Le milieu du travail est l’endroit le plus difficile où vivre ouvertement son homosexualité à cause des enjeux et des répercussions qui peuvent en découler. Mais qu’arrive-t-il quand le milieu de travail est également le milieu de vie, comme c’est le cas pour les agriculteurs? Le Coopérateur a rencontré des homosexuels et des experts qui font état de la situation.



Il est difficile d’estimer le nombre d’homo­sexuels au Canada. Plusieurs personnes préfèrent ne pas divulguer leur orientation sexuelle. Certains, en se basant sur des études faites par Hite, Kinsey et Janius, affirment que 10 % de la population serait homosexuelle. Toutefois, si l’on se fie aux données de l’enquête sur la santé des collectivités canadiennes (2004), la seule qui ait étudié l’orientation sexuelle des Canadiens, les chiffres seraient plus conservateurs. D’après celle-ci, 1 % des Canadiens âgés de 18 à 59 ans seraient homosexuels et 0,7 % seraient bisexuels. Selon le recensement de Statistiques Canada de 2006, il y aurait 45 350 couples de même sexe; 7460 d’entre eux seraient mariés et 37 885 vivraient en union libre.
 

Ce même recensement, en mai 2006, a dénom­bré 327 060 exploitants agricoles. Cela porte à croire qu’au moins 3270 exploitants seraient homosexuels.

Divulguer son orientation sexuelle est un choix. Celui-ci comporte des risques pour l’inté­grité physique, psychologique et écono­mique pour les homosexuels qui décident de vivre à l’extérieur du garde-robe.

À La particularité du milieu agricole est que le milieu de vie et le milieu de travail ne font qu’un; ils sont indissociables. On ne peut demander un transfert si les relations de travail avec ses employés ou ses fournisseurs deviennent tendues.

On ne peut pas non plus jouer le jeu et paraître hétéro pendant les heures de travail et vivre gai le reste du temps.

Le milieu agricole est également un milieu qui se veut plus classique que le milieu urbain. Il est également un tant soit peu macho. Certains perçoivent encore l’homosexualité comme un manque de virilité, de masculinité tant sur le plan des capacités physiques que professionnelles. Voilà pourquoi plusieurs se taisent, optant pour le silence comme moyen de se protéger. Le Québec a beau se dire une société « accommodante et tolérante », mais dans les faits l’homophobie existe bel et bien.

La liberté, le bien-être qu'on peut ressentir d'être enfin libre de vivre ouvertement son orientation sexuelle..
. Les mots d'Éric Croteau sont les mêmes que ceux de Serge.

Mais vivre en silence n’est pas la même chose que de vivre libre. Pour les agriculteurs que nous avons rencontrés, vivre ouvertement leur homosexualité est littéralement devenu un synonyme de bonheur et de joie de vivre.

Serge Lampron, 36 ans, est producteur de bovins de boucherie à Saint-Albert. Éric Croteau, 37 ans, est éleveur de bœufs Highland à Saint-Valère. Ces agriculteurs vivent les aléas des marchés au même titre que les autres.

À la suite de la crise de la vache folle, Serge a établi un comptoir de vente à la ferme où il vend son bœuf congelé sous vide ainsi que plusieurs plats cuisinés. Grâce à son expérience en restau­ration, Serge offre également ses services en tant que traiteur.

Jusqu’en 2004, le revenu principal de l’entreprise d’Éric, secondé par son conjoint, était le démarrage de veaux de grains. Maintenant seul pour gérer l’entreprise et faisant face à des marges de profits diminuées, Éric a opté pour une autre stratégie. Il a cessé la production de veaux et fait du camionnage de longue distance au Canada et aux États-Unis. Comme il doit s’absenter souvent de la ferme, il a temporairement réduit son cheptel de bœufs Highland.

Pour s’accomplir pleinement, ces producteurs ont eu à faire face à quelques défis de plus que leurs confrères.

Serge est officiellement sorti du placard en novembre 2006. Une décision qu’il a mûrie pendant dix longues années. Dès la maternelle, il se doute qu’il n’est pas comme les autres. Cadet d’une famille de huit enfants, sa différence, il la vit en silence. « Dans ma tête d’enfant, j’avais peur d’être obligé de me faire curé, dit Serge. Plus tard, je me suis dit que ça passerait le jour où j’aurais une blonde. » Deux vieilles filles qui habitent ensemble au village, ça se voyait de temps en temps, explique-t-il, mais deux gars, c’était impensable.

Des remarques grivoises, des ragots, des gags, il en subit comme tous les autres. « Je me faisais dire “T’as pas de blonde, t’es pas marié? Comment ça t’a pas de femme dans ta vie?” » raconte Serge.

Révéler son identité c’est d’accepter de prendre un gros risque. Il l’a fait avec une personne inconnue qui était rendue au même point dans sa vie. « La personne que j’ai rencontrée vivait une situation semblable, sauf qu’il était marié et père de deux enfants, explique Serge. Sans le juger,
je me suis dit que je ne voulais pas vivre voilé comme lui. Le lendemain, j’avais changé. Mon sourire n’était plus empreint de tristesse. »

La porte du garde-robe avait été entrebâillée et tout s’était bien passé. La prochaine étape était de l’ouvrir au grand complet. En le faisant, son problème devenait celui des autres, celui des gens que l’homosexualité rend mal à l’aise. Sergen’avait plus besoin de se cacher, plus besoin de se justifier envers personne.

La liberté, le bien-être qu’on peut ressentir d’être enfin libre de vivre ouvertement son orientation sexuelle… Les mots d’Éric sont les mêmes que ceux de Serge. Pourtant, ils se connaissent à peine. Ils n’ont parlé au téléphone que quelques instants, le temps qu’Éric transmette ses coordonnées aux fins de ce reportage. Sans se connaître ils savent qu’ils ont beaucoup en commun : ils ont vécu les mêmes questionnements, les mêmes souffrances.

« Le plus grand défi pour un homosexuel c’est de se faire accepter par sa famille, selon Pierrette Desrosiers, psychologue. Pour l’accepter en tant que parent, il ne faut pas être dépendant du jugement des autres et des apparences. Quand on est pris dans cette prison-là, c’est plus difficile
d’accepter son enfant. » Par ailleurs, si un parent a toujours abaissé ou ridiculisé les homosexuels, il sera d’autant plus difficile pour l’enfant d’aborder le sujet. Certains préféreront s’enlever la vie plutôt que de le faire. Ils laissent alors une lettre qui dit qu’ils n’ont pas été capables. La mort devient plus facile que de confronter le parent et de sourire à la vie.

L’annonce à la famille
Serge a choisi la date anniversaire du décès de son père pour faire son coming out auprès de sa famille, pour que son père lui donne la force et le courage d’accepter sa vie.

La réaction de sa mère, dit-il, a été celle d’une mère qui possède un amour inconditionnel pour ses enfants. Bien qu’elle ait toujours su que son fils était homosexuel, elle avait choisi de garder ça bien enfoui dans le fond d’un tiroir. « Aujourd'hui, mon amour pour lui grandit sans cesse, car je le vois heureux et je le respecte », dit Mme Lampron.

La mère d’Éric s’est sentie coupable de l’homosexualité de son fils. Elle croyait avoir fait quelque chose de pas correct pour que son fils soit devenu homosexuel. Le père d’Éric l’a accepté, sans tambour ni trompette. Il lui a dit qu’il le savait depuis longtemps et qu’il l’accepte tel qu’il est. « Je t’aime pareil », a-t-il dit. Des mots qui en disent long, surtout venant d’un homme qui, comme tant d’autres, avait toujours parlé des homo­sexuels de façon péjorative, en faisant des blagues. Le sujet n’a plus jamais été abordé en sa présence. « Je suis persuadé que mes parents auraient préféré avoir un fils hétéro, mais je suis fait de même », dit Éric.

Exit la campagne?

Serge et Éric trouvent dommage que certains sentent le besoin de s’exiler en ville, d’aller vivre dans un milieu impersonnel, soit à l’intérieur ou hors ghetto, pour vivre gai. Pour l’un comme pour l’autre, il n’en est pas question. Même s’ils aiment sortir à Québec, Trois-Rivières, Drummondville ou Montréal, ils préfèrent la vie en milieu rural et jamais ont-ils même songé aller vivre ailleurs. Maintenant qu’ils sont sortis du placard, les remarques désobligeantes font moins mal. Ils ne craignent plus l’opinion des autres, car ils se sentent bien dans leur peau.

Les temps changent
Jocelyne Harvey, directrice générale à la caisse populaire Desjardins à Saint-Albert, n’a pas été surprise d’apprendre que Serge était gai. Pour elle, c’était un peu comme dire que Serge a les cheveux bruns. Ils siègent ensemble depuis plusieurs années sur un comité d’entraide pour les paniers de Noël. La surprise a été plutôt qu’il ait osé s’afficher dans un milieu aussi traditionnel. Elle lui lève son chapeau.

« Le fait qu’il m’a révélé son orientation sexuelle n’a rien changé entre nous, confie-t-elle. C’est toujours Serge, avec ses belles valeurs, avec son entrain, avec son engagement communautaire.»

Le frère de Mme Harvey était homosexuel. Il s’est suicidé il y a vingt ans pour mettre fin à sa grande souffrance. Le Québec rural des années 80, explique-t-elle, était bien peu tolérant envers les homosexuels.

Vingt ans plus tard, Mme Harvey trouve qu’un bon pas a été franchi. La société fait maintenant pression sur les personnes qui ont des préjugés, envers les ethnies, envers les homo­sexuels. Plusieurs employeurs ont adopté une politique de tolérance zéro quelle que soit la forme de discrimination.

Et les lesbiennes?

Vivre en silence n’est pas la même chose que de vivre libre. Vivre ouvertement son homosexualité est littéralement devenu un synonyme de bonheur et de joie de vivre. Annie Prince et Annie Raiche ont acheté une maison récemment dans un développement résidentiel d'une banlieue de Drummondville. Elles n’ont pas de problèmes avec le voisinage.

Les femmes rencontrées n’étaient pas des exploitantes, mais des employées. Elles n’étaient donc pas confrontées aux mêmes problématiques.

Annie Raiche, 24 ans, travaille dans la maternité d’une grande porcherie de la région. Son employeur sait qu’elle est lesbienne. Le nom de sa conjointe est inscrit à son dossier, car elle bénéficie également du programme d’assurance vie et maladie offert par son employeur.
Annie a fait son coming out à l’âge de 18 ans. Depuis, elle en parle ouvertement. « Je me suis fait taquiner, mais pas au point de créer un froid ou un conflit au travail, dit-elle. “Quel gaspillage!” je l’ai entendu souvent celle-là. Des homophobes il y en a partout, pas davantage dans le milieu agricole qu’ailleurs. »

Annie porte le même prénom que sa conjointe, Annie Prince. Elle a 29 ans et travaille comme camionneuse. « C’est un milieu d’hommes, peu tolérant, admet-elle. Je me fais beaucoup taquiner, mais je ne m’en fais pas avec ça. »

Les Annie ont acheté une maison récemment dans un déve­loppement résidentiel dans une banlieue de Drummondville. Elles n’ont pas de problème avec le voisinage. Elles ne cachent pas le fait qu’elles sont en couple, mais font attention de ne pas choquer les gens inutilement. « La parade gaie à Montréal, je ne suis pas nécessairement d’accord avec ça. Ils font exprès pour tester la tolérance des gens et ça crée des préjugés. On peut être gai et vivre une vie normale. » Pour parler, échanger
Maria Labrecque-Duchesneau, intervenante psychosociale et directrice générale de l’orga­nisme Au Cœur des Familles Agricoles a mis sur pied un réseau d’entraide pour les homosexuels en milieu agricole. Le groupe se réunit de façon informelle tous les mois depuis octobre 2007.

« Attention, ce n’est pas un club de rencontre, dit d’emblée Maria qui parraine le groupe d’entraide. C’est un regroupement de gens qui se réunissent pour parler de leurs expériences, pour échanger, cheminer. » Pour l’instant, ils sont huit à se réunir et à partager leurs expériences. Ils ont entre trente et cinquante ans. Certains sont sortis de l’anonymat, d’autres hésitent encore à le faire, ne sachant pas comment avouer leur homo­sexualité en milieu rural, craignant les représailles.

Des gens homophobes, il y en a partout. Un père, qui a tellement peur que son fils devienne homosexuel, lui achète des revues Playboy dès l’âge de quatre ans… Un autre lance, au beau milieu d’une conversation, qu’une tapette c’est moins fort physiquement qu’un hétéro. Maria est choquée. « C’est hallucinant toutes les bêtises qui se disent, lance-t-elle. Parfois ça vient même de leurs voisins, de gens qui font le même métier qu’eux. C’est loin d’être drôle d’avoir à constamment lutter contre ce genre de remarques. »

Pour plus d’informations, communiquez avec Maria Labrecque-Duchesneau au 450 460-4632 ou par courriel à l’adresse acfa@videotron.ca.

À vous tous qui marchez dans les souliers que j’ai portés pendant trente années. Trente ans, c’est long, trop long. Sachez le bien-être que vous vivrez le jour ou vous prendrez la décision d’enlever ces chaussures pour de bon. Vivre dans la vérité face à soi-même procure un bien-être exceptionnel.
Vivre le respect de ce que nous sommes vraiment est une belle et grande preuve d’amour face à soi-même.
Parce que :
Comment peut-on aimer, si l’on ne s’aime pas?
Comment peut-on respecter les autres, si l’on ne se respecte pas?
Comment peut-on être vrai et authentique, si l’on se ment à soi-même?
Le secret est simple :
cela commence d’abord
par soi-même!

Serge Lampron


Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés