J’imagine qu’ils m’ont choisi parce que j’ai eu du mérite à me rendre là où je suis rendu… », commente Jean-Pierre Labyt. Le producteur agricole de Saint-Thomas n’aurait pas su mieux dire. Il a décroché la médaille d’or provinciale de l’Ordre national du mérite agricole, édition 2008, et le Prix de La Coop fédérée à l’agroenvironnement. Pas mal pour celui qui se demandait il y a encore cinq ans comment il allait survivre à l’arrêt de la demande pour le tabac qui poussait dans ses champs depuis près d’un demi-siècle.

L’annonce de son couronnement l’a laissé sans voix, lui qui, habituellement, est un véritable moulin à paroles et qui émaille constamment ses conversations d’images pour bien se faire comprendre. Recyclé dans la production de produits maraîchers, surtout de type asiatique, l’homme de 49 ans a récupéré ses esprits depuis que la nouvelle lui a été transmise.

« On s’imagine toujours qu’il y en a un meilleur que soi. Je n’arrivais pas à croire que j’avais été choisi. Je m’attendais à une mention… » Aujourd’hui, l’homme, qui partage en fait l’honneur avec sa conjointe et associée dans Agritabex, Mitzi Peirs, doit s’y faire : les demandes d’entrevue n’ont de cesse et la Chambre de commerce de Joliette a même jeté son dévolu sur lui pour en faire une de ses personnalités de l’année. Il faut dire que la dernière conquête de l’or à ce concours par un producteur de Lanaudière remonte à plus d’une trentaine d’années. À cette époque, Jean-Pierre Labyt n’avait pas encore véritablement commencé à travailler à la ferme paternelle.

C’est à 18 ans qu’il convient avec son père de faire une pause d’un an dans ses études et de travailler à la ferme pour évaluer son intérêt à prendre la relève. On peut comprendre la pression qui pèse alors sur ce fils unique, étant donné que son père était à l’époque âgé de 69 ans! Au Séminaire de Joliette, où il a terminé ses études secondaires, ses professeurs lui firent remarquer avec découragement qu’il sera le seul étudiant de son niveau à ne pas se diriger au cégep. Le jeune Labyt avait été jusque-là prédisposé à la musique et il avait d’ailleurs été lauréat de l’Académie de musique du Québec.

Son expérience à la ferme est concluante et il conduit sa PME à une expansion majeure qui en fera la troisième en importance au Québec pour le volume de tabac produit. Malgré les doutes qui l’assaillent sur la survie de cette culture, ici au Québec, il investit un demi-million de dollars en 2001 pour se doter de 17 séchoirs ultraperformants. Deux ans plus tard, il doit se rendre à l’évidence, tout comme les autres producteurs de tabac des alentours : il n’y a plus d’avenir pour cette plante herbacée riche en nicotine.


Produits de niche
Sous les conseils des courtiers et suivant son désir de se reconvertir dans des produits de niche, le couple Labyt-Piers va semer une quinzaine de variétés de légumes et de fruits pour déterminer lesquels lui donneront le plus de chance de succès. C’est ainsi que furent sélectionnés les produits qu’il exploitera à plus grande échelle : des choux chinois, des choux plats, des radis et des melons asiatiques en plus des oignons espagnols.

Il n’en continue pas moins de poursuivre ses essais. Ainsi, l’été dernier, la tentative de faire pousser du céleri asiatique ne s’est pas avérée concluante.

« À l’origine de notre transformation, nous nous disions qu’il fallait nous tourner vers des cultures différentes de celles des producteurs de la région, qui se concentrent surtout sur la pomme de terre. Les produits asiatiques nous ont séduits, mais il a fallu se débrouiller pour trouver de l’information et la départager convenablement : on s’est fait dire, entre autres, que le chou chinois ne poussait pas dans un sol sablonneux… »

L’information était exacte, mais il fallait aussi comprendre qu’en présence d’un système d’irrigation sur un tel sol, la récolte de choux chinois s’avère prodigieuse. Or, pour la culture du tabac, le producteur de Saint-Thomas s’était doté d’une telle infrastructure.


Expertise transférée
En fait, l’expertise et l’équipement hérités de ces années où le tabac l’a fait vivre ont largement contribué au succès de la nouvelle vie de Jean-Pierre Labyt. Les 17 séchoirs servent aujourd’hui au séchage des oignons et le second entrepôt bâti en 1998 a été reconverti pour l’ensachage des oignons et la conservation à des températures distinctes des légumes prêts à la livraison. Les serres – et leurs 929 m2 (10 000 p2) – sont utilisées à l’amorce du cycle de production des oignons, choux et melons. De plus, le producteur a maintenu son habitude de procéder à une rotation systématique des sols en ensemençant du seigle d’automne dans une partie de ses champs pour offrir une protection au sol dans les rudes mois suivants.

« Nous privilégions une rotation sur un cycle de quatre ans. Chaque parcelle de terre est donc au repos deux années sur quatre. De plus, nous laissons un intervalle de quatre ans avant de semer le même produit au même endroit. »


 
Jean-Pierre Labyt et Mitzi Peirs, proriétaires d'Agritabex, accompagnés de Laurent Lessard, ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec.
 


Ordre national
du mérite agricole 2008


Autres entreprises et personnes qui ont remporté les grands honneurs en 2008.

Médaille d’or
Outre Agritabex, Marie Provost, de l’Herboristerie la Clef des champs inc. (deuxième rang national) et Danielle Landreville, productrice avicole (troisième rang national) se sont distinguées dans la catégorie or.


Première médaille d’argent
Intermiel inc.
Viviane Macle et Christian Macle Production apicole Mirabel

Dans la catégorie argent, des médailles ont été remises à Susan, Lindsay, Bill et Jared Hamilton, des entreprises Les Gazonnières Mountainview ltée (deuxième rang national), ainsi qu’à Stéphane Roy, de l’entreprise Les Serres Nouvelles Cultures inc. (troisième rang national).


Première médaille de bronze
Fraisebec inc.
Isabelle Charbonneau, Simon Charbonneau et Éric Landry Production fruitière Sainte-Anne-des-Plaines

Dans la catégorie bronze, Jeannie, Jennifer, Keena, Christopher, Robin et Scott Judd, de la Ferme Glad Crest Farms inc. (deuxième rang national), ont reçu une médaille, de même que Daniel Bastien, de Gazonnière Bastien et Fils inc. (troisième rang national).



Autres prix

Mention de la formation agricole de la relève
Les Fermes de la Côte inc.
Micheline St-Jean et Jean-Marc Grégoire Production laitière Saint-Esprit de Montcalm


Mention de la relève féminine

Jean-Pierre Lavergne
Sylvie Sabourin et Jean-Pierre Lavergne Production porcine Chénéville


Mention spéciale de l’agrotourisme
Intermiel inc.
Viviane et Christian Macle Production apicole Mirabel


Mérite Promutuel de la prévention
Les Gazonnières Mountainview ltée
Susan et Lindsay Hamilton ainsi que Bill et Jared Hamilton Production de gazon cultivé Pontiac



Loin de se prétendre producteur biologique, le couple de Lanaudière estime que c’est en raison d’une multitude de pratiques saines que le Prix de La Coop fédérée à l’agroenvironnement lui a été décerné.

« On ne gaspille rien et on utilise tout de façon sensée », esquisse M. Labyt, dont le patronyme rappelle les origines flamandes de son père. Outre l’apport fréquent de matière organique afin de maintenir une couverture végétale sur la moitié des quelque 81 hectares (200 acres) de ses terres sablonneuses, Agritabex privilégie le sarclage manuel et mécanique pour sa culture des choux. Encore là, notent les propriétaires, ils ont emprunté et adapté la technique mise au point pour le tabac : un appareil faisant office de « sarcleur manuel » est fixé derrière le tracteur. De toute façon, aucun herbicide n’est employé pour l’ensemble de sa production.

De même, les haies brise-vent qu’a plantées Agritabex pour protéger ses champs de tabac jouent le même rôle aujourd’hui pour le chou, le melon et les radis.

Par ailleurs, Agritabex a recours à une consultante pour l’appuyer dans le dépistage des champs afin de faire un usage strict d’insecticides et de fongicides. Et le système d’irrigation n’entre en fonction qu’au besoin, puisque son utilisation est couplée aux données des précipitations naturelles.


Les dirigeants sont aussi satisfaits d’avoir récemment ramené à l’intérieur des normes recommandées le taux de phosphore de leurs terres. Au préalable, ils avaient agi avec discernement et procédé à des applications parcimonieuses d’engrais, la plupart du temps sur des bandes de terre bien délimitées.

Les membres du jury de l’Ordre national du mérite agricole ont probablement retenu également que M. Labyt avait suivi une formation d’une centaine d’heures sur l’élaboration d’un plan agroenvironnemental de fertilisation (PAEF) afin de mieux comprendre personnellement cet outil de gestion.


La diversification
Ces cinq années de repositionnement de l’entreprise agricole ont été vécues intensément par le couple qui a célébré son 25e anniversaire de mariage à la fin du mois d’octobre dernier. La laborieuse reconversion – il calcule qu’il lui en a coûté trois quarts de million de dollars, et ce, malgré qu’il disposait de l’infrastructure et de l’équipement de base – d’Agritabex est jugée positive même si deux années de récolte n’ont pas été favorables.

L’an passé, par exemple, les deux tiers des melons ont été « perdus ». Or, la technique utilisée pour les amener à maturité est onéreuse : un système d’irrigation composé de tuyaux perforés alimente les melons placés sous une membrane de plastique.

« Nous n’avions pas appliqué de fongicides. Cette année, toutefois, la récolte a été exceptionnelle », observe Jean-Pierre Labyt qui s’est déclaré, au moment de notre entretien, un homme très heureux, « sur le top de ma montagne ».

Si « le feu est éteint », comme il l’exprime, il n’a pas moins développé une nouvelle obsession : la diversification. Et son fils de 21 ans, Kevin, très présent à la ferme, poursuit des études d’actuariat. Ainsi, suivant les aléas de la vie, il aura toujours une porte de sortie…

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