Martin Guilbault, propriétaire de la fromagerie Du champ à la meule, se rappelle les débuts houleux qu’il a vécus sur le chemin de l’entrepreneuriat. « Il fallait être tenace pour se lancer dans cette aventure en partant de zéro, presque fou », assure celui qui en impose par sa carrure. L’entrepreneur a dû d’abord obtenir le financement pour investir dans l’équipement et les bâtiments nécessaires à l’aménagement de la fromagerie, puis mettre au point la bonne recette fromagère, se conformer aux règles sanitaires, développer les marchés dans des créneaux inoccupés, la liste est longue…



Il y a au Québec un noyau d’entreprises agricoles qui tente de se positionner ailleurs que sur les marchés de masse en misant sur des produits plus différenciés. En nombre, elles représentent environ 8 % de l’ensemble des fermes québécoises. Selon les analyses du rapport Pronovost, ces entreprises doivent se tailler une place à contre-courant, très souvent, de la réglementation, de l’encadrement offert et des forces économiques en importance. Constat : le système agroalimentaire québécois ne favorise pas une agriculture plurielle.

Or, est-il souhaitable que le Québec agroalimentaire devienne davantage pluriel, c’est-à-dire diversifié par la taille des installations, par ses méthodes de production et par sa gamme de produits? « Des producteurs veulent nourrir leur rang, d’autres, leur village, et d’autres encore, la province ou le monde. Toutes ces manières de faire peuvent coexister, estime le ministre de l’Agriculture, Laurent Lessard. Il y a toute une génération qui veut faire de l’agriculture, non pas dans des créneaux déjà existants, mais dans ce qu’on appellera une nouvelle agriculture ou une nouvelle façon de la pratiquer et de transformer. On doit donner plus de place à ceux qui veulent travailler à plus petite échelle avec des produits dits de spécificités. »

Des exemples concrets

Quatre propriétaires d’entreprises ont accepté volontiers de nous parler de leur histoire et des défis qui se posent à eux. Reconnaissants de l’aide et du support reçus, ils souhaitent que leur manière de pratiquer l’agriculture soit davantage valorisée et soutenue. Des unités de production de plus petite taille qui par ailleurs intègrent une plus grande valorisation du produit. Une plus-value qui se traduit par un dynamisme socio-économique régional et qui fait la fierté de ces entrepreneurs. « C’est très souvent aux étapes de la transformation et de la distribution qu’émerge toute une série de contraintes, fait valoir Jean-Guy Lacelle, copropriétaire de la ferme La Rose des Vents qui œuvre dans la transformation de la viande. J’ai souvent l’impression que peu d’efforts sont déployés pour tenter d’alléger toutes ces contraintes, prétextant qu’il s’agit de très petit marché de créneau. Or, dans une région, ces marchés représentent souvent des leviers de développement importants! »

Un élément important se dégage de tous ces exemples : malgré les obstacles à surmonter, ces entreprises ont bénéficié de certains acquis de l’agriculture dite de masse. Faudra-t-il renforcer davantage ces liens de complémentarité afin de recréer une diversité agricole qui soit mieux soutenue et mieux encadrée?

 
La ferme La Rose des Vents opère un relais du terroir ainsi qu'une table champêtre.
Ci-contre, Patrick Aubin et
sa conjointe Roxane sont
partenaires à la table champêtre.

PHOTO : LA ROSE DES VENTS

Sylvie Lévesque des
Élevages du Sud. Le chevreau offre une variété insoupçonnée de sous-produits.

PHOTO : PIERRE FORTIN

La Courgerie produit près de 400 variétés de cucurbitacées, dont 250 types de courges.Pierre Tremblay pose fièrement
avec son fils François.

PHOTO : CHRISTIAN BOULEAU



La famille de Diane Aubin et Jean-Guy Lacelle rassemblée
au moment de l’inauguration du relais terroir et de la table champêtre.
À l’avant (de gauche à droite) : Myrianne (emballeuse à la boucherie); Diane Aubin;
Rosemarie (travaille à la boutique le soir et les fins de semaine après ses cours).

À l’arrière : Jean-Philippe (s’occupe des animaux et des champs); Patrick (gendre,
travaille à la construction et à l’entretien); Geneviève (l’aînée, cuisinière
et bouchère) Jean-Guy Lacelle; Dave (copain de Rosemarie).
PHOTO : LA ROSE DES VENTS

Producteurs laitiers de Mont-Laurier, Jean-Guy Lacelle et Diane Aubin ont été obligés de vendre le quota laitier en 2000. Jean-Guy est atteint d’un cancer et les quatre enfants, bien qu’ils aiment l’agriculture, ne sont pas attirés par la vocation laitière de l’entreprise. Cette remise en question a permis une réorientation de la ferme. On décide d’acheter 100 mètres de quota de poulet d’élevage et une trentaine de vaches de boucherie puis d’envisager un atelier de transformation de viande à la ferme. « Aucune entreprise de la région ne disposait de permis C1, explique Jean-Guy Lacelle. Comme l’abattoir le plus proche est situé à plus de trois heures de route, c’était difficile et compliqué de valoriser la viande élevée localement et la vendre à un prix raisonnable. » La nouvelle vocation rejoint l’intérêt de la relève. L’aînée de la famille, Geneviève, vient de terminer une formation en boucherie de détail et cuisine d’établissement à l’école hôtelière de Sainte-Adèle. Tout comme son frère Jean-Philippe, détenteur d’un DEP en mécanique d’engin de chantier, elle décide de faire partie de l’aventure.

La vieille étable sera convertie en poulailler et la laiterie en comptoir de boucherie. Toutefois, après deux années d’opération, deux imprévus imposeront une autre période d’ajustement et de remise en question. Un accident majeur oblige Jean-Guy à se faire opérer à quatre reprises. Une année plus tard, la foudre détruira complètement l’atelier de boucherie. Nous sommes en 2004. La famille fera le pari de reconstruire. C’est l’occasion de rebâtir et d’agrandir la surface de travail pour mieux répondre à une clientèle qui augmente en nombre et en diversité. On accroîtra le quota de poulet à 300 mètres carrés. « Ces deux années d’opération nous ont tout de même permis de constater tout le potentiel de l’entreprise, se rappelle l’agriculteur. J’avais de la demande pour faire débiter de la viande sauvage autant que de la viande d’élevage ou encore pour de l’autoconsommation. » Pour répondre à ces demandes, trois salles de découpes seront construites. « Nous n’avions pas le choix, compte tenu des exigences très élevées du service d’inspection », souligne l’agriculteur.

Défier la réglementation municipale

Pour améliorer la position géographique du comptoir de vente, une vieille bâtisse située plus près d’une route passante a été complètement transformée. L’agriculteur raconte : « Notre ferme est située dans un rang, donc éloignée de la route. Or, les règlements municipaux ainsi que ceux du ministère des Transports nous empêchaient de placer une affiche près de la route, sous prétexte de polluer le paysage! Toute une histoire, se rappelle Jean-Guy. L’enjeu dans toute l’affaire est que ce bâtiment allait devenir un lieu de vente, de même qu’un lieu de restauration puisqu’une table champêtre fait également partie du projet. » Ce fut, aux dires de l’agriculteur, un défi municipal assez laborieux puisque cela voulait dire pour la ville de modifier le schéma d’aménagement. » Bref, La Rose des Vents aura en tout et partout investi un montant global de 760 000 $, incluant un prêt de 150 000 $ de La Financière agricole, un autre de 125 000 $ du Centre local de développement (CLD) ainsi qu’une subvention de 151 000 $ provenant du MAPAQ.

« Notre comptoir de vente vient tout juste d’être accrédité Relais du terroir, explique fièrement Jean-Guy Lacelle. Si nous voulons que notre monde achète localement, précise-t-il, il faut lui offrir une variété de produits qui vaut le détour! » Depuis janvier 2006, La Rose des Vents de Mont-Laurier offre une gamme de plus de 60 sous-produits à base de viande de bœuf, de volaille, de bison, de wapiti, de porc, d’émeu et d’agneau et plusieurs variétés de fromages fabriqués dans le pays d’en haut. Des produits d’érable et de miel font également partie des étals. La clé, insiste l’agriculteur, c’est de regrouper la gamme des produits régionaux et de terroir à un lieu facilement
accessible. »

Saveurs Hautes-Laurentides : un outil pour la région
En 2006, a été mis en place, au sein de la MRC d’Antoine-Labelle, cet organisme d’économie sociale voué à la commercialisation de produits régionaux. Il s’agit d’une structure de mise en marché collective des produits de la région. La taille des entreprises, l’éloignement des marchés, les coûts de production et de commercialisation élevés (coûts liés à l’abattage des animaux), le manque de connaissance et de temps pour bien structurer le marchandisage de produits sont les principaux facteurs qui font que les entreprises parviennent difficilement à développer de nouveaux marchés. « Le projet démarre tranquillement, souligne M. Lacelle. Notre objectif est de favoriser les maillages et de faire en sorte que notre cahier des charges soit bien respecté. Nous voulons éviter une problématique trop souvent rencontrée sur les routes gourmandes, soit des produits dits régionaux ou encore du terroir dont la matière première ne vient pas de la région. Notre objectif par cet outil est de valoriser notre agriculture, lui offrir des options de valorisa-tion et de plus-value. Il faut créer les maillages pour encourager l’approvisionnement en région. Nous avons perdu l’industrie forestière, nous ne voulons pas perdre celle de l’agroalimentaire, insiste le président de l’organisme Saveurs Hautes Laurentides… »
 
Le comptoir de La Rose des Vents est accrédité
Relais du terroir. On y offre une gamme de plus de 60 sous-produits à base
de viande de bœuf, de volaille, de bison, de wapiti, de porc, d’émeu et d’agneau ainsi que plusieurs variétés de fromages. Des produits d’érable et de miel font également partie des étals.

 

Aux Élevages du Sud, entre 300 et 400 chevreaux sont engraissés et plus
de la moitié sont transformés.
PHOTO : PIERRE FORTIN


On peut faire autant de choses avec un chevreau qu’il y a de jours de l’année. Inspiré d’un vieux dicton, celui-ci est presque vrai. Du moins pour l’agricultrice Sylvie Lévesque. Outre tous les sous-produits de la viande, il y a la peau qui se tanne et se convertit en toutes sortes d’accessoires et les cornes qui peuvent être remaniées en bâton du marcheur.

Située à Saint-Denis dans le comté de Kamouraska, la ferme Les Élevages du Sud se spécialise dans l’élevage de chevreaux. Par année, entre 300 à 400 chevreaux sont engraissés et plus de la moitié sont transformés. Une part est vendue sur le marché de Montréal, une autre à l’encan de Saint-Hyacinthe pour les périodes propices de Pâques et Noël. « Depuis septembre 2005, précise Sylvie, je fais de la vente à la ferme et dans trois supermarchés de ma région. Depuis mai 2007, l’auberge Comme au premier jour, située à Saint-Pacôme, offre de la terrine de chevreau aux canneberges à son menu et le restaurant l’Ancien relais de Kamouraska sert de la viande de chevreau depuis l’été 2008. »

Une petite ferme annexée à une plus grosse
Sylvie Lévesque est une fille de la ville. Son conjoint, Hervé Garon, exploite avec son frère et son beau-frère une ferme à la fois laitière, céréalière et de bouvillons d’abattage. L’agricultrice bénéficie de l’entreprise de son conjoint pour opérer la chèvrerie. « Je loue, à très peu de frais, une vieille étable située sur sa terre, explique-t-elle. Mes beaux-parents et Hervé m’ont appris à observer les animaux et à détecter les anomalies possibles. » C’est en 2004, à la suite de l’offre d’un programme d’Aide aux femmes entrepreneures en région (AFER), que Sylvie décide d’élaborer un plan d’affaires qu’elle fera approuver par le MAPAQ. « J’ai eu beaucoup d’appui et d’encouragement des conseillers du MAPAQ et de la Société d’aide au développement des communautés (SADC) de Kamouraska. »

Développer un marché par un salon régional
Le principal marché qui a été développé jusqu’à maintenant est celui de Montréal. « Le plus grand défi pour une entreprise comme la mienne est la distribution, constate cette mère de trois jeunes enfants. Mon produit est nouveau et n’est pas connu dans ma région. Je dois user de stratégie de vente pour faire bien communiquer qu’il s’agit d’une bonne viande tendre, maigre,raffinée, facile à digérer et surtout bonne pour la santé. Je dois également multiplier les dégustations. » En 2005, Sylvie Lévesque sera l’instigatrice d’un salon des produits régionaux de la Côte-du-Sud. « Un succès assuré, constate-t-elle. Les exposants ne cessent d’augmenter ainsi que l’achalandage. » Cette année, l’événement a eu lieu les 15 et 16 juillet. L’agricultrice le répète et insiste, il faut avoir la volonté et l’énergie de faire plusieurs activités de promotion. C’est indispensable.

« En même temps, soulignera-t-elle, cela me donne une grande satisfaction de pouvoir contribuer à augmenter le tourisme et l’achalande dans mon village. Lorsque les gens viennent visiter la ferme et se procurer des produits à base de chevreau, ils arrêtent également au dépanneur et vont parfois se promener sur le bord de la grève…

Toute la chaîne d’opération se fait en région. L’abattage, la découpe et la transformation tout comme le tannage des peaux sont effectués à l’intérieur d’un rayon de 150 km. C’est donc vraiment un produit régional, élevé et transformé localement. Évoluera-t-il vers un produit de terroir ou différencié? « Je n’ai pas encore de nom spécifique pour mes chevreaux de lait et lourd. Ce n’est pas possible pour l’instant d’inscrire chevreaux de lait du Kamouraska sur mes étiquettes. Je vais attendre encore quelques années afin de voir les possibilités d’évoluer vers une appellation liée au terroir… »

« Pour se démarquer, il faut innover, estime Pascale Coutu, ce qui n’exclut pas que
l’entreprise puisse demeurer artisanale. »
PHOTO : CHRISTIAN ROULEAU

Pascale Coutu est formelle. L’entreprise qu’elle exploite avec son conjoint Pierre Tremblay, à Sainte-Élisabeth, dans Lanaudière, restera artisanale. « Artisanale, mais organisée », précise l’agricultrice à l’abondante crinière blonde.

Ce n’est pas par paresse ou manque d’ambition. Plutôt pour demeurer maître de leurs affaires. Et, surtout, de leur vie… L’entreprise, qui en est à sa 9e année d’existence, produit près de 400 variétés de cucurbitacées, dont 250 types de courges.
« À 40 ans, j’ai appris à dire non », partage celle qui a été nommée Agricultrice entrepreneure de l’année, en 2005. Les copropriétaires auront aussi appris à mieux se positionner sur les différents marchés potentiels s’offrant à eux, à bien s’entourer et, notamment, à mieux planifier.

En 1999, Pascale, qui œuvre à son compte en communications et Pierre, directeur des ressources humaines à la Ville de l’Assomption, commencent à cultiver des citrouilles, pour l’Halloween et l’Action de grâce, tout en ayant une trentaine de sortes de courge à l’essai. Sur 20 hectares de terre appartenant alors aux parents de Pascale, le couple produit pas moins de 100 000 citrouilles. Tout est vendu à des grossistes.

Ajustements de marché
Les événements du 11 septembre 2001 auront des répercussions jusque sur leur ferme. Le Québec, un très gros exportateur de citrouilles au sud de la frontière, n’a plus accès au marché américain. La Courgerie se retrouve avec 40 000 citrouilles sur les bras. « On s’est fait connaître comme ça », rigole Pascale.

L’agricultrice réalise que le commerce en gros est ardu. Le couple se tourne vers l’agrotourisme et la vente à la ferme. Le bouche à oreille donne des résultats. Visites, groupes scolaires, interprétations, autocueillette, trucs culinaires... De septembre à octobre, 10 000 personnes se dirigent à La Courgerie. Les citrouilles ne passent désormais plus entre les mains de distributeurs.

En 2003, le couple devient officiellement propriétaire de la ferme des parents de Pascale, tout en gardant leur travail à l’extérieur. Pascale s’entretient alors avec Martial Landreville, un conseiller du MAPAQ qui la place devant deux choix : conserver son emploi et poursuivre le développement de l’entreprise. Au bout de 10 ans, d’avertir le conseiller, la ferme sera toujours sur le respirateur artificiel. L’autre option : plonger, manger probablement un peu de pain noir puis bien se tirer d’affaire après cinq ans. « Ça m’a convaincue », dit-elle.

Ajustements de services
Pascale retient alors les services d’une communicatrice de Montréal, qui fait connaître La Courgerie aux grands médias de la métropole. En 2006, 25000 visiteurs s’y rendent. L’année suivante, Pierre se joint à l’entreprise à temps plein pour développer le volet transformation. « Mais le succès touristique n’est pas garant du succès financier, appuie l’entrepreneure. C’était rendu plus gros que nous. Je n’avais plus le temps de parler aux clients. »

En collaboration avec le Centre local d’emploi et le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation, ils élaborent un plan de développement stratégique. Ils mettent l’accent sur trois éléments : ce qu’ils aiment faire, ce qui est payant et ce que le client aime. Puis ils analysent le coût de revient de chacune de leurs activités.

L’année dernière, à l’Action de grâce, le couple a refusé la présence des médias. Résultat : pour toute l’année, avec 10 000 visiteurs en moins, dont les groupes scolaires, le chiffre d’affaires sera le même. « On s’est aussi départi des deux techniciennes agricoles très compétentes qu’on employait six mois par année, puis on a mieux ciblé la promotion », souligne Pierre.

Savoir s’entourer
Pascale et Pierre n’hésitent pas à s’entourer de professionnels qui ont plus de compétences qu’eux pour mousser la mise en marché de leurs produits. Pascale pense entre autres au Centre local de développement, et au Conseil de développement bioalimentaire de Lanaudière, où on développe le label Goûtez Lanaudière. Elle mentionne également Tourisme Lanaudière et la Société d’aide au développement des collectivités.

La plupart des produits de La Courgerie, cultivés sur huit hectares, sont vendus à l’état frais, à la ferme. Dans les étals, on regroupe les produits par recettes, salades, potages, crudités, pour farcir. Les produits transformés – relish de courgettes, courgettes style pickle, courgettes marinées, marmelade de potiron – sont commercialisés sous le nom Les Trouvailles de Potiron.

« Pour se démarquer, il faut innover », dit-elle. Cette année, ils produiront de la courge fraîche découpée, emballée sous vide et prête pour concocter des potages. On veut aussi mettre en marché de la courge cuite et crue congelée. On développera des recettes, des emballages et du matériel promotionnel. La transformation donnera un nouvel envol à la ferme. Bien positionnée pour la saison automnale, l’entreprise souhaite se développer en saison estivale avec la courge d’été et la fleur de courge.

Concevoir un produit très haut de gamme et le rendre jusqu’aux clients demande beaucoup de travail, assure le fromager. Bâtir les marchés est une étape particulièrement éprouvante. Martin a quatre employés à temps plein et quatre à temps partiel.
PHOTO : PATRICK DUPUIS

Dans sa fromagerie de Notre-Dame-de-Lourdes, Martin Guilbault produit quatre fromages au lait cru, le Victor et Berthold, le Fêtard, le Laracam et le Terre promise qui gagnent en popularité auprès d’une clientèle friande de produits façonnés des mains expertes de l’artisan.

En 1991, lorsqu’il met son projet en branle, on compte les fromageries artisanales sur les doigts de la main. « J’avais envie d’un produit différent dans un créneau à peu près inexploité », explique Martin qui possède un troupeau de 25 Ayrshire. Mais avant que la première meule ne sorte de sa fromagerie, il a fallu pas moins de quatre ans de travail. En 2008, il prévoit commercialiser, au total, quelque 30 000 kilos de fromages, dont 50 % de Victor et Berthold, le produit vedette de la fromagerie.

Son savoir, Martin le tient en partie de consultants, spécialistes de la production fromagère, qui, dès le départ, l’aiguillent sur la bonne voie. Des cours, aussi, ont peaufiné ses techniques de transformation. Il se familiarise avec les ferments d’affinage et développe ceux que l’on retrouve naturellement dans le lait. Pour le reste, c’est par essais et erreurs qu’il apprend son art.

Ce fameux lait cru
L’entrepreneur se rappelle que le gouvernement canadien avait créé tout un émoi, en mars 1996, en annonçant vouloir interrompre, pour des raisons sanitaires, les importations et la production de fromages au lait cru. « La nouvelle avait été lancée quelques jours seulement avant l’ouverture officielle de ma fromagerie », dit-il. Il dénonce alors, à l’émission du matin de Joël Le Bigot à la radio de Radio-Canada, l’attitude du gouvernement. Une fois le tumulte passé et la situation réglée, Le Bigot diffuse une émission, le 26 septembre de la même année, directement de la fromagerie. Ce qui procurera à Martin un bon coup de pouce publicitaire.

Le fromager de Notre-Dame-de-Lourdes estime exagérée l’actuelle réglementation qui touche le lait cru. « En Californie, on peut se procurer du lait cru à boire, fait-il remarquer. On est aux prises, selon moi, avec une surnormalisation. Bien encadrée, la production de lait cru est sans danger. »

Martin fait également savoir que le système de mise en marché collective, probablement l’un des meilleurs qui soit, selon lui, a besoin d’un peu plus de souplesse. « Je pense par exemple au prix du lait, dit-il. On devrait faire grâce aux producteurs transformateurs de certains frais associés à la mise en marché collective, car nous payons déjà pour celle que nous effectuons en tant que fromager. »

Le producteur fromager déplore aussi que le programme d’aide à l’établissement de la Fédération des producteurs de lait, qui permet d’obtenir un prêt de 10 kilos, ne soit pas disponible aux plus de 40 ans. Un constat souligné dans le rapport Pronovost. Compte tenu des exigences élevées en capital, de plus en plus de gens s’établissent tardivement ou encore choisissent l’agriculture comme deuxième carrière.


En allant de l’avant
Malgré tout, Martin ne baisse pas les bras. Deux nouveaux produits sont en préparation. Il s’agit de deux raclettes, soit le Tison (fumé) et le De Joliette. Le fromager trouve lui-même le nom de ses produits, songe au visuel des emballages, développe la mise en marché et effectue la livraison. Ses principaux débouchés sont des fromageries de Montréal et de Québec. Il fait aussi affaire avec quelques distributeurs. Cette année, il a participé à la Fête des fromages d’ici – un événement, il tient à souligner, entièrement financé par la Fédération des producteurs de lait – dans le cadre du Festival Montréal en lumière, et qui s’est déroulé dans la métropole, en février et mars dernier. « C’est une très belle vitrine, assure Martin. Les dégustations attirent une clientèle nombreuse et intéressée. Les retombées de l’événement sont très bonnes. La croissance dans le secteur laitier passe par les fromages de spécialité et non pas par la vente de beurre et de poudre de lait, et ça, la Fédération le sait…


Laurent Lessard
Ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation
PHOTO : ÉRIC LABONTÉ, MAPAQ

Le Coopérateur agricole L’agriculture québécoise n’est pas assez plurielle. Êtes-vous d’accord avec ce constat formulé dans le rapport Pronovost?
Laurent Lessard Oui. On a fait nôtre cette déclaration. Nous la voulons davantage plurielle. Même si, quand on se compare aux autres provinces, nos productions sont plus diversifiées, on pourrait faire plus au chapitre du type et de la grosseur des entreprises.

C. A.
Qu’est-ce qui pourrait être amélioré dans la réglementation actuelle pour favoriser
le développement de ce type d’entreprises?
L. L.
On veut d’abord la simplifier. Par exemple, un entrepreneur s’achète un lopin de terre pour y planter des vignes, installer un bâtiment de transformation, une demeure et une salle de réception. Ne pourrait-il pas simplement obtenir un permis de la municipalité puis un permis de transformation? Au lieu de passer à travers la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ), payer des conseillers juridiques et tous les frais qui s’ensuivent pour, en fin de compte, après des mois, en arriver au même résultat? Dans le rapport de la Commission Pronovost, on recommande entre autres de mieux déterminer les activités permises dans une zone agricole ainsi que de favoriser le développement des circuits courts et l’introduction de petits producteurs transformateurs. Quand on pense transformation, on pense trop souvent parc industriel et là, ça devient compliqué. Il y a possibilité, un peu partout en région, de faire cohabiter avec succès production agricole, transformation et commercialisation.
   
C. A.
Une agriculture plurielle favoriserait l’essor et le développement économique des régions?
L. L.
On ne le dit pas assez souvent, mais le premier employeur du secteur manufacturier au Québec, c’est la transformation alimentaire. Il y a 70 000 emplois dans ce secteur-là. Et avec la production primaire, on exploite l’ensemble du territoire. Peu de secteurs peuvent se targuer de ça. C’est donc tout le Québec qui sert à transformer et développer des images de marque. Pensons à la filière des fromages. On est capable de bâtir une agriculture à la dimension que notre monde veut se donner.
   
C. A. Vous parlez d’occupation du territoire, mais la tendance actuelle est plutôt à la concentration dans quelques grandes régions. Selon le rapport Pronovost, il est impératif de renverser cette tendance.
L. L.
En effet. Nous allons lancer des plans de développement de la zone agricole pour favoriser l’occupation dynamique du territoire en respectant la composition de nos sols. Donc, on ne va pas planter parce que c’est assuré, mais parce que le sol est favorable à une culture. Autant pour nourrir le monde que pour la production de biocarburants à partir de plantes qui s’y prêtent. Encore une fois, peut-il y avoir une cohabitation intelligente? Peut-on produire du saule à croissance rapide pour les biocarburants et des cultures vivrières? Quand on se base sur les potentiels agricoles, on travaille intelligemment en respectant la terre.

Du côté des villes, la prochaine révolution consistera à évaluer son potentiel agricole, de l’offrir et de le développer, plutôt que de le gruger pour en faire un parc industriel de plus. On va offrir des emplois et des avenues de création de richesses par le sol agricole qu’on n’a jamais regardé. Les maires misent sur le secteur résidentiel, commercial et industriel avec des commissaires et des plans d’aménagement. Mais il y a un manque de vision pour le développement de leur secteur agricole. Lorsqu’on aura un commissaire du secteur agricole et agroalimentaire dans toutes les régions, ça va changer l’occupation de notre territoire. Là où on ne voit pousser presque rien, on va développer des occasions d’affaires. Comme on l’a fait pour la canneberge et d’autres petits fruits. Comme on l’a fait pour la production maraîchère en Mauricie, notamment avec le poireau. Ou encore avec les crucifères au Saguenay–Lac-Saint-Jean parce que la température et le sol s’y prêtent. C’est la nouvelle tendance. On va être capable de développer plus pour nourrir notre monde et nourrir les autres.


« Tenter d’estimer le nombre de fermes québécoises qui œuvrent sur des marchés de créneaux avec des produits artisanaux, régionaux ou encore de terroirs est un véritable casse-tête, constate Jean-Michel Bordron, directeur de la Table agroalimentaire de Chaudière-Appalaches. Il y a au sein de ces fermes, une diversité incroyable de modèles d’entreprises, ce qui ne facilite pas leur dénombrement. La plus grande difficulté réside dans le fait que ces qualificatifs soient encore mal définis. » Une enquête menée par le réseau des Tables de concertation agroalimentaire du Québec estime à environ 8 % le nombre d’entreprises agricoles qui mettent en marché des produits différenciés et non de masse. À ces fermes, s’ajoutent quelques centaines d’entreprises de transformation alimentaire qui n’exercent pas d’activité agricole.


Christian Lacasselus
Président de l'Union des producteurs agricoles
PHOTO : PATRICK DUPUIS

Le Coopérateur agricole L’agriculture québécoise n’est pas assez plurielle. Êtes-vous d’accord avec ce constat?
Christian Lacasse « Je répondrais à ce constat qu’elle est à l’image de la grande majorité des agricultures qui se retrouve dans les continents nord-américains et européens. L’agriculture québécoise répond, à mon avis, aux attentes de base des consommateurs, la grande majorité, de l’ordre de 90 %, de la production agricole étant constituée de produits alimentaires non différenciés. Cela dit, il faut demeurer attentif aux tendances qui émergent, et ce, tant du côté de la consommation que de la production.

C. A.
Que pourrait-on améliorer au plan de la réglementation pour que s’expriment davantage les modèles de ferme présentés à travers les quatre exemples cités ?
C. L.
Je ne suis pas surpris des irritants rencontrés qui sont liés à la réglementation. Il n’y a rien de parfait nulle part. Je serai même curieux de connaître le pourcentage des entreprises qui ont cessé leurs activités après quelques années d’opérations, faute de budgets et de soutien promotionnel. Par ailleurs, je constate que l’agriculture québécoise s’est grandement diversifiée au cours des vingt dernières années. Il y a toute une panoplie de nouvelles productions.

La question à se poser est la suivante : comment pourrions-nous supporter davantage les nouvelles productions, celles dites de créneaux? Elles ont besoin d’un accès au financement qui soit différent. À ce sujet, il y a des améliorations à apporter puisque très souvent, elles ont besoin de capital plus à risque. Également, ces petites entreprises ont besoin de conseillers facilitateurs capables de les aider à cheminer même si elles ne correspondent pas à un modèle standard. D’un service-conseil plus spécialisé pouvant les guider dans leurs recherches d’informations et dans la mise en place de leur infrastructure. En ce moment, les CLD et les Tables de concertation agroalimentaires leur offrent déjà un support. Toutefois, il y a, dans la nouvelle structure des services-conseils, de l’espace et des possibilités pour penser et mettre en place une aide propre à ce type d’entreprise.
 
C. A. Êtes-vous d’accord pour dire que l’industrie alimentaire est un moteur économique important pour toutes les régions?
C. L.
L’industrie agroalimentaire est le moteur économique par excellence. Il faut à mon avis se donner des plans de développement agricole pour chacune des régions de la province. Cet exercice doit se faire sur une base régionale. Les objectifs et les partenariats possibles de la région de l’Abitibi ne seront pas les mêmes que ceux de la région de Saint-Hyacinthe. En matière de partenariats, elles devront se faire entre tous les maillons de la chaîne agroalimentaire, de la production jusqu’à la distribution.


Claire Bolduc
Présidente de Solidarité rurale du Québec
PHOTO : SOLIDARITÉ RURALE DU QUÉBEC

Où est le MAPAQ
« Il existe, au ministère de l’Agriculture, de très grandes compétences et l’expertise de nombre de spécialistes. Comment se fait-il qu’on ne les mobilise plus? Pourquoi ne sont-ils pas les premiers à être consultés? Où est le MAPAQ? On a complètement mis de côté cette structure et cherché à développer des services-conseils parallèles, que les producteurs payent. » Selon la nouvelle présidente de Solidarité rurale du Québec, Claire Bolduc, le MAPAQ doit reprendre son leadership au sein de l’agriculture québécoise. Il faut rappeler, dit-elle, qu’au milieu des années 90, le MAPAQ
a délaissé peu à peu son rôle. Son manque de leadership a créé un vide qui l’a placé, lui et l’agriculture québécoise, à la merci de l’influence des intérêts corporatistes de toutes sortes. Et cela, au prix de l’avenir de l’agriculture du Québec. C’est notamment pour cette raison qu’une commission a été mise sur pied et non pas seulement pour faire face aux problèmes mondiaux…

« Ce ministère a un devoir envers tous les citoyens. Les grandes décisions fondamentales en matière d’agriculture et d’agroalimentaire, c’est le MAPAQ qui doit les prendre en tenant compte
des besoins des producteurs, de la société et des consommateurs. Pour faire une place aux plus petites productions, à l’occupation du territoire, aux producteurs transformateurs qui font des produits de spécialités et de proximité, il y a des changements majeurs à apporter à la façon de soutenir les activités agricoles. » Bien qu’elle soit pour des outils collectifs, la présidente est préoccupée par les effets pervers de la concentration économique de ces outils pour les régions plus éloignées. Par exemple, la hausse de la valeur donnée à un bien intangible, les quotas, par la marchandisation et la capitalisation a fait en sorte que ç’a été au plus fort la poche. Avec, comme résultante, une concentration de cet outil de production dans trois régions. Tous les soutiens de stabilisation à la production, céréales et autres, sont aussi majoritairement dirigés dans ces mêmes trois régions. Est-ce qu’on ne pourrait pas, aussi, soutenir financièrement quelqu’un qui occupe le territoire, comme cela se fait en France, en Autriche, en Suisse, en Allemagne, en Norvège? »

La présidente poursuit : « L’objectif des quotas, c’est de répondre au marché intérieur tout en garantissant un prix aux producteurs. En soutenant financièrement certaines productions, on garantit l’accès à des produits alimentaires à un prix que tous les Québécois, peu importe leur revenu, peuvent s’offrir. Les quotas, c’est une action socio-économique, tout comme l’agriculture, alors qu’on n’en a fait qu’une activité économique. Le premier devoir d’une société, c’est de nourrir sa population. À partir du moment où on ne nourrit plus les gens, on n’existe plus comme société. » Cela dit, on ne peut tout mettre sous quotas, exprime Claire Bolduc. La preuve en a été faite avec le secteur acéricole. On peut avoir des outils collectifs, mais on doit les adapter pour avoir la souplesse et l’espace requis pour des produits différenciés ou à valeur ajoutée.

Le MAPAQ s’est donné des lois comme la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles (LPTAQ), par exemple. Cette loi doit être modulée dans son application selon les principes des plans de développement de la zone agricole. Le rapport Pronovost interpelle d’ailleurs chaque MRC à établir ses projets et à définir ses priorités sur son territoire. Une modulation de l’application de la LPTAQ pourra faciliter la diversification des productions et des façons de faire sur les territoires. De plus, le MAPAQ a aussi édicté la Loi sur les appellations réservées et les termes valorisants pour faciliter la reconnaissance des appellations, des produits du terroir ou artisanaux. Et la Politique nationale de la ruralité soutient l’émergence de ces produits. Mais il faut prendre le virage pour que ça lève vraiment! Pour avoir des labels distinctifs, pour aider les producteurs à fonctionner, il faut que le MAPAQ soit là pour promouvoir les appellations et appuyer les producteurs dans cette direction. Partout dans le monde, les appellations relèvent d’une intervention gouvernementale…
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