de plus? Voilà encore matière à réflexion pour le penseur de Normandin…

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