Le Coopérateur vous livre ce mois-ci trois entrevues inédites réalisées avec des acteurs plongés au coeur du tour­billon agricole. Jacques Diouf, directeur général de la FAO, rencontré au bureau des Nations Unies à New York, affirme que si un pays veut un secteur agricole fort, il faut que ses agriculteurs reçoivent un salaire équivalent à celui d’un ouvrier spécialisé. Le Québec s’est doté de cette politique, il y a 30 ans. Toutefois, déclarent le président de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, Jean Pronovost, et Michel St-Pierre, mandaté par Québec pour donner suite à ce rapport, le système de soutien de l’État a dangereusement dérivé. Et les deux hommes soutiennent que le statu quo est impossible pour propulser le secteur québécois dans le XXIe siècle.



Curriculum vitae
De nationalité sénégalaise, Dr Jacques Diouf a été élu directeur général de la FAO le
8 novembre 1993. Ingénieur en agronomie, il détient un doctorat ès sciences sociales du monde rural de la faculté de droit et de sciences écono­miques de l’Université de la Sorbonne, à Paris. Décoré de multiples prix, Jacques Diouf a entre autres été nommé Commandeur avec
la mention Très Grand Mérite Spécial de l’Ordre national du mérite agricole du Québec en 1995, et ce, à l’occasion des célébrations du 50e anniversaire de la FAO qui a été fondée dans la ville de Québec en 1945.
M. Diouf est détenteur de nombreux doctorats honoris causa décernés par des universités à travers le monde pour sa grande contribution au développement de l’agriculture mondiale.



Le Coopérateur agricole
Vous avez dit : « Nous savons comment éradiquer le fléau de la faim qui affecte 923 millions de personnes sur Terre. » Quelles solutions préconisez-vous?

Jacques Diouf Tout simplement qu’on applique les décisions que nous avons prises. Il ne s’agit plus de propositions du directeur général [de la FAO]. Nous avons fait un premier Sommet mondial de l’alimentation, en 1996, où l’on a adopté l’objectif de diminuer de moitié le nombre de personnes qui ont faim dans le monde à l’horizon 2015*. Un deuxième sommet, en 2002, a fait état qu’au train où allaient les choses, en matière de financement de l’agriculture, nous allions atteindre l’objectif en 2150! En plus, nous avons tenu une Conférence de haut niveau au mois de juin dernier pour faire face à la crise due à la hausse des prix des produits alimentaires. Nous avons tous accepté qu’il faut investir dans l’agriculture, car de 1980 à 2006, sa part dans l’aide au développement est passée de 17 % à 3 %. Ce n’est pas en diminuant les ressources à ce secteur qu’on le développera. Dans presque tous les pays qui ont besoin de voir renforcer leur agriculture, il existe des stratégies d’investissements et des programmes nationaux et régionaux de sécurité alimentaire.

C. A.
Tout est en place.
J. D.
Oui. En plus, nous avons mené des projets pilotes dans la plupart des pays du monde pour démontrer la faisabilité des différentes techniques, que ce soit pour la maîtrise de l’eau, le stockage, les autres infrastructures rurales, l’utilisation des intrants modernes de production, la mise en marché, ou la lutte biologique intégrée pour contrer certains fléaux. Tout cela est connu. Le vrai problème, c’est que l’on ne dispose pas des ressources là où il y a une faible productivité.
 
C. A.
Les pays riches sont occupés avec la crise financière. Quelles en seront les conséquences sur la crise alimentaire?
J. D.
Il faut le leur demander, à ces pays. La crise financière ne doit pas avoir pour effet d’oublier l’éco­nomie réelle, soit la production agricole dans le secteur primaire, naturellement, la production industrielle dans le secteur secondaire, etc. Au moment où frappe cette crise, on a déjà été témoin d’une augmentation, en 2007, de 75 millions de personnes mal nourries, alors qu’on aurait dû avoir connu une baisse de 43 millions pour pouvoir atteindre l’objectif du Millénaire de 2015. Cette crise devrait nous inciter à accorder encore plus de priorité à la solution du problème de la faim, car elle aura un impact sur la croissance économique et, à travers la croissance économique, sur les revenus et l’emploi. Les risques d’accroissement de la pauvreté et de la faim sont donc réels. Mais tout dépend des politiques qui sont menées et des moyens mobilisés pour y faire face.
 
C. A.
Les subventions que versent à leurs agriculteurs les pays développés provoquent-elles des distorsions de marchés?
J. D.
C’est incontestable. Comment voulez-vous que les agriculteurs des pays en voie de développement soient en position concurrentielle quand les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont donné près de 372 milliards $ à leurs agriculteurs en 2006? Ceci étant, la FAO ne pose pas le problème en termes d’opposition entre les agriculteurs des pays développés et ceux des pays en développement. Il faut défendre tous les agriculteurs du monde, car nous devons doubler la production alimentaire mondiale à l’horizon 2050 pour nourrir 3 milliards de personnes de plus. Pour cela, on doit mettre en place des mécanismes économiques qui permettront aux agriculteurs des pays développés d’avoir des revenus comparables à leurs concitoyens dans les secteurs secondaires et tertiaires, tout en veillant à ce qu’ils n’aient pas pour effet de paupériser les agriculteurs des pays du tiers-monde.
 
C. A.
Quels impacts les politiques de libéralisation de l’OMC auront-elles sur l’agriculture mondiale?
J. D.
Les États discutent pour mettre sur pied un marché agricole international plus équilibré entre les producteurs du tiers-monde et les producteurs des pays développés. Supprimer les subventions, les droits de douane, les barrières techniques au commerce sont des conditions nécessaires, mais insuffisantes. Il faut aussi trouver, une fois l’équilibre des conditions atteint, comment assurer, aux agriculteurs du monde, un revenu décent pour qu’ils restent dans le secteur, sinon ils iront ailleurs.
 
C. A.
Que pensez-vous du concept de souveraineté alimentaire?
J. D.
Ce sont des positions individuelles que certains pays membres défendent. Ils veulent avoir le pouvoir de décider de ce qu’ils font sur le plan alimentaire. Il faut effectivement que l’on encourage la capacité de production locale et nationale. Mais il y a aussi une réalité, nous sommes aujourd’hui au sein d’un village planétaire et que toute action que l’on mène au niveau national doit tenir compte aussi de ce qui est fait dans les autres pays.
 
C. A.
Les biocarburants sont-ils la solution à privilégier pour remplacer les combustibles fossiles et menacent-ils la sécurité alimentaire?
J. D.
Les biocarburants ne sont ni une chose ni une autre. Ce sont les politiques en cette matière qui posent problème. Lorsque des pays mettent 11 à 13 milliards $ de soutien à la production interne de certains types de biocarburants qui doivent être protégés par des niveaux tarifaires élevés, car leur compétitivité n’est pas garantie, et que cela a pour effet de détourner de la consommation humaine une centaine de millions de tonnes de céréales, il y a problème.
 
C. A.
La population mondiale dépend d’aliments cultivés sur 12 % de la surface du globe. Est-ce possible de réduire la dégradation des sols, d’accroître leur productivité et d’augmenter les surfaces en culture?
J. D.
C’est possible. Les stocks de céréales sont à leur niveau le plus bas depuis 30 ans. Il faut donc les reconstituer. Et pour ce faire, les terres arables ne sont pas un facteur limitant. Du moins dans certaines régions du monde. En Afrique et en Amérique latine, au Brésil notamment, les terres ne manquent pas. Le vrai problème, c’est l’investissement nécessaire pour en assurer l’aménagement, pour avoir la maîtrise de l’eau et veiller à ce que l’on restitue au sol les quantités exportées dans le cadre du processus productif afin d’avoir un développement durable.
 
C. A.
Le modèle coopératif fait-il partie des solutions à la crise alimentaire?
J. D.
J’y crois énormément au modèle coopératif. Lorsqu’on a de petits agriculteurs, de petites unités de production, comme c’est le cas dans beaucoup de pays en développement, il faut créer les conditions d’une économie d’échelle, donc de quantités plus importantes, notamment en matière d’approvisionnement et de commercialisation. L’approche coopérative, à condition que ce soit une approche choisie, mais non pas imposée, par les agriculteurs eux-mêmes, est l’une des voies – ce n’est pas la seule – qui a beaucoup d’avenir. À la FAO, nous encourageons les pays qui ont fait ce choix en assurant les formations et appuis techniques nécessaires.
 
C. A.
Selon vous, quel sera le modèle alimentaire de demain? Par exemple, consommer moins de viande.
J. D.
C’est très difficile à définir pour 6 milliards de personnes qui deviendront 9 milliards. Cela dépend des conditions écologiques des différents pays et de questions culturelles. Il y a des pays où on ne mange pas de viande, parce qu’on y est végétarien. On ne va pas dire à tout le monde, soyez végétarien, parce que ça coûte 8 kilos de céréales pour produire 1 kg de viande. C’est vrai, c’est une donnée objective. Mais je vois mal qu’on vienne dire à des gens qui, depuis des générations, mangent de la viande, de ne pas en manger parce qu’il faut un modèle alimentaire mondial différent. Ceci étant, il y a des améliorations à faire dans les techniques de production et les catégories de viande. Il faut également assurer un équilibre alimentaire en matière de protéines, de glucides, de protides, d’éléments vitaminés, etc. Ce sont des données de nutrition sur lesquelles la FAO travaille avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
 
C. A.
Le réchauffement climatique nuit-il à l’atteinte des objectifs de réduction de la faim dans le monde que vous vous fixez?
J. D.
Incontestablement. Nous avons un monde qui est témoin de développement d’extrêmes climatiques : sécheresses, inondations, ouragans, élévation du niveau des mers. Ces variations ont un impact direct non seulement sur la production alimentaire, mais sur tout l’environnement de la production alimentaire, notamment pour ce qui est de maladies pour les êtres humains et les plantes. Tous ces défis font l’objet de discussions dans le cadre des négociations post Kyoto qui ont commencé à Bali.
 
C. A.
Devons-nous repousser les objectifs du Millénaire?
J. D.
Non. Notre rôle est de mobiliser les soutiens, d’abord de l’opinion publique, mais aussi des décideurs et que ceux-ci respectent leurs engagements. S’ils le font, les objectifs peuvent être atteints.
 

Rapports disponibles sur le site de la FAO (www.fao.org)
Sommet mondial de l’alimentation, 1996;
Sommet du Millénaire des Nations Unies (Objectifs du Millénaire pour le développement), 2000;
Sommet mondial de l’alimentation, 2002;
La Situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture. Les biocarburants : perspectives, risques
et opportunités
, 2008.


Sommet mondial 2009
Au moment d’aller sous presse, nous apprenions que Jacques Diouf lançait un appel aux leaders de la planète pour la tenue d’un Sommet mondial sur la sécurité alimentaire au cours du premier semestre de 2009 pour jeter les bases d’un nouvel ordre agricole mondial et trouver 30 milliards $ par an pour éradiquer rapidement et définitivement la faim de la surface de la Terre. Au cours du Sommet, les chefs d’État et de gouver­nement devraient tomber
d’accord sur la création d’un fonds d’intervention d’urgence pour avoir une capacité de relance de la production dans les pays à faible revenu et fortement importateurs d’aliments.
Source : FAO-Newsroom






Le Coopérateur agricole M. Pronovost, dix mois après le dépôt du rapport sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire, quel constat faites-vous de son accueil?

Jean Pronovost L’accueil immédiat a été plus positif que je m’y attendais. Plusieurs groupes se sont emparés avec plaisir de certaines recommandations. Mais là où j’ai été vraiment déçu, c’est la réaction rapide du gouvernement concernant notre recommandation sur le monopole syndical. Cette réaction était prévisible, considérant les liens étroits que les gouvernements et l’UPA ont toujours entretenus, mais nous ne l’attendions pas si vite. De l’UPA elle-même, j’avais prévu un accueil plutôt froid parce qu’elle nous avait dit en Commission qu’elle voulait le statu quo, et nous avons proposé des changements significatifs.

C. A.
Estimez-vous que le MAPAQ s’est emparé assez rapidement des recommandations?
J. P.

Des gestes très significatifs ont été posés par le gouvernement, et le plus important est certai­nement la nomination de Michel R. St-Pierre, dont le mandat est de repenser les mécanismes de soutien financier à l’agriculture (voir entrevue avec Michel St-Pierre en page 42). Les changements à apporter à la gouvernance de La Financière agricole n’ont pas tardé non plus. La décision de modifier la loi a été prise en juin et la mise en place des changements se fera incessamment. Mentionnons aussi les expériences pilotes qui visent une meilleure implication des MRC dans la gestion des territoires agricoles, les campagnes visant à promouvoir l’achat local, etc. Tout cela est en train de se mettre en place.

 
C. A.
Une des importantes critiques émises à l’égard de votre rapport est l’absence d’un chapitre consacré à la relève. Êtes-vous d’accord?
J. P.
Tout le rapport est un vibrant plaidoyer pour ouvrir l’agriculture aux enfants d’agriculteurs, mais aussi à d’autres personnes non issues du milieu agricole, à de nouvelles productions, à de la petite transformation. On a dénoncé systématiquement tous les facteurs qui sont des barrières à la transmission des fermes de pères en fils ou en filles : le prix des quotas, la valeur des terres… Quand vous vendez votre terre à un de vos enfants, et qu’elle vaut 2,5 millions $, vous le lancez en affaires avec un boulet au pied. L’agriculture est en train d’étouffer. Ouvrez-la!
 
C. A.
On dit que le rapport n’a pas de vision. Comment réagissez-vous à cela?
J. P.
Qu’est-ce qu’il faut aux gens qui avancent ce genre de critique pour l’amour du Ciel! Quand on dit que l’agriculture doit être plurielle, multifonctionnelle et entrepreneuriale, ce sont des éléments importants de vision, non? Au Québec, il y a de la place pour tous les genres de fermes. De la très grande, détenue par des actionnaires et équipée pour faire de la production sur une base quasi-industrielle, jusqu’à celle exploitée, à temps partiel, par un jeune couple qui travaille en ville, mais dont l’ambition est de faire de l’agriculture à temps plein. L’agriculture québécoise sera vivante à condition que tous ces éléments la composent.
 
C. A.
Vous n’êtes donc pas d’accord à privilégier la production de masse, comme le fait Michel Morisset du Groupe AGECO, parce que les Québécois mangent surtout des produits transformés ou surtransformés.
J. P.
Il y a des producteurs qui veulent produire des denrées de base pour un marché de masse, et il y a un débouché pour ces produits. D’autres prennent plaisir à développer un produit différencié que des consommateurs recherchent. Enfin, certains jouent sur les deux tableaux, et y trouvent leur profit. Toutes ces approches se complètent.
 
C. A.
Alors doit-on soutenir ce petit producteur qui souhaite faire un produit différencié?
J. P.
Oui, et pas seulement pour répondre au plaisir de manger de la population québécoise. Quand vous soutenez un producteur de fromages fins à Saint-Félicien, vous aidez le développement de Saint-Félicien et maintenez sa ruralité en vie. Une ruralité saine est aussi un objectif de l’État. C’est ce qu’on signifie par une agriculture multifonctionnelle. Si vous appliquez intégralement et exclusivement le modèle de M. Morisset, vous risquez de dépeupler les campagnes pour les consacrer à de vastes fermes, qui vont, certes, être très productives. Mais est-ce le modèle que l’on veut? Non.
 
C. A.
Certains ont déclaré que ce rapport a polarisé le débat en mettant en opposition des modèles complémentaires : petite entreprise versus grande entreprise.
J. P.
Si les gens les mettent en opposition, c’est qu’on ne s’est pas fait comprendre. On veut qu’ils soient complémentaires. Dans notre vision, il y a de la place pour tout le monde.
 
C. A.
Le rapport ne comporte pas de solution à court terme pour faire face à la crise des revenus des agriculteurs. Est-ce vrai?
J. P.

La Commission a été créée parce que des gens estimaient que l’agriculture québécoise se dirigeait vers un mur. Elle a choisi de s’attaquer aux facteurs structurels, comme l’ont fait les Suisses, ce qui ne se fait pas d’un coup de baguette magique. Ces derniers prévoient prendre le virage sur une période de 12 ans. Les agriculteurs d’aujourd’hui ont fait leur plan de match en fonction de l’ASRA et des mécanismes établis. Modifier rapidement des éléments comme le soutien à l’agriculture, les règles d’occupation du territoire, les modalités de mise en marché serait insensé et injuste pour les producteurs. Il faut se donner le temps.

 
C. A.
Les politiques agricoles n’ont pas bougé depuis 25 à 30 ans. Le rapport n’en fait pas la démonstration, il constate plutôt une diversification de l’agriculture sans un rajustement des politiques.
J. P.

Le raisonnement est très simple. Vous avez au Québec deux choix : on peut produire ce que les Américains appellent les « commodities », des produits de base. Ce que d’autres réussissent bien mieux que nous, les Brésiliens par exemple. Ça ne veut pas dire que nos producteurs ne sont pas bons. Nous avons simplement des conditions de production beaucoup plus difficiles ou diffé­rentes. On peut s’entêter à concurrencer ces pays sur ce créneau. Ce qui est très difficile. En développant des produits à valeur ajoutée, on va créer nos propres marchés et on va réussir. Et pour concrétiser ce choix, il faut changer nos politiques.

 
C. A.
Le rapport représente un recul majeur pour la mise en marché collective.
J. P.
Ce n’est pas exact. La mise en marché collective doit demeurer, nous l’avons affirmé noir sur blanc. Elle devrait toutefois avoir une plus grande souplesse, être accessible à plus de monde. Un des plus beaux exemples, qui s’inscrit dans ce sillage, est l’histoire du consortium qui a développé le blé panifiable (producteurs de blé, la Meunerie Milanaise et Première Moisson). Ces gens ont construit une chaîne de valeur, en travaillant sur un blé québécois mieux adapté que le blé de l’Ouest pour faire des pains croûtés et autres pains spéciaux. Ils ont développé une façon de le cultiver qui se rapproche du bio, ont ouvert le premier moulin à farine depuis je ne sais plus combien de temps et ont trouvé à commercialiser leurs produits au Québec, à Toronto et à New York. Ils font un malheur! Il faut veiller à ce que le système protège cette initiative pour ne pas qu’elle disparaisse et qu’il puisse en encourager d’autres.
 
C. A.
Certains se sont interrogés sur le réalisme des commissaires quant à la nécessité de repenser les aides agricoles et particulièrement l’ASRA.
J. P.

Il faut repenser l’ASRA, c’est une nécessité absolue. L’ASRA se comporte un peu comme des rails qui amènent l’agriculture québécoise dans de mauvaises directions. Voici un exemple éloquent. Un jeune producteur de porcs de Baie-Saint-Paul vient raconter à la Commission qu’en reprenant l’entreprise familiale, il aurait aimé produire un porc spécifique. Nous lui avons demandé pourquoi il ne l’a pas fait. « Ce n’est pas une production stabilisée », a-t-il répondu. Il venait de nous faire comprendre l’impact structurel de l’ASRA, tel qu’elle est élaborée : parce qu’elle ne couvre que certaines productions, elle décourage l’innovation.

 
C. A.
L’ex-premier ministre, Bernard Landry, estime que ces programmes de soutien, incluant la gestion de l’offre, rendent les producteurs moins performants. Qu’en pensez-vous?
J. P.
Le producteur aime bien se définir comme un entrepreneur et avec l’ASRA, on l’encourage à se comporter comme un salarié. D’ailleurs, l’expression des producteurs de lait est significative : ils reçoivent leur paye de lait. L’autre effet pervers est que les producteurs ont tendance à acheter des équipements – tracteurs, robots trayeurs – en fonction de leur capacité de payer leurs mensualités et non pas en fonction de la rentabilité du nouvel équipement. Ce n’est pas un raisonnement
d’entrepreneur.
 
C. A.
Quel Québec agricole souhaitez-vous voir s’établir d’ici dix ans?
J. P.
L’agriculture actuellement est en mode de défense, se sent menacée, ne se sent pas confortable, se sent négligée. Je souhaite l’avènement d’une agriculture sûre d’elle-même, où les producteurs seraient conscients d’être parmi les meilleurs et de faire tout ce qu’il faut pour le rester.
 




Le Coopérateur agricole En quoi le programme québécois de soutien du revenu agricole a-t-il changé le sort des agriculteurs?

Michel St-Pierre Tout ça a été extrêmement positif! On a propulsé l’agriculture dans un autre univers, celui d’une PME. Et le niveau de vie a rapidement atteint une parité avec l’ensemble des familles. Mais il y a eu des dérives.

C. A.
Quelles sont-elles?
M. S.-P.

Première dérive, le programme d’assurance stabilisation du revenu agricole (ASRA) a été utilisé par tous les gouvernements qui se sont succédé à toutes sortes de fins. On en a fait un programme pour lancer des productions, par exemple le bœuf et l’agneau, comme politique d’occupation du territoire et aussi dans la gestion de crise. Tout ça parce que c’était plus facile de décaisser des fonds dans un programme comme celui-là que d’aller chercher des fonds sur une base ad hoc. Je n’accuse personne. C’était l’histoire de l’ASRA de 1976 jusqu’à aujourd’hui.

 
C. A.
La deuxième dérive, quelle est-elle?
M. S.-P.

Le programme a dérivé de sa ligne directrice qui était celle de recherche de productivité. Chacune des enquêtes de coûts de production révèle qu’il y a des écarts énormes, du simple au double, entre des groupes de tête et le dernier groupe qui, lui, touche une aide à la subsistance. Aujourd’hui, 20 % de producteurs génère presque 80 % des revenus agricoles. À l’autre extrémité, il y a des gens dont les objectifs reposent sur une économie de proximité, de valeur ajoutée, incluant l’agrotourisme. Mais ce sont deux parties qui se jouent de façon très différente.

 
C. A.
Le système québécois a-t-il engendré d’autres dérives?
M. S.-P.

Ma grande inquiétude tient au fait qu’il a coupé les signaux du marché, mais aussi créé une bulle de sécurité sans nul autre pareil en Amérique du Nord. Une bulle qui porte deux noms, ASRA et gestion de l’offre. 90 % des revenus agricoles sont couverts par l’un ou l’autre de ces deux grands blocs. Cela a entraîné une série d’effets pervers. Le premier, l’endettement. On est les plus endettés au Canada avec un taux de l’ordre de 30 % en termes de dettes par actif. La moyenne canadienne est de 18 %, la moyenne américaine 10 %.

 
C. A.
La facilité de crédit provoque-t-elle d’autres effets pervers?
M. S.-P.

On emprunte pour transférer nos fermes. Ça aussi c’est un modèle québécois. On veut vendre notre ferme à la génération suivante parce qu’on dit que l’on n’a pas de régime de retraite. Le Québec est la seule place en Amérique du Nord où les fermes sont vendues d’une génération à l’autre. Pourquoi? Parce qu’on vit dans une immense bulle de sécurité et une offre de crédit abondante.

 
C. A.
C’est pire que ce que le rapport Pronovost avance?
M. S.-P.

 Oui. J’émets des réserves, car il y a des gens qui sont dans la catégorie très bonne et pas endettée. D’autres sont dans la catégorie très endettée. Les économistes disent que ça prend en moyenne 5 $ pour produire 1 $ de revenus agricoles. Il y a des producteurs pour qui ça prend 17 $! Faut que quelqu’un dise, à un moment donné, « fais autre chose ».

 
C. A.
Il y a l’état financier des fermes québécoises et les finances publiques de l’État québécois. On parle d’un déficit d’un milliard $ pour l’ASRA, un montant principalement alloué à quatre productions dans trois régions. A-t-on les moyens de se payer une agriculture nordique multifonctionnelle?
M. S.-P.

On est à la croisée des chemins. On met deux fois plus d’argent dans le soutien de notre agriculture que la moyenne canadienne, plus que les Américains. On a des niveaux comparables à la Norvège et l’Islande. Les données sont validées par des spécialistes. On ne peut pas dire que l’État québécois est pingre. Les Québécois investissent 700 M$ par année dans leur agriculture, la même somme que l’Ontario qui est presque deux fois plus productive. Peut-on stabiliser un modèle plus efficace?

 
C. A.
Avez-vous des pistes de solution?
M. S.-P.

 Oui mais dans une deuxième étape. D’abord, est-ce que l’on veut vraiment changer ou bien si l’on veut combattre le changement?

 
C. A.
L’impression véhiculée dans les médias est, de un, que vous menez une opération secrète et deux, que le milieu agricole désire le statu quo?
M. S.-P.

C’est faux! Depuis le 10 juillet, je suis sur la route. Le premier groupe que j’ai rencontré c’est le comité de sécurité du revenu de l’UPA, président en tête, et toutes les fédérations spécialisées sauf celle de l’ovin qui est à venir. C’est logique, le gars du porc vit une réalité très différente de celui de grande culture ou de pomme de terre. À chaque fois, j’ai eu des marques de satisfaction, j’ai même des lettres pour en témoigner.

 
C. A.
Donc, il y a un plan de match?
M. S.-P.

C’est sûr, depuis le début. Il a été présenté le 10 juillet au comité de sécurité du revenu et je l’ai répété dans une lettre à Christian Lacasse.

 
C. A.
Dans la refonte de l’ASRA, envisagez-vous un plus grand nombre de choix de productions stabi­lisées que celles qui accaparent la majorité des aides soient les productions de porc, porcelets, maïs et bœuf?
M. S.-P.

On parle d’élargir les possibilités. Exemple, on faisait très peu de soya au Québec. Cette légumineuse s’inscrit parfaitement dans la rotation de cultures. À l’époque, on avait des problèmes de compactage et d’épuisement des sols dans la région de Saint-Hyacinthe où l’on produisait maïs après maïs. Pourquoi on ne cultivait pas de soya? Parce que cette production n’était pas stabilisée. On l’a fait et ça a été une bouffée d’oxygène.

 
C. A.
Vous voudriez répéter l’expérience du soya dans d’autres productions?
M. S.-P.

Oui, pour décloisonner l’agriculture. N’oublions pas que les producteurs qui se présentent devant un banquier avec un plan d’affaires basé sur une production stabilisée pour acheter un voisin, le crédit est rapidement approuvé. Présentez-vous maintenant avec un plan d’affaires pour produire du topinambour.

 
C. A.
D’autres pistes de changement?
M. S.-P.

Il faut sortir du schéma de coût de production à modèle unique. Quand on me dit qu’il n’y a pas d’autres options que le statu quo étendu à toutes les autres productions, ce n’est pas ça que me disent les producteurs maraîchers et d’horticulture ornementale. Ils veulent un filet de sécurité qui leur permette de se présenter chez un banquier avec la même perspective d’avenir offerte aux producteurs de maïs ou toute autre production stabilisée.

 
C. A.
Peut-on s’attendre à ce que vous suiviez une des recommandations du rapport Pronovost en adaptant l’ASRA à une forme de programme de découplage à l’européenne?
M. S.-P.

Le découplage, sans obligation, est un échec. Cette année les céréaliers français avaient une somme garantie malgré la flambée du prix des céréales. Jean Pronovost n’avait pas vu cet effet pervers là. J’ai tenu quelque 30 rencontres et je n’avance pas ça.

 
C. A.
Comment comptez-vous redistribuer le soutien limité de l’État, prendre à Paul dans le porc pour le donner à Pierre dans le topinambour?
M. S.-P.

La logique d’une attribution budgétaire s’inscrit dans l’arbitrage. Est-ce qu’on peut faire mieux avec une somme qu’on n’a même pas établi à 300 M$ par année? Le ministre d’ailleurs le dit, 300 M$ c’est insuffisant. Je pense que c’est vrai.

 
C. A.
Pensez-vous plafonner l’aide de l’État à 150 000 $ par ferme comme le rapport Pronovost le recommande ou encore à 360 000 $US par ferme comme les Américains avec le dernier Farm Bill?
M. S.-P.

Le rapport Pronovost dit que le caractère pluriel de notre agriculture doit être reconnu, les gros comme les petits. On doit poser la question du plafonnement. La réponse n’est pas encore connue. Sans mettre un plafond absolu, on parle d’une forme de modulation du niveau de soutien.

 
C. A.
Vous mentionnez que l’ASRA et la gestion de l’offre ont maintenu l’agriculture québécoise dans une bulle de sécurité. Par ailleurs, l’OMC semble un train un peu ralenti, mais qui avance inexo­rablement, sera-t-on prêt?
M. S.-P.

Si on établit un consensus sur le fait d’avoir une véritable révision et une modernisation de nos outils de soutien, ça va se faire sur une période de transition.

 
C. A.
Vous prévoyez combien de temps pour cette période de transition?
M. S.-P.

Difficilement moins de 5 ans. On ne change pas les règles du jeu comme ça. Les producteurs ont pris des décisions de bonne foi avec les réalités du moment. Toute modification devra se faire avec beaucoup de délicatesse et de doigté. C’est le message que je porte partout dans mes réunions avec les producteurs jusqu’au Conseil du trésor.

 
C. A.
Où en êtes-vous dans votre démarche?
M. S.-P.

J’ai une équipe qui planche sur quatre chantiers. Le premier, celui de simulations de projections de l’ASRA. Le deuxième sur la multifonctionnalité et les biens et services environnementaux, en d’autres mots des contrats de société qui peuvent être donnés aux producteurs. Le troisième, l’examen par La Financière agricole de l’adaptation d’un programme fédéral de soutien de revenu, Agristabilité, qui contrairement à l’ASRA ne déclenche pas facilement. Le quatrième chantier examine les besoins pour réaliser cette transition de 5 ans sur une base individuelle plutôt que collective.

 
C. A.
Se trompe-t-on si on dit que vous cherchez à redonner du leadership au MAPAQ?
M. S.-P.

On ne se trompe pas certain. C’est un souhait que les gens ont exprimé assez clairement.

 
C. A.
Vous devez remettre votre rapport en mars 2009, pensez-vous que votre travail va être dilué, voire déposé sur une tablette, par le nouveau gouvernement en place?
M. S.-P.

(Soupir) Je ne le souhaite pas. Ce serait bien dommage, dans l’intérêt supérieur de l’agriculture, à long terme.

 





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