Campons le décor. Nous voilà dans le département du Pas-de-Calais, en plein pays Ch’ti, dans le Nord de la France, alors que le film Bienvenue chez les Ch’tis bat tous les records du box-office français. Le pays Ch’ti, ce sont certes les mines rendues célèbres par le roman Germinal d’Émile Zola. C’est également un pays marqué par la Grande Guerre de 1914-18. Malgré tout, l’agriculture domine le paysage. On retrouve de tout dans le département, de la production céréalière à la production laitière en passant par le maraîcher.

Le passant ne reconnaît aujourd’hui plus la ferme Lesaffre. D’une « petite » exploitation laitière située à Fiefs dans le Pas-de-Calais (France), nous parlons maintenant d’une véritable ferme multifamiliale produisant 700 000 litres de lait par an, cultivant 195 hectares de céréales, possédant 1600 poules pondeuses et un atelier d’engraissement porcin. Une transformation « extrême » – digne des meilleures émissions de télé-réalité – qui s’est opérée en moins de trois saisons de culture. Comment expliquer un tel virage?

La réponse réside dans l’arrivée des deux frères Lesaffre, venus épauler leurs parents sur l’exploitation. Deux frères, Karel et Armel, pour qui l’agriculture représente un choix de vie, une passion.



Portrait d'un parcours à l'installation
On dit que « l’occasion fait le larron ». Cette maxime s’applique à merveille aux frères Lesaffre. Pour Karel, la retraite d’un oncle lui aura permis de s’installer sur la ferme familiale en y rapatriant le quota laitier et les terres de ce proche parent. Pour Armel, le départ à la retraire d’un producteur laitier du village fut l’élément déclencheur.  Lui aussi  apporta
 

[NDLR : Le Coopérateur agricole a demandé à Jean-Philippe Deschênes-Gilbert, ex-secrétaire général à la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ), maintenant employé à la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), en France, de faire un reportage chez une relève française.]

 
Vaches profitant du pâturage entre deux traites.

quota et foncier supplémentaires. Il importe de souligner que l’agriculture était inscrite dans ses gènes, mais pas nécessairement au point de devenir exploitant un jour. Né et élevé sur la ferme familiale, Armel travaillait depuis quelques années au Crédit Agricole (banque française dont l’agriculture représente une des spécialités). Il s’y plaisait, mais peut-être pas au point d’y faire carrière. C’est ainsi qu’il n’hésita pas à faire le grand saut.

Avec le recul, il note que son expérience de « banquier » lui aura permis de mieux comprendre que la vie « idéale » n’existe probablement pas. Nulle profession ne peut prétendre à vivre dans un univers où tout est rose, où tout est parfait. Selon lui, toute carrière pose des contraintes et chacun doit choisir celles avec lesquelles il peut vivre et se développer. Et dans son cas personnel, la profession d’agriculteur s’imposait.

Armel réalise aujourd’hui qu’il a connu un parcours à l’installation rapide, très rapide. Moins de six mois se sont écoulés entre le moment où il décidait de se lancer dans l’aventure et le jour où il est devenu membre du GAEC Lesaffre (le Groupement Agricole d'Exploitation en Commun est une société civile de personnes permettant à des agriculteurs associés la réalisation d'un travail en commun dans des conditions comparables à celles existant dans les exploitations de caractère familial). Évidemment, son expérience de conseiller financier fut un atout tout comme ses divers stages réalisés lors de ses études. Ces derniers lui auront d’ailleurs permis une exemption du stage obligatoire de six mois habituellement imposé à tous les candidats à l’installation. D’autres étapes ont été indispensables : un stage de sept à huit jours avec d’autres jeunes et une étude prévisionnelle à l’installation.

Au fil d’arrivée, ce parcours lui rapporta des bénéfices tangibles. D’une part, l’État français lui offrit une subvention à l’installation (nommée Dotation Jeunes Agriculteurs) de 13 000 ? (20 000 $)* et un prêt de 110 000 ? (170 000 $) à 2,5 % d’intérêt. Ce prêt fut doublé par le Crédit Agricole.

Toutes ces sommes servirent à l’achat du quota, du foncier et de quelques équipements. Sans oser dire que son parcours à l’installation fut un long fleuve tranquille, Armel avoue d’emblée qu’il a rencontré peu d’embûches. Ou peut-être une seule : le système de location de terres. Celui-ci reste à perfectionner en France alors que la pression foncière contraint les jeunes agriculteurs à verser aux propriétaires d’importantes sommes d’argent au moment de leur installation, des montants que l’on appelle poétiquement des « dessous de table ». Armel n’y a pas échappé et a dû se battre avec des voisins agriculteurs pour louer les terres. Au final, il payera 2000 ? (3075 $) par hectare pour le transfert des baux de location.



Un développement en mode accéléré

Aujourd’hui, la ferme Lesaffre compte et produit :

– 700 000 litres de lait par an;
– 195 hectares en culture, dont 190 hectares loués;
– 1600 poules pondeuses;
– 350 porcs à l’engraissement par an. Ci-contre, l'atelier porcin.

Principales cultures : blé tendre, maïs ensilage, canola, orge d’hiver, pois de conserve, lin et betteraves fourragères.

Associés : Joël (le père), Karel et Armel. Monique (la mère) possède le statut de conjointe collaboratrice.




Des valeurs coopératives
bien implantées

En plus du gène agricole, les Lesaffre semblent posséder celui de la coopération. Ainsi, toutes les productions de la ferme sont vendues exclusivement à des coopératives locales ou régionales. Avec une part sociale dans chacune des structures auxquelles elle adhère, la ferme Lesaffre vend son lait à une coopérative départementale spécialisée dans la transformation du lait en ingrédients à forte valeur ajoutée telles les protéines laitières. Les œufs se destinent à la coopérative Cocorette, laquelle impose un cahier des charges à tous ses adhérents. Ce cahier prévoit entre autres une surface de 10 m2 par poule et l’élevage doit se faire en liberté avec accès au pâturage pour tous les oiseaux. Pour les céréales et les intrants, on fait appel à la coopérative Unéal. Bref, la coopérative et le mouvement coopératif, on connaît et on pratique.
 
L'étable rénovée en 2000 sera agrandie sous peu.


Les valeurs de solidarité ne s’arrêtent pas là. Les deux frères se font un devoir de participer activement au syndicalisme agricole. Armel cumule les engagements dans le secteur laitier et siège à titre de secrétaire général à l’Association départementale des producteurs de lait. Il porte également le dossier laitier au niveau des Jeunes Agriculteurs alors que son frère en assume la présidence. Notons que les Jeunes Agriculteurs comptent plus de 50 000 adhérents de moins de 35 ans sur l’ensemble du territoire français. Mais pourquoi donc s’impliquer au sein de la profession? Pour Armel, il s’agit simplement d’une logique naturelle et implacable. Si on veut défendre ses idées, se battre pour un revenu rémunérateur et rencontrer ses pairs, il faut s’engager dans les organisations professionnelles agricoles. Point à la ligne! De surcroît, il apprécie fortement l’enrichissement personnel que lui apporte son implication.


Un optimisme qui s’impose
À première vue, le portrait du secteur agricole peut paraître sombre, voire noir. Diminution des terres consacrées à l’agriculture au profit d’une urbanisation qui fait parfois des ravages (construction de banlieues, d’autoroutes et d’autres infrastructures). Des prix qui varient selon des cycles alors que l’on a l’impression que les creux se succèdent. Des charges qui ne cessent de grimper. Sommes-nous à dresser un état des lieux de l’agriculture québécoise? Non, il s’agit de la situation agricole française, comme quoi certains défis se veulent universels.

Devant ces constats, Armel prône l’optimisme. Il est vrai que le secteur se concentre de plus en plus mais, après tout, les Français et le reste du monde auront toujours besoin de satisfaire ce besoin primaire qu’est manger. Voilà donc ce qui allume Armel : nourrir la société tout en préservant l’environnement et les ressources de production. Et pas question de se plaindre de son statut de producteur laitier. Bien sûr, Armel milite pour que la situation s’améliore. Il cite, par exemple, le système québécois de la gestion de l’offre que tous les agriculteurs français semblent envier. Il est vrai qu’avec une très forte variation du prix du lait sur une année et avec une moyenne, en 2007, de 300 ? par 1000 litres (46 $ par hectolitre), ça devient difficile de couvrir ses frais. Dans ce contexte, les producteurs laitiers français n’hésitent pas parfois à bloquer l’accès aux usines afin de réclamer un meilleur prix.

Devant ces constats qui en désoleraient plus d’un, Armel vous dira qu’il faut se mettre dès aujourd’hui en mode solution. Déjà, il participe activement à la réflexion sur l’après-quota. Un phénomène inéluctable alors que la Politique agricole commune européenne prévoit l’abolition de tous les quotas de production à compter de 2015. Quelles seront les solutions retenues? Pour l’instant, la profession n’en sait rien et explore des pistes comme la contractualisation.


Et si on parlait d'avenir

À ces défis qui interpellent l’ensemble des agriculteurs, s’ajoutent ceux propres à la ferme Lesaffre. Avec l’arrivée des deux frères au cours des trois dernières années, l’exploitation a subi une véritable cure de rajeunissement marquée par la rénovation de l’étable. Cet investissement permettait également la mise aux normes du bâtiment. Déjà, on songe à l’avenir. À quoi ressemblera-t-il? Ni Armel, ni ses associés ne peuvent le prédire. Achètera-t-on un robot de traite? Consolidera-t-on le volet laitier? Une chose est sûre : l’avenir sera sous le signe de l’agriculture.

Il faut savoir que la commune de Fiefs se veut à forte saveur agricole. Il reste une dizaine d’exploitants laitiers sur cette commune qui compte 380 habitants. Se promener dans le village, c’est aller à la rencontre d’une agriculture dynamique où les jeunes prennent leur place. Et même le doyen de l’endroit, fier de ses 95 ans bien sonnants, vient se promener à travers les champs. Comme quoi à Fiefs, le bonheur — et la longévité — est dans le pré! Et les Lesaffre souscrivent à cette règle…
 
Le doyen du village de Fiefs vient régulièrement faire son tour dans les champs, au milieu des poules.

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