C’est par le plein engagement dans chaque détail de notre vie qu’il est possible de trouver le bonheur et non en le cherchant directement.


J’ai entendu plusieurs fois cette phrase que j’aime bien : « Le bonheur c’est comme le sucre à la crème, quand on en veut on s’en fait. » Je la trouve à mon goût cette phrase parce que j’ai toujours pensé que le bonheur était le résultat de choix personnels. Il y a des gens qui semblent avoir reçu beaucoup et qui sont malheureux et d’autres qui font face à des situations très difficiles et qui rayonnent. Mais, si le bonheur est comme le sucre à la crème, il est intéressant de connaître une bonne recette.

Eh bien, il y a des chercheurs qui se sont mis à la tâche. Quelques décennies de réflexion et d’expérimentation faites auprès de milliers de gens de divers pays par Mihaly Csikszentmihalyi et ses collaborateurs ont donné des résultats très clairs* qui rejoignent peut-être votre expérience personnelle : ce n’est pas ce qui nous arrive qui nous rend heureux, mais c’est notre façon d’interpréter ce qui nous arrive. C’est par le plein engagement dans chaque détail de notre vie qu’il est possible de trouver le bonheur et non en le cherchant directement.

Csikszentmihalyi – c’est la dernière fois que j’écris son nom – a développé la théorie de l’expérience optimale, celle qui nous procure du bonheur. Elle survient « lorsque le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile ou d’important. » Si nous restons toujours à l’intérieur de nos limites, nous finissons par nous ennuyer; si nous avons à affronter des défis qui nous dépassent complètement, l’anxiété s’installe. Il s’agit d’étirer toujours un peu ses capacités.

Cette description ressemble à ce que les athlètes expriment lorsqu’ils réussissent leurs performances. Aux Jeux olympiques d’hiver de Turin, en Italie, Clara Hughes déclarait, après avoir gagné sa médaille d’or : « Ça s’est passé comme je l’avais rêvé, j’ai dépassé mes forces. » Certains athlètes sont heureux après leurs compétitions s’ils ont bien patiné ou bien skié même s’ils n’ont pas obtenu le pointage souhaité : ils sont conscients de ce qu’ils ont accompli. La reconnaissance extérieure est souhaitée, mais elle n’est pas essentielle.

Nous ne choisissons pas tous de vivre l’expérience optimale dans les sports. Mais la vie se charge de mettre sur le chemin de chacun des défis qui, s’il en fait le choix, lui permettront de développer ses capacités et de vivre l’expérience optimale. Élever des enfants, diriger une entreprise, développer de bonnes relations, élaborer un projet, améliorer la productivité d’un élevage, créer un beau jardin, prendre soin de malades… il y a là autant de défis que dans la conquête d’une médaille olympique. Et autant d’occasions d’expériences optimales.

En plus de constituer un défi et d’exiger des compétences particulières, l’expérience optimale a aussi comme caractéristique d’exiger que l’individu se concentre sur ce qu’il fait. Son attention est dirigée vers une cible claire. Son engagement est total et laisse peu de place aux distractions. La notion du temps disparaît. La personne exerce un contrôle sur ses actions et bénéficie de rétroaction immédiate : elle sait si ce qu’elle fait la rapproche de son but. Elle s’oublie dans cette activité, elle n’est plus préoccupée par elle-même, mais elle en ressortira renforcée.

Tous peuvent vivre cette expérience. L’auteur cite des gens qui l’ont expérimenté en prison, dans les camps de concentration, dans des situations limites. Mais certains contextes, certains métiers les favorisent. Il est plus facile de provoquer ces expériences lorsque l’on dispose de certaines capacités et que notre situation professionnelle nous permet des initiatives. Ainsi, on peut penser que la profession d’agriculteur donne des occasions multiples de vivre l’expérience optimale et de faire son bonheur.

En effet, les défis ne manquent pas lorsqu’on développe une entreprise. Ils sont tellement variés que les compétences de chacun peuvent s’exercer et s’accroître. Les cibles visées peuvent être clarifiées et les rétroactions ne tardent pas trop. L’engagement des personnes concernées est habituellement très fort et leur concentration sur leur travail est possible. Quant à la préoccupation de soi, elle disparaît souvent au profit du projet : la conscience de ses capacités devrait normalement suivre.

Ce développement continuel, cette capacité de réussir de petits projets et des grands, cet intérêt porté à tout ce qui concerne le métier d’agriculteur fait, je crois, le bonheur de nombreuses personnes dans le milieu agricole. La conscience de tout cela pourrait accroître la qualité de ces expériences. Je rencontre quelquefois des gens plus conscients de ce qu’ils n’ont pas, de ce qu’ils ne vivent pas. Justement, le bonheur n’est pas là. Il est dans l’engagement dans ce que l’on vit. Se plaindre et se comparer ne mènent pas vers l’enchantement.

Il est de notoriété publique que les agriculteurs ne sont jamais satisfaits. J’ai toujours pensé qu’il s’agit là d’une stratégie de négociation qui porte souvent ses fruits. L’inconvénient c’est qu’à force de l’employer, on finit par y croire. Pour acquérir ce qu’on appelle souvent une bonne qualité de vie, il faut prendre conscience de ce qui nous entoure, de ce qu’on fait, de ce qu’on construit, de ce qu’on réussit chaque jour. Prendre conscience de ce qu’on est capable d’accomplir, des progrès que l’on a faits, c’est agréable!

Ce qui de mon point de vue menace le plus les conditions actuellement favorables dont peuvent profiter les agriculteurs pour se faire du bonheur, c’est la perte progressive de leur marge de manœuvre, de leur pouvoir sur leur devenir. Beaucoup de monde décide pour eux! Ce n’est pas parce que l’on peut vivre l’expérience optimale en prison qu’il faut absolument se créer des barrières. Les efforts nécessaires pour vivre l’expérience optimale doivent se faire pour quelque chose à laquelle l’individu croit.

Le projet qui engage toute une vie et qui va donner un sens à tous les efforts doit représenter quelque chose d’important. Ce projet ne peut être complètement décidé de l’extérieur. Il ne peut se développer sans tenir compte de ce qui se passe autour de lui. Comme le dit mon auteur chéri : « Si quelqu’un a confiance en ses ressources personnelles sans être centré sur son soi, s’il s’ouvre à l’environnement et s’implique dans le système qu’il forme avec lui, il trouvera une solution à ses problèmes et profitera de ces occasions pour se réaliser. »

Il y a chez les gens qui ont survécu à des épreuves très dures, une attitude fondamentale à considérer que leur destinée est entre leurs mains et que leurs ressources personnelles leur permettront de déterminer leur sort. Ils sont confiants, sans être centrés sur eux-mêmes. Leur énergie n’est pas centrée sur la maîtrise de leur environnement, mais plutôt sur la façon de composer avec lui. « Curieusement, cette humilité consistant à reconnaître que ses buts doivent parfois se subordonner à une entité plus grande et qu’il faut parfois jouer selon des règles qui ne sont pas celles qu’on préfère est la marque d’une personnalité forte. »

Finalement, où est la menace? Il y a dans le milieu agricole toutes les ressources qu’il faut pour que le bonheur soit encore possible!

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