La Vallée de la Framboise de Val-Brillant, près d’Amqui, c’est la framboise qui passe de l’état solide à l’état liquide dans de savoureuses mixtures d’alcools du terroir. Invitation à délier vos papilles l’instant de 1500 mots; elles en verront de toutes les saveurs!


Jean-Paul Lebel provient d’une ferme bovine et porcine, mais est mécanicien de métier. Chantal Paradis est née sur une ferme laitière, mais travaillait dans une caisse Desjardins. À eux deux, ils cultivent aujourd’hui des petits fruits et fabriquent des alcools du terroir pas piqués des vers… Un cheminement qui contraste drôlement avec leurs origines!


Exceller au champ, exceller au chai
Pour connaître l’aventure de l’entreprise qu’ils ont fondée, il faut remonter à l’an 1983, moment au cours duquel la terre familiale des Lebel passe du père au fils. En 1994, Jean-Paul et Chantal décident de planter 1500 plants de framboises pour tâter le marché de l’autocueillette. Un projet bien simple. Une première récolte commerciale aura lieu en 1997. La même année, on plante encore quelques milliers de framboisiers, mais on met aussi en terre des plants de cassis, bleuets, gadelles et groseilles. Les années subséquentes, d’autres plantations auront lieu. Jean-Paul Lebel : « On a planté en plusieurs fois, sinon, c’est nous qui nous serions plantés! » Une croissance stable et prévisible donc, parce qu’ils voulaient être sûrs de bien vendre ce qu’ils produisaient.

Puis, en 2002, les petits fruits voient grand! Malgré les 20 000 personnes qui peuplent la Vallée de la Matapédia, l’endroit n’est pas assez populeux pour faire vivre la ferme de l’autocueillette. Ils ont alors l’idée de faire dans la « framboise liquide ». Le temps de recruter un consultant en vinification et de suivre un cours de fabrication de produits alcooliques (ITA de Saint-Hyacinthe), voilà le couple qui se lance dans la fabrication de vins artisanaux. Aujourd’hui, l’entreprise compte 5 hectares (12 acres) en production et 36 000 plants de framboises, mais bien plus, elle est devenue une véritable source de fierté régionale.

Pour Jean-Paul Lebel, la clé du succès pour produire de bons alcools réside dans le fait de cultiver soi-même ses fruits, donc d’avoir le contrôle sur la matière première. Telles framboises, tels vins. Et au premier plan de ses critères de qualité : l’uniformité.

Sur ce sujet, Jean-Paul Lebel aura fait quelques essais avant de faire son nid et de choisir la variété Killarney, la seule sur ses terres. Cette variété de mi-saison, de gros calibre, rustique, très ferme et de bonne saveur convient bien à la transformation. Les tiges portant les fruits sont longues et la repousse après la fauche est abondante (beaucoup de drageons). Pourquoi une seule variété? Premièrement, comme la récolte des framboises s’échelonne sur quelques semaines, il n’est pas nécessaire de cultiver plusieurs variétés hâtives ou tardives pour répartir la récolte. Deuxièmement, afin de produire des jus et des alcools dont le goût est uniforme, il était logiquement plus simple de ne gérer qu’une seule variété. La conduite des framboisiers est facilitée par un fauchage mécanique du rang une année sur deux. Autrement dit, on ne se complique pas la vie à élaguer les cannes non productives chaque année; on préfère tout couper, quitte à ce qu’un même rang n’offre ses fruits que tous les deux ans. Et comme le dit Jean-Paul, « le fauchage ravigote les plants ».

Il faut prendre le temps de s'asseoir et de goûter aux produits de la Vallée de la Framboise...

La récolte se déroule de la fin juillet à la fin août. Devant leur manque de main-d’œuvre pour récolter les fruits, les propriétaires ont pensé investir dans l’achat d’une récolteuse à framboises… Oui, ça existe! Elle est la seule en activité au Québec. De fabrication états-unienne, elle récolte un rang à la fois sans trop abîmer les fruits, qui de toute façon s’en vont à la transformation. L’avantage? Elle remplace le travail de 200 cueilleurs et fonctionne beau temps, mauvais temps. On repasse sur un même rang à peu près tous les deux jours, mais aussi en fonction du mûrissement des fruits.

Chantal Paradis et Jean-Paul Lebel proposent six produits aux visiteurs : un vin, une boisson alcoolisée, une liqueur et trois mistelles.

Une fois les framboises produites, il ne s’agit plus que de les mettre en valeur au fil du processus de transformation, qui commence par la congélation des fruits immédiatement après leur récolte (on s’évite ainsi le double travail qu’occasionneraient et la récolte et la fabrication alcoolique). Suivront le pressage, le débourbage (décantation des matières solides) et la filtration pour obtenir des jus prêts à être utilisés tels quels ou à être fermentés en cuve d’acier inoxydable, directement dans le chai, l’endroit où l’on fabrique les alcools. Si les jus sont fermentés, on ajuste avec du sucre le taux de sucre (degrés Brix) avant le démarrage de la fermentation par les levures, question d’arriver à la fin avec le pourcentage d’alcool désiré. Les fermentations se déroulent ensuite sur quelques semaines à quelques mois, dépendamment des produits fabriqués.


Pour tous les goûts
L’entreprise présente six produits : un vin de framboises (Le Matapédien, 11 % d’alcool), une boisson alcoolisée framboises-cassis (Les Deux Clochers, 15 %), une liqueur framboises-cassis (Le Brochu, 23 %) et trois mistelles toutes à 18 % d’alcool (de framboises, La Douce Anna; de cassis, Le Joyau Bleu; de groseilles, L’Ange Marie). Les liquides que ces bouteilles contiennent ont à peu près tous la même couleur, mais attention, les saveurs embouteillées varient, bien qu’on retrouve toujours cette pointe d’acidité et cet arôme framboisé puissant, exhalant, exaltant.

Les alcools ayant subi des fermentations comme les vins ont des complexités aromatiques supérieures en comparaison des mistelles et liqueurs, dont la fabrication n’exige que d’ajouter à des jus peu ou pas fermentés de l’alcool pur acheté sur le marché. D’un autre côté, pour ceux qui aiment le jus et la saveur du fruit à sa plus simple expression, les mistelles sont toutes trouvées.

Le couple a tenté le coup des assemblages de jus de fruits, mais jamais à plus de deux fruits à la fois, question de ne pas faire perdre la carte avec tant de saveurs. Les jus de petits fruits sont de fait très goûteux, et dans un match corsé entre la framboise et le cassis où il est difficile de départager un vainqueur, imaginez si le bleuet ou la groseille se pointait aussi la fraise…

Jean-Paul Lebel et Chantal Paradis sont lucides et ne sont pas en affaires pour jeter de la poudre aux yeux. Ils mentionnent sans ambages que leurs produits sont trop fruités pour les boire en mangeant, avec le plat principal. Mieux vaut, selon eux, les réserver à l’apéritif pour réveiller les papilles endormies ou à la fin du repas pour contenter les dents sucrées.


Cette récolteuse à framboises, de fabrication états-unienne, récolte les fruits sans abîmer les plants. Une machine de fer sur des fruits de velours!

Quant au marketing…
… il est sobre, dépouillé et artistique. Étiquettes comme site Internet, dépliants ou affichage, tout est assorti et attrayant pour l’œil. La couleur bourgogne prédomine, un rappel du rouge framboise. Ils ont d’ailleurs fait affaire avec un graphiste, un luxe qui n’en est pas un puisque la présentation des produits est bien un aspect trop souvent négligé. On oublie trop souvent qu’on achète d’abord avec les yeux. Mais les esquisses ont été soigneusement passées en revue par Chantal et Jean-Paul, parce que, comme ils le disent, « tout devait être à notre goût d’abord. Nous n’avons pas marché sur nos principes pour des questions de marketing ». Trois des six étiquettes ont été conçues à partir de peintures réalisées par les trois filles du couple, Judith, Claudine et Véronique, qui donnent aussi un coup de main au champ durant la belle saison.

Les noms des produits, plutôt inusités, sont chargés d’histoire et rendent hommage aux bâtisseurs du pays matapédien. En effet, qui aurait l’idée de nommer une liqueur Le Brochu? Assurément quelqu’un désirait honorer la mémoire du premier colon venu s’établir dans la Vallée de la Matapédia, le vaillant Pierre Brochu (1795-1871). La Douce Anna? Celui qui veut souligner l’apport à la communauté de la première institutrice de Val-Brillant, mademoiselle Anna Fortin. Les Deux Clochers? Quelqu’un voulant saluer l’impressionnante église de style gothique de Val-Brillant, avec ses clochers hauts de 47 mètres!

La liqueur Le Brochu est maintenant offerte dans près de 400 magasins de la SAQ. Mais pour l’instant, le gros des affaires se brasse encore au point de vente de la ferme, le reste provenant de participations à des foires, expositions et marchés publics. Un projet de kiosque sur la route 132 est dans l’air pour assurer une meilleure visibilité, malgré les quelques centaines de mètres qui séparent l’entreprise de cette grande route touristique. Mais le fruit n’est pas tout à fait mûr sur cette question… « On ne fait jamais rien sur un coup de tête », préviennent-ils. Et visiblement, ils ont bien raison!


Où en est l'industrie?

l y aurait 27 détenteurs de permis de fabrication d’alcools de petits fruits au Québec, mais seulement une poignée en vivrait à temps plein, selon Jacques McIsaac, propriétaire du Ricaneux de Saint-Charles-de-Bellechasse et pionnier bien connu des alcools de petits fruits. La concurrence dans ce domaine n’est pas aussi relevée qu’elle n’y paraît. « Les artisans sont disséminés dans plusieurs régions du Québec, donc personne ne se marche trop sur les pieds », résume-t-il. Les défis qui attendent l’industrie sont de deux types, d’après Jacques McIsaac : fabriquer des produits de haute qualité et être capable de les vendre, ce qui passe par un meilleur accès au marché et à un meilleur positionnement à l’intérieur des succursales de la SAQ.



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