Depuis 2007, plus de la moitié de la population sur terre réside dans les villes. Et selon la FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, l’urbanisation du globe n’est pas prête de s’amenuiser. Cinquante millions de paysans pauvres quittent les campagnes chaque année*. « En 2050, 80 % de la population mondiale vivra dans les cités de la planète qui comptera 9 milliards d’habitants, indique d’entrée de jeu le professeur Despommier sur le site Internet qu’il consacre au développement de cette technologie d’agriculture de l’avenir, soit trois milliards de plus de bouches à nourrir. » Comment nos aliments seront-ils alors produits? Et par qui?

Le chercheur est d’avis que l’alimentation des populations urbaines grandissantes passera inévitablement par une production agricole réalisée directement dans les villes. Comment? En y implantant la ferme verticale, dit-il. Et quel aspect aurait-elle, cette ferme? Haute de 200 m, comprenant entre 30 et 40 étages et disposant d’une surface de quelque 280 000 m2. Une première ferme de ce type pourrait être érigée sous peu à Las Vegas.

Illustration : Vertical Farm Project


Selon le chercheur, il serait possible d’y produire, à l’année et à l’abri des aléas du climat, en mode hydroponique, une centaine de variétés de fruits et légumes qui occuperaient la plus grande portion de la surface de la ferme (voir schéma à la page 46). Les cultures seraient aménagées de manière à maximiser leur exposition au soleil, soit dans les étages supérieurs de la tour. Quant aux étages inférieurs, on y retrouverait les élevages. Le projet ne prévoit pas, pour le moment, d’espace pour les bovins laitiers et de boucherie ou les porcs. On opterait plutôt, dans un premier temps, pour la production de volailles en enclos ou en cages, tels que poulets et pondeuses, ainsi que pour des piscicultures de plusieurs espèces de poissons et fruits de mer. Une partie des aliments de ce cheptel serait fabriquée avec les résidus des plantes cultivées dans la ferme. On favoriserait, dans l’ensemble, le contrôle écologique des ravageurs. On produirait donc sans pesticides ou fertilisants de synthèse.

Bien qu'on misera sur la culture sans sol, les plantes auront tout de même besoin d’éléments fertilisants. On s’en approvisionnera directement sur place. Les déjections animales, ou humaines provenant des eaux usées, seront traitées grâce à des équipements installés dans la tour. Les matières résiduelles issues du traitement pourront être incinérées de manière à produire de l’énergie.



L’eau servant à alimenter la ferme verticale serait quant à elle obtenue par le processus d’évapotranspiration des plantes et par le recyclage d’une portion des eaux usées des villes. Des systèmes de filtration sophistiqués en assureraient l’innocuité. Et l’approvisionnement ne manquerait pas. Selon des données publiées dans la revue Discover (mai 2008), on calcule qu’aux États-Unis plus de 2,1 billions de gallons d’eau sont jetés à l’égout chaque année. Enfin, l’énergie alimentant l’édifice serait tirée de diverses sources : géothermique, solaire, éolienne, biogaz. Bref, il s’agirait d’un système à peu près autosuffisant.

Pour développer leur idée, qui a pris forme il y a huit ans, le chercheur et ses étudiants se sont inspirés de travaux réalisés par la NASA. L’agence spatiale américaine planche en effet sur de nombreux projets de production hydroponique d’aliments. L’objectif : mettre au point des façons d’alimenter des missions habitées à long terme sur d’autres planètes en y implantant, éventuellement, des infrastructures de production de nourriture.

« Si nos pratiques agricoles ne changent pas, indique le professeur Despommier, au cours des cinquante prochaines années, un milliard d’hectares de nouvelles terres agricoles, soit à peu près la superficie du Brésil, seront nécessaires pour nourrir la planète. Une telle quantité de terre arable n’est tout simplement pas disponible. » D’après Jerry Glover, agronome et chercheur au Land Institute à Salina, au Kansas, « La planète compte entre 11 et 12 % de terres arables, soit environ 15 millions de km2, actuellement propices pour la culture de plantes annuelles, tout particulièrement les céréales, oléagineuses et légumineuses. Mais chaque année, il s’en perd, notamment par l’érosion, pas moins de 50 000 km2, ou 0,3 %. » Et on peut imaginer que ces superficies disponibles pour produire des aliments rétréciront sans doute encore davantage dans l’avenir à mesure qu’une part grandissante sera grugée au profit de la fabrication de biocarburants.

Les plus récents modèles du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) indiquent par ailleurs que la hausse du niveau de la mer, conséquence du réchauffement climatique, pourrait engloutir une partie de ces terres. Puis réchauffement et rendement ne font pas nécessairement bon ménage. Tout comme les sols fragiles et dénudés exposés aux pluies et aux quatre vents. Pensons aussi à l’épuisement et à la contamination des nappes phréatiques de même qu’au déclin de la biodiversité. D’après ces constats, pour se nourrir, surfaces et ressources viendraient à manquer.



Agriculture soutenue par la communauté


« À première vue, le concept [de la ferme verticale] est intéressant, car il favorise la production et la consommation d’aliments à l’échelle locale, distribués sur de courtes distances, donc avec un kilomètre alimentaire réduit, indique Isabelle Joncas, responsable du réseau québécois d’Agriculture soutenue par la communauté au sein de l’organisme Équiterre. Mais au plan éthique, je m’interroge. Dans quel environnement les animaux élevés dans ce type de fermes vivront-ils? Quelles techniques de culture maraîchère seront préconisées? Équiterre recommande plutôt le maintien d’une ceinture verte autour des grandes villes pour permettre la production d’aliments qui y seront acheminés. Donc, de l’agriculture de proximité. Voilà pourquoi il faut cesser de bétonner les pourtours des villes et protéger la zone verte. » www.equiterre.org





Exode rural


Même si l’urbanisation galopante touche principalement les agglomérations des pays en développement, les campagnes des pays bien nantis ne sont pas en reste. En témoigne un rapport récent du Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts, présidé par la sénatrice canadienne Joyce Fairbairn, et intitulé Au-delà de l'exode : mettre un terme à la pauvreté rurale. « Le dernier recensement révèle que la part du Canada rural dans la population nationale est passée sous la barre des 20 % pour la première fois dans l’histoire du pays – et la plupart des industries d’exploitation des ressources comme l’agriculture, la foresterie et la pêche sont en déclin. Notre économie est pourtant ancrée au Canada rural, déclare la sénatrice Fairbairn. Il produit de la nourriture, du carburant, de l’énergie et des matériaux de construction pour nos villes et pour l’exportation. » Le rapport, qui contient 68 recommandations visant à redynamiser le milieu rural, est disponible à l’adresse suivante : www.senate-senat.ca/agfo.asp
Source : Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts





Le cycle de la nature


« Le concept qui est à l’origine de la ferme verticale n’est pas nouveau, fait remarquer Denis Richard, président de La Coop fédérée. C’est la base même du cycle de la nature. Soit un système autosuffisant qui utilise toutes les ressources d’un milieu pour produire de la nourriture et se régénérer. Le problème avec la dégradation des terres et de l’environnement que nous connaissons dans plusieurs régions du monde découle du fait que nous prélevons sans redonner. C’est-à-dire que nous soutirons de la terre des aliments pour nourrir les populations croissantes des villes sans lui redonner ce que nous lui avons soutiré. Les résidus et déchets des villes, qu’il s’agisse des matières organiques ou des boues provenant du traitement des eaux usées, sont en effet incinérés ou acheminés dans des sites d’enfouissement. On élimine donc les résidus plutôt que de les retourner au sol. La chaîne de production d’une terre ou d’un milieu donné est alors brisée. Il faut ensuite compenser ce manque avec, entre autres, des engrais de synthèse ou des matières organiques. Plus la population se concentrera dans les villes, sans changer nos façons de faire, plus on accroîtra les problèmes dans les campagnes. La planète dispose de suffisamment de ressources, si elles sont bien gérées, pour nourrir, à partir des terres agricoles, tous ses habitants, qu’ils soient en ville ou dans les campagnes. »



Cultiver la ville
L’agriculture urbaine n’est pas un concept nouveau. On la pratique déjà depuis longtemps dans les pays en développement. Et aussi, dans une moindre mesure, dans les pays développés. « Dans le monde, 700 millions de personnes en dépendent pour se nourrir, indique John Baines, dans l’ouvrage Se nourrir pour la vie. En Chine, on exploite des rizières à l’université de Pékin et 85 % des légumes consommés dans la ville de Shanghai sont produits sur place. Au Kenya, on retrouve du bétail dans 17 % des habitations urbaines. Et en Inde, des vaches laitières élevées en ville assurent aux populations un approvisionnement en lait frais. » Le rapport de la Commission mondiale pour l’environnement et le développement présidée par Gro Harlem Brundtland, publié en 1987, en encourageait d’ailleurs l’essor pour venir en aide aux démunis.

En occident, les jardins communautaires se multiplient. Au sol et, de plus en plus, sur le toit des immeubles. Mais l’agriculture urbaine que propose Dickson Despommier est d’un tout autre ordre. Le chercheur fait savoir qu’il se produirait, dans une ferme verticale, avec beaucoup moins d’intrants, « de 5 à 30 fois plus d’aliments, comparativement à l’agriculture classique », dit-il.

C’est aussi l’avis de Benjamin Linslay, de l’entreprise à but non lucratif New York Sun Works, spécialisée dans la conception de projets écologiques. « La serriculture est en croissance au Canada et aux États-Unis, dit-il. Grâce notamment à la culture hydroponique et au recyclage de l’eau, on peut y produire des aliments avec 5 fois moins d’eau et 10 à 20 fois moins de surface qu’en agriculture traditionnelle. L’écart dépend de ce que l’on décide d’y faire pousser. Les investissements pour mettre sur pied ces structures de haute technologie sont élevés, mais ils se justifient en raison du rendement accru que procure une production à l’année de tomates, laitues, courges ou concombres, par exemple, qui se prêtent bien à la culture en serre. »

La production d’aliments d’une seule ferme verticale pourrait nourrir jusqu’à 50 000 personnes.



Une serre sur le toit


Le toit de nos maisons et des immeubles, voilà beaucoup d’espace inutilisé qui pourrait servir… On y aménage déjà, ici et là, des espaces verts. Geoff Wilson, fondateur de Green Roofs Australia Inc. et d’Aquaponics Network Australia, voit plus grand. L’homme d’affaires compte mettre à profit ces multiples superficies en misant sur la production d’aliments (du poisson et des végétaux, essentiellement) à partir d’infrastructures installées sur le toit des immeubles. C’est ce qu’il appelle l’Urban rooftop aquaponics food production et qui a vu le jour tout récemment dans la ville de Brisbane en Australie. Ce type de production alimentaire n’utiliserait éventuellement que l’eau de pluie, l’énergie solaire et des éléments nutritifs issus de matière organique recyclée et de source urbaine. Selon Wilson, quatre entreprises australiennes et américaines se sont montrées intéressées à développer cette façon de cultiver. www.greenroofs.wordpress.com




Performances et production


« Une prospective théorique laisserait entendre que moins de dix mille producteurs agricoles pourraient nourrir les Français; soixante mille pourraient nourrir l’Europe des Quinze; un million répartis entre quelques régions privilégiées pourraient nourrir un monde peuplé de neuf milliards d’êtres! Ainsi se pose le problème des limites non techniques et non économiques de la performance, car le monde n’est pas une usine à produire, une usine à consommer, mais un espace pour vivre en produisant et en consommant dans une nature vivante. (…) Le tiers-monde compte une population paysanne de plus de deux milliards d’êtres vivant mal sur des lopins exigus. Une modernisation inspirée de notre modèle entraînerait un exode dont nul ne saurait quoi faire. Il faut inventer une agriculture paysanne moderne, productive sans être exagérément destructrice d’emplois. » Tiré de Un vieil homme et la terre, d’Edgar Pisani. Éditions du Seuil, 2004. Edgar Pisani a été ministre de l’Agriculture sous De Gaulle de 1961 à 1966.




La vie en serres


« Des maladies causées par des champignons, virus et bactéries, ainsi que des pertes causées par les insectes, il y en a aussi dans les serres, avertit Marie Gosselin, productrice agricole et présidente – directrice générale de Savoura, une entreprise qui cultive des tomates dans plus de 190 000 m2 (19 ha) de serres répartis un peu partout au Québec. Tout ce qui affecte une plante dans un champ se retrouve aussi en serres. Toutefois, il est plus facile d’en avoir le contrôle dans cet environnement qu’au champ. Nous utilisons le contrôle écologique notamment avec l’aide d’autres insectes ou de produits phytosanitaires biologiques. » Mentionnons que le principal complexe serricole de l’entreprise, érigé à Saint-Étienne des Grès, d’une superficie de 52 000 m2, soit l’équivalent de 10 terrains de football, est entièrement chauffé au biogaz récupéré d’un site d’enfouissement situé à proximité. Une façon de faire que comptent mettre à profit les instigateurs de la ferme verticale. www.savoura.com




Miser sur les régions


« Quand on voit la montée d’un projet comme la ferme verticale, on réalise toute l’importance d’une organisation comme Solidarité rurale, indique Claire Bolduc, présidente de l’organisme. La ferme verticale est, selon moi, un système très fragile et artificiel. Il ne s’agit pas d’une agriculture connectée sur le territoire, même si on sait que le déplacement des populations vers les villes a été une tendance lourde, et qu’elle l’est encore dans les pays en développement. Si un tel système flanche, qu’adviendra-t-il de l’approvisionnement en denrées alimentaires, et de la paix sociale? On voit bien, avec la crise alimentaire, à quoi peuvent mener les problèmes d’approvisionnement. C’est extrêmement inquiétant. Cette façon de faire fragiliserait l’approvisionnement alimentaire de la population qui en serait dépendante. Déjà, en Chine, en Inde, au Brésil, la terre n’appartient plus aux paysans. Ce sont les entreprises qui, en fin de compte, possèdent la terre, en contrôle la production, qui ne sert que rarement à nourrir les populations locales, donc qui contrôlent la paysannerie. Cela nous interpelle. Au Québec, nous avons une politique nationale de la ruralité. Solidarité rurale du Québec est partenaire de cette politique dans laquelle nous avons tout intérêt à nous investir pour soutenir la vitalité des territoires, l’occupation de ceux-ci et leur développement. Pour faciliter encore davantage ce retour, il faut faire une chose : moduler l’application de la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles aux nouvelles réalités. Il faut permettre la mise sur pied d’entreprises associées aux activités du territoire et favoriser l’émergence de nouveaux modèles d’entreprises et d’activités. » www.solidarite-rurale.qc.ca




Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés