Francine et Pierre P.* sont non seulement frère et sœur, mais aussi partenaires dans une ferme laitière de bonne taille où œuvre également le conjoint de Francine. Or voilà, âgés respectivement de 39 et 37 ans les P. trouvent qu’ils travaillent beaucoup trop – à raison de 13 heures quotidiennement. Les sommes dont ils disposent personnellement une fois les charges de la ferme réglées (50 000 $ pour les deux et le conjoint de Francine) ne sont pas suffisantes pour le rythme de vie – et pour les coûts occasionnés par des enfants (cinq en tout) de 6 à 11 ans à la veille d’entrer dans l’adolescence – qu’ils souhaitent maintenir. Pierre a aussi l’appui de sa conjointe qui besogne à l’extérieur de l’entreprise familiale.


Ils ont donc élaboré un projet qui permettrait, croient-ils, de résoudre ces deux aspects. Ils veulent augmenter leur quota de lait, moderniser et agrandir les bâtiments désuets qui servent d’étable et de salle de traite, et embaucher un nouvel employé. Leur objectif est de pouvoir se partager au moins 60 000 $ à trois pour leurs besoins courants annuels.

Ils estiment que l’acquisition de 26 kilos de plus par jour, qui feraient passer leur quota laitier à 150 kilos par jour, serait suffisante pour générer les revenus supplémentaires recherchés. Ils ont aussi sollicité et reçu des soumissions pour la construction d’un bâtiment flambant neuf, une étable à stabulation libre – présentement, leur vacherie est en mode de stabulation entravée – avec salle de traite et la conversion de leur installation actuelle pour l’élevage des sujets de remplacement, également en stabulation libre.

Globalement, ils auront besoin d’un financement de 1,5 million $ pour cette expansion et l’acquisition d’environ 25 vaches. D’autre part, ils ont calculé que la présence d’un nouvel employé à temps plein leur demanderait un effort financier supplémentaire de 40 000 $ annuellement, une fois tous les avantages sociaux versés aux gouvernements.

Ils se présentent donc devant leur banquier avec leur bilan (voir l’encadré) qui montre un avoir net de plus de 2,6 millions $ et leur état des résultats. Ce dernier document indique que la Ferme des P. a des revenus de 1,15 million $ par année, mais que les charges de 790 000 $ grèvent 68,7 % de ces produits d’exploitation. Elles n’incluent pas l’amortissement et les intérêts (le remboursement de la dette en d’autres termes) et les sommes prélevées par les deux propriétaires puis le conjoint salarié.

Revoir leur exploitation
Luc Brunelle, directeur des services aux entreprises – Agriculture, à la succursale de Joliette de la Banque Nationale, croit que le projet est envisageable, mais il suggère fortement aux dirigeants de la Ferme des P. d’améliorer au préalable la performance et l’efficacité de leur exploitation.

« J’ai calculé que cette expansion ne suffirait pas à dégager pour les deux associés et le conjoint de Francine les sommes personnelles recherchées, même si cette croissance se faisait sans l’embauche d’un nouveau salarié. Les nouveaux quotas généreraient des revenus bruts de 175 000 $ alors que leur endettement supplémentaire les obligerait à des paiements annuels de 150 000 $ durant 15 ans. »

Il suggère donc aux jeunes entrepreneurs de rencontrer rapidement un agronome privé ou un consultant en gestion agricole afin d’analyser en profondeur leur entreprise, de décortiquer leur comptabilité et d’identifier ce qui cloche.

« Ce ne serait pas leur rendre service que de consolider tout simplement leurs dettes, conclut-il. Une fois qu’ils auront en main le diagnostic réalisé par ces spécialistes, ils devront s’attarder à améliorer l’efficacité de leur production. Il est clair que le pourcentage des charges régulières sur l’ensemble de leurs revenus est trop élevé et il devrait se situer davantage entre 50 à 55 % pour refléter la moyenne de l’industrie. En ramenant ce taux à 53 % par exemple, on parle de dépenses coupées d’environ 180 000 $ par année. »

Par expérience, cet agronome, et ancien conseiller en gestion pour des groupes-conseils agricoles, se doute que certains choix effectués par Pierre et Francine ne s’avèrent pas pertinents. M. Brunelle s’interroge notamment sur la rentabilité de la diversification qu’ils mènent dans le créneau des bouvillons d’engraissement. Le temps engouffré pour ce volet mineur de leurs affaires pourrait être épargné s’il se révèle peu profitable, voire déficitaire. De plus, il met en doute l’intérêt pour les P. de louer des terrains – par surcroît géographiquement excentrés du cœur de la ferme – pour leur production animale, alors qu’ils consacrent une partie de leur propre terre à la culture du maïs. L’autosuffisance de leur troupeau laitier pourrait valoir davantage que les gains obtenus par la vente de maïs, surtout que les terres louées sont d’une qualité inférieure à celles détenues par l’entreprise.

Sur cette base, le directeur des services aux entreprises – Agriculture, à la succursale joliettaine de la Banque Nationale, a évalué qu’en ramenant leurs dépenses avant salaires, intérêts et amortissements à 53 % de leurs revenus, l’expansion envisagée permettrait effectivement aux P. d'embaucher un nouvel employé. Ils pourraient également dégager 60 000 $ pour leur salaire et celui du conjoint de Francine, tout en augmentant à 34 000 $ – contre 9000 $ en ce moment – la marge de manœuvre dont ils disposent annuellement, une fois ces salaires prélevés et le service de la dette assumé.

Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés