Carmen et Walter*, un couple du Centre-du-Québec, doivent décider un peu plus précipitamment que prévu s’ils vont de l’avant avec la construction d’une fromagerie. Ces jeunes – elle a 32 ans et il en a 30 – producteurs de lait de chèvre avaient commencé, en 2006, à diversifier leurs revenus en produisant du fromage à forfait. Or, la fromagerie qui leur permettait d’utiliser ses installations quelques heures par semaine les a avisés il y a quelques mois que pour répondre à leur propre croissance, elle ne pourrait plus leur concéder cet avantage.

Le couple, qui dispose aujourd’hui d’un troupeau de 200 chèvres, pourrait également se concentrer exclusivement sur la production laitière caprine. Il se souvient toutefois qu’en 2005, les turbulences du marché avaient eu des effets négatifs sur les ventes de lait, situation qui l’avait incité à se diversifier. La marge de profit plus intéressante obtenue sur la transformation de leur production avait bien sûr fait pencher la balance du côté de cette orientation.

Possédant tous les deux une formation en agroalimentaire, Carmen et Walter ont également complété des cours et des stages de fabrication artisanale de fromage pour les besoins de leur diversification. À l’automne 2007, leur entreprise s’est dotée d’un site Web transactionnel, qui permet d’ajouter des ventes à la grandeur du Québec à celles effectuées à la ferme même et aux commerces de détail de la région de Victoriaville.

« Notre fromage artisanal a été bien accueilli et nos ventes augmentent sans cesse », note Carmen. Cette dernière est la seule actuellement à travailler à temps plein dans l’entreprise alors que son conjoint a conservé un travail à temps partiel à l’extérieur de la chèvrerie. Ils ne transforment présentement que 10 % du lait recueilli.

Avec l’aide d’un consultant du réseau Agriconseils, ils établissent donc un plan d’affaires pour évaluer l’investissement requis afin de se doter d’une fromagerie avec salle d’affinage. Pour leurs débuts, ils s’en tiendront à la production d’un fromage frais et d’un second, affiné. De la récolte annuelle des 155 000 litres de lait de chèvre prévue (soit plus de 700 litres par chèvre), ils visent à en transformer graduellement jusqu’à quelque 45 000 litres en fromage, soit juste un peu moins de 30 %. Avec en main quelques soumissions d’entrepreneurs généraux de la région et une liste des prix de détail de l’équipement de fabrication nécessaire, ils fixent à quelque 120 000 $ leurs besoins financiers pour aller de l’avant.

Regard sur le projet
Nous avons demandé à Michel Beaulac, directeur régional du Centre de services de Victoriaville pour La Financière agricole du Québec (FADQ) qui dessert les MRC d’Arthabaska et de l’Érable, de réagir à leur projet.

Celui-ci a d’abord constaté que l’endettement actuel de l’entreprise n’est pas très lourd, atteignant 700 $ par chèvre (en moyenne, l’endettement est de 1200 $ par chèvre pour la clientèle en production caprine laitière de la FADQ). L’agrandissement de leur chèvrerie, en 2005, a généré la plus importante partie de ce passif. Il signale, du même souffle, qu’un prêt supplémentaire est facilement envisageable. En approfondissant les coûts relatifs à la construction de la fromagerie, M. Beaulac conseille au jeune couple d’éviter un piège fréquent encouru dans ce genre de projet :
il lui recommande de rechercher plutôt un contrat clé en main pour ce volet, même si cette option fera, selon toute vraisemblance, grimper l’évaluation de cette portion de leur demande financière.

« De cette manière, ils pourront beaucoup mieux contrôler les coûts imprévus de leur budget pro forma, signale cet ingénieur agricole de formation. Je favoriserais également l’achat d’équipement usagé. Il y en a fréquemment de très bonne qualité et presque neuf sur le marché, notamment en Ontario. C’est une façon intelligente de restreindre le budget de leur projet global. »

Il invite également Carmen et Walter à être prudents dans l’évaluation du temps de développement de leurs fromages. « Avant qu’ils maîtrisent leur nouvel équipement, ils pourront subir des pertes lors de leurs premiers essais de transformation. Je gonflerais ainsi quelque peu leur fonds de roulement pour faire face à l’absence probable de revenus au cours des premiers mois de mise en production. »

Taux de charge plus avantageux
Il calcule ainsi que l’entreprise devrait plutôt établir à 110 000 $ son projet de diversification (voir l’encadré en haut de la page). Sur cette base, il compare la situation annuelle de son état des résultats suivant qu’elle se cantonne dans la seule récolte laitière ou qu’elle procède à son expansion. Dans ce dernier cas, l’endettement par chèvre bondirait à 1250 $, un niveau « acceptable », convient-il, puisqu’il s’appuie sur des actifs substantiels, des perspectives intéressantes et une rentabilité plus appréciable. En effet, il a établi que le taux de charge – avant l’amortissement, les prélèvements et les remboursements de capital et d’intérêts – fléchit à 67 % contre 70 % dans le scénario de vente du lait. C’est en grande partie parce qu’elle ne loue plus les installations d’une autre fromagerie et que ses profits sont plus grands sur la vente du fromage (ses revenus croissent aussi de 26 000 $) que ses dépenses diminuent proportionnellement. La rentabilité du projet est obtenue aussitôt le seuil du 15 % de lait transformé atteint.

Le directeur régional de la FADQ échelonnerait le prêt de 110 000 $ sur 15 ans, établissant une médiane entre la vingtaine d’années d’amortissement du bâtiment construit et la dizaine d’années pour celui de l’équipement. La somme déboursée par l’institution financière serait étalée durant 15 mois alors que se déroulent la construction et les premières productions de fromage. Dans ce cadre, seul court l’intérêt sur les sommes versées tandis que le remboursement de capital ne commencerait qu’une fois les premières ventes conclues.

Carmen et Walter disposent déjà d’une marge de crédit auprès d’un prêteur local dont ils se servent principalement pour payer, au début de l’été, le fourrage que leur vend un voisin. Cette marge devra être augmentée pour les nouveaux besoins du couple, a évidemment pris en compte M. Beaulac.

« La stratégie indiquée a toutefois l’avantage de permettre rapidement au fonds de roulement de s’améliorer afin d’éliminer, dans des délais relativement brefs, la marge de crédit. Et autant Walter que Carmen pourront y travailler à temps plein dans un laps de temps assez court. »



Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés