C’est LA cause de condamnation la plus fréquente des carcasses de poulet de chair dans les abattoirs du Québec. La cellulite entraîne des pertes économiques à l’ensemble de la filière de production du poulet, à commencer par vous, les éleveurs. Mais bonne nouvelle : la lutte s’organise!


Martin Rondeau, vice-président aux opérations volailles chez Olymel, enlève ses gants blancs quand vient le temps de parler de cellulite. Les pertes économiques liées à cette seule infection sont énormes; elles représentent, pour les abattoirs de poulets d’Olymel, plus d’un million de dollars annuellement, car les oiseaux, en plus de ne pas être disponibles pour la vente, ont été transportés, abattus et éviscérés avant d’être condamnés. Ajoutons-y les pertes des producteurs, qui ne sont pas payés pour ces carcasses inconsommables, et le total justifie amplement des efforts investis en R&D pour combattre la cellulite.

L’incidence de la cellulite est d’en moyenne 2 % pour les lots de coqs, ce qui est beaucoup, beaucoup trop. Et cette incidence varie grandement, passant de 0,3 % pour les meilleurs lots jusqu’à des taux aussi élevés que 8 %.

C’est seulement après la plumaison que les dommages aux carcasses causés par la cellulite sont perceptibles. « Les lésions faisant plus de 2 cm sur 2 cm amèneront une condamnation immédiate de la carcasse, jugée impropre à la consommation. Pour les lésions plus petites, un parage [enlèvement avec un couteau] des zones atteintes permettra de récupérer une partie de la viande. Le tout sous l’attentive vigilance de l’Agence canadienne d’inspection des aliments », mentionne Martin Rondeau.

Au Québec, on connaît mieux la cellulite et ses effets pervers grâce aux nombreux travaux de la chaire de recherche avicole de l’Université de Montréal (Faculté de médecine vétérinaire), travaux amorcés dans la deuxième moitié des années 90 par la professeure Martine Boulianne.

As-tu ta crème anticellulite?

Pour le commun des mortels, la cellulite, c’est la culotte de cheval ou la peau d’orange, une affection surtout esthétique caractérisée par un envahissement graisseux le plus souvent aux cuisses ou aux fesses ayant comme résultat un gonflement de la peau qui prend un aspect capitonné. Rien à voir avec la cellulite des volailles!

Non, la cellulite du poulet de chair est plutôt une inflammation des tissus sous-cutanés suite à l’envahissement, par une blessure ou une égratignure, du colibacille bien connu Escherichia coli. Plusieurs souches différentes du colibacille sont présentes dans les élevages avicoles, mais on ne compte pas parmi celles-ci la très virulente pour l’humain souche d’E. coli 0157:H7. Bref, de la contamination de la blessure découle une inflammation avec production de pus plus ou moins gélatineux sous la peau du poulet et un épaississement de la peau, des symptômes difficilement observables à la ferme, mais beaucoup plus facilement sur la chaîne d’abattage.

Dans une revue de la littérature scientifique, Nadège Hervé, agronome et professionnelle de recherche à la Station de recherche avicole CO-OP, a relevé que seulement un tiers des blessures subies au poulailler par les oiseaux se transformaient en cellulite. Et que dans 92 % des cas, la cellulite se développe sur l’abdomen.

Les volatiles atteints de cellulite n’en meurent généralement pas. Une guérison s’ensuit de quatre à six jours après le contact entre la peau déchirée et les bactéries. « Si l’infection augure en début ou en milieu de lot, les poulets réussiront à guérir avant l’envoi à l’abattoir, explique Francine Dufour, agronome et médecin vétérinaire en aviculture de La Coop fédérée. La cellulite la plus préoccupante, c’est donc celle qui apparaît en fin d’élevage, à partir de deux semaines avant le départ vers l’abattoir. »

Donner préventivement des antibiotiques aux poulets avant l’envoi vers l’abattoir n’est pas jugé efficace pour traiter la cellulite. De toute façon, traiter des poulets avec des antibiotiques quelques jours avant leur abattage nécessiterait des périodes de retrait requises par les normes de salubrité alimentaire. Quant aux vaccins, il n’en existe pas d’homologués au Canada pour contrer les souches d’E. coli responsables de la cellulite. D'ailleurs, ces souches sont si nombreuses qu’il serait difficile de leur opposer le bon vaccin fait des bons antigènes.

Non, comme l’évoque la docteure Dufour, la cellulite constitue un problème multifactoriel auquel on opposera plutôt des solutions multiples. Voyons cela en détail…

 



 

 





Les E. coli (ronds verts) déjà existants dans le tube digestif sont excrétés par le poulet dans la litière. Cette dernière est donc contaminée.


Une litière de mauvaise qualité va favoriser la prolifération de E. coli qui vont contaminer les griffes des poulets.


Suite à un stress, les poulets vont s'agiter, s'égratigner et les E. coli présents sur les griffes vont se fixer à la plaie.


Le poulet égratigné va développer une cellulite.


Prévenir plutôt que subir

Pour réfréner la cellulite, la lutte actuelle mise sur deux approches : 1) diminuer les chances que les poulets subissent des blessures ou des égratignures, les portes d’entrée pour l’infection; et 2) réduire la multiplication d’E. coli au sein de l’environnement d’élevage.

Plus concrètement, avec la régie, on peut minimiser la prévalence de la cellulite, principalement en offrant aux animaux un environnement moins stressant permettant de diminuer l’agressivité et les coups de griffes qui occasionnent des blessures. En clair, on doit réduire la compétition entre les oiseaux.

Comment? En respectant premièrement une densité d’élevage optimale (ne pas surcharger les parquets, maximum 30 kg par mètre carré). En utilisant ensuite des mangeoires et abreuvoirs adéquats et bien ajustés. Par exemple, les oiseaux ne doivent jamais manquer de nourriture puisque le remplissage de bols vides créera une agitation indésirable du troupeau; toutes les lignes doivent de la sorte être pleines jusqu’au bout. Également, on a remarqué que trois lignes de distribution de la moulée sont mieux que deux, question d’éviter les bousculades. Les abreuvoirs ne sont pas en reste; les modèles à tétines diminuent le risque d’une litière détrempée, une zone importante de prolifération des bactéries pathogènes. L’accès à l’eau et à l’aliment importe aussi; on recommande une trémie ronde par 45 mâles (pour un poids d’abattage de 2,3 kg) ou 55 femelles (poids d’abattage de 1,8 kg). Pour le système d’abreuvement, il faut calculer 8 mâles ou 10 femelles par tétine. Enfin, le bâtiment doit être bien entretenu : clous et vis qui dépassent et éclats de bois tranchants du bas des murs peuvent causer des écorchures.

Comme le fait remarquer Denis Caron, agronome spécialiste en aviculture de La Coop fédérée, la façon de faire ses tournées quotidiennes peut aussi jouer un rôle dans le niveau d’excitation des oiseaux. En réduisant l’intensité lumineuse avant d’entrer, en marchant moins vite et en empruntant toujours le même parcours, on stresse moins les oiseaux. Conscientisez vos employés de fin de semaine sur ce sujet!

Même le programme lumineux peut avoir un impact sur l’incidence de la cellulite dans un lot. Une intensité lumineuse plus faible gardera les oiseaux plus calmes. De plus, en offrant suffisamment d’heures de lumière, tous les oiseaux peuvent aller picorer à la mangeoire, d’où un risque moindre d’accrochages.

Le plumage a aussi son importance. En favorisant un emplumement rapide, la peau est laissée moins longtemps à nu, donc elle est moins susceptible aux déchirures et éraflures. La température du poulailler a subséquemment un impact sur l’emplumement; une température pas trop chaude favorise le développement des plumes. Par contre, un thermostat trop bas favorisera l’apparition d’un autre problème, l’ascite. Notons aussi que le plumage des mâles se forme moins rapidement que celui des femelles, d’où une prévalence plus élevée de la cellulite chez les mâles, qui sont aussi plus agressifs à la mangeoire que les femelles.

Ajoutons aussi l’importance d’une bonne ventilation; un bon déplacement de l’air contribuera à une humidité ambiante moins élevée et à une litière plus sèche.

Finalement, un lavage en profondeur et une désinfection méticuleuse en fin de lot, suivi d’un assèchement complet du poulailler et d’un vide sanitaire le plus long possible (plus de 15 jours), diminueront la pression des microorganismes causant la cellulite.
Lésions de cellulite suite à un challenge à la Station de recherche avicole CO-OP.

Mais travailler sur les équipements et la régie a ses limites. Trouver des solutions technologiques à la cellulite, c’est l’un des mandats de Nadège Hervé, de la Station de recherche avicole CO-OP, membre du réseau de recherche Cooperative Research Farms. Cette agronome explore notamment la possibilité d’utiliser des additifs alimentaires capables d’accroître la prévention et de favoriser la guérison.

Nous n’en sommes pas encore au stade de la commercialisation des produits. Les premiers résultats sont toutefois prometteurs.

Voyez, la lutte s’organise. À quand zéro cellulite, exit la cellulite? Venir complètement à bout de ce problème sera difficile, si on en croit Francine Dufour, mais l’infection est de mieux en mieux connue et comprise. Sans l’enrayer, on peut tout au moins réussir à la contrôler, croit-elle.

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