Le règne conjoint c’est la période où le pouvoir de la jeunesse et le savoir de la vieillesse peuvent s’unir. C’est la période où l’entreprise peut bénéficier d’un maximum d’énergie et de connaissances.

Du temps où les fermes valaient moins cher, l’agriculteur transférait la propriété de son entreprise d’un coup à l’un de ses fils et se retirait en laissant la gestion totale de l’exploitation au nouveau propriétaire. Le lien que le père gardait avec ce qui avait été le projet de sa vie consistait en aide ou en conseil lorsque le fils le souhaitait. À cette époque pas si lointaine, les gens mouraient plus jeunes que maintenant et arrivaient aussi au bout de leurs capacités de travail plus tôt. Aujourd’hui, le prix des entreprises rend un projet d’acquisition plus difficile pour un jeune homme ou une jeune femme qui veut s’établir et les parents ne sont pas toujours rendus à l’étape de se retirer quand les jeunes parviennent à celle de s’établir. Le transfert se réalise donc souvent par étapes. Parents et enfants ont à prendre des décisions ensemble pendant parfois plusieurs années.

Dans cette situation, on observe tous les cas de figure. Le père autoritaire qui considère ses enfants dans la vingtaine ou la trentaine comme s’ils avaient encore 15 ans. Les enfants qui piaffent d’impatience, qui ont hâte de diriger les choses comme ils le veulent et qui rêvent de voir leurs parents s’installer dans un condo en Floride. Le père engagé dans divers organismes, qui laisse la direction complète de l’entreprise à ses enfants. Le partage de responsabilités selon les goûts de chacun. La famille qui a développé divers moyens de partager la vision de chacun et les moyens de réaliser ce qui devient un projet commun. D’une manière ou d’une autre, il y a maintenant dans beaucoup d’entreprises une période de cinq à dix ans où deux générations se partagent la propriété et la gestion.

Au premier abord, cette situation se présente comme une complication de plus. C’est souvent ainsi que les jeunes voient cette période. Ils ont besoin de montrer ce qu’ils peuvent accomplir et la présence des parents est couramment vécue comme un frein à leurs projets. Plusieurs m’ont déjà confié que s’ils avaient eu le choix, ils auraient préféré démarrer seul ou avec leur conjointe ou conjoint sans avoir à discuter avec leurs parents. Certains, qui ont eu l’occasion de voler tôt de leurs propres ailes, parlent de leur côté de la lourdeur des responsabilités qu’ils ont dû accepter et de la solitude qu’ils ont vécue. Après avoir trouvé les moyens de répondre à leurs besoins, plusieurs jeunes affirment que cette période est riche, agréable et profitable et y pensent avec nostalgie quand elle est terminée.

Pour les parents, la tentation est forte lorsque l’entreprise et la famille ont beaucoup exigé d’eux pendant des années, de laisser tout à la génération suivante pour se permettre un peu de repos et la possibilité d’explorer d’autres sentiers que ceux de la ferme. Cependant, les centres d’intérêt de toute une vie ne se remplacent pas facilement. Les voyages qui ont pu paraître comme le comble du luxe et du bonheur pendant que l’on était surchargé peuvent devenir ennuyants lorsqu’ils constituent uniquement un divertissement et qu’ils éloignent des véritables intérêts. Les gens que j’ai vus les plus heureux à leur retraite sont ceux qui ont conservé des activités significatives pour eux, souvent dans le domaine où ils ont passé leur vie tout en diminuant le niveau de leurs responsabilités et l’intensité de leur travail.

Les spécialistes appellent le règne conjoint la période du transfert d’entreprise où prédécesseurs et successeurs gèrent ensemble, où le transfert des connaissances se réalise et où progressivement la propriété passe d’une génération à l’autre. Cette période charnière qui peut représenter un défi, peut devenir la plus belle pour toutes les personnes concernées et la plus importante pour l’avenir de l’entreprise. C’est la période où le pouvoir de la jeunesse et le savoir de la vieillesse peuvent s’unir. C’est la période où l’entreprise peut bénéficier d’un maximum d’énergie et de connaissances. C’est une époque où elle peut profiter de capital et où, théoriquement, elle peut être relativement autonome. C’est l’époque où elle peut passer à un autre niveau parce que la survie n’est pas en jeu.

Les moyens qui seront choisis pour bénéficier pleinement de cette période expriment beaucoup de choses sur les valeurs des familles concernées et sur la qualité de l’entrepreneuriat des protagonistes. Certains, qui sont de mon point de vue les plus clairvoyants, vont trouver des moyens de bien répondre à leurs besoins matériels tout en aidant leurs successeurs à répondre aux leurs. Ce sont ceux qui sont suffisamment satisfaits de leurs réalisations pour ne pas avoir besoin de contempler un compte de banque qui ne leur rapporte presque rien, pendant que leur fils se couche tous les soirs en ayant peur de faire faillite. La transmission de la propriété par étapes permet plusieurs modalités fiscales intéressantes qui assurent la stabilité de l’entreprise, provoquent moins de stress aux successeurs et donnent finalement autant sinon plus de satisfactions aux prédécesseurs.

La transmission par étapes de la gestion d’une entreprise complexe, comme le sont presque toutes les entreprises agricoles de nos jours, est aussi fort appropriée. Il sera avantageux pour des jeunes de prendre une à une les responsabilités des différents secteurs de l’entreprise et de se former à la prise de décision en bénéficiant d’échanges avec des cogestionnaires. Le défi, pour ceux qui se retirent, consiste à donner suffisamment d’appui à leurs successeurs tout en stimulant le développement de leur autonomie. Pour les parents qui ont assisté à l’évolution de la personnalité de leur enfant, lequel comporte toujours le passage par des échecs et des difficultés, la tentation est forte de vouloir compenser les lacunes, de s’inquiéter des embûches et de faire des reproches d’autant plus spontanés que les imperfections de l’enfant reflètent comme un miroir celles de ses parents. Pour les enfants, le défi consiste à reconnaître leur besoin d’apprendre, ce qui requiert aussi une certaine confiance en soi.

C’est précisément en ce qui concerne la transmission des savoirs que la période du règne conjoint est la plus riche. Le savoir-faire ne s’acquiert généralement qu’en travaillant avec ceux qui détiennent ce savoir, de qui on dit qu’ils ont le tour. Les jeunes qui travaillent avec leurs parents depuis des années ont déjà acquis une partie de ces savoirs notamment ceux qui concernent les tâches de production. Les habiletés de gestion restent fréquemment à développer. Là aussi il n’est pas inutile d’observer et de faire ses premières armes avec quelqu’un qui a le tour. C’est l’occasion non seulement de transmettre des habiletés, mais aussi des attitudes et des valeurs qui font très souvent la différence entre le succès et l’échec de l’entreprise et également entre la réussite de sa vie et le déséquilibre.

Lors d’un témoignage entendu récemment de la part d’une entrepreneure qui avait pris la relève de son père, c’est en relatant cette période de règne conjoint qu’elle a évoqué avec le plus d’émotion la relation qu’elle avait eue avec son père. C’est là qu’elle l’avait vu le plus détendu et le plus disponible puisque c’est elle qui avait pris une grande partie des responsabilités. Elle avait eu le sentiment de vraiment connaître son père à ce moment-là et de l’avoir vu heureux. Présent dans l’entreprise, il ne faisait que ce qu’il aimait, ce qui rendait service. Perçue comme risquée, cette période peut être la plus intense et la plus satisfaisante pour les parents comme pour les enfants. Il faut la vouloir ainsi et prendre les moyens pour la vivre pleinement. Il y en a de plus en plus qui le font!

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