Dans sa jeunesse, à la maison, l’agriculture n’est pas valorisée outre mesure. Charles Proulx naît sur une ferme où l’on pratique une agriculture de subsistance dont sa mère a la charge. C’est son père, menuisier et musicien (excellent violoniste), qui fait vivre la famille. Ce dernier ne voit aucun avenir dans les métiers de la terre. Il n’encouragera jamais ses enfants à y faire carrière. Charles, l’aîné, sera le seul à choisir cette voie.


Je n’ai pas d’animosité envers mon père, indique le producteur de 60 ans qui siège au conseil de La Coop fédérée depuis 2004. Au contraire. Je respecte les opinions. Comme en démocratie. Cela a peut-être contribué à forger mon caractère. » Un caractère fort, disent ceux qui le côtoient, et qui en ébranle certains. Gare aux apparences. Charles a l’esprit fin…

« Je suis parfois un peu brutal, c’est mon défaut », admet-il. « Brusque », corrige son épouse Édith Pelletier. Monter aux barricades pour défendre une idée, au risque de déplaire, de choquer, jamais il n’hésite, même s’il est seul à la défendre. « Je ne suis pas au conseil de La Coop fédérée pour me faire des amis, dit Charles qui a néanmoins un très grand respect pour ses collègues. Le rôle des administrateurs est de faire avancer l’agriculture. » Pour cela, croit-il, le choc des idées est nécessaire. « Il n’y a pas de place ici pour les yes man. »

Charles a le caractère du chien Boxer dont il a déjà pratiqué l’élevage et l’exposition pendant plusieurs années. Sous un couvert bourru et bagarreur, le Boxer est en réalité fidèle, dévoué, protecteur et, lorsque nécessaire, combatif.

« Il s’exprime d’une façon qui va parfois nous reculer sur nos chaises et il aime jouer ce jeu, fait savoir Gaston Blais, administrateur à La Coop fédérée. Mais il vient toujours nous rechercher et s’intéresse à ce que chacun fait. Avec sincérité. Il a de grandes valeurs. C’est le type qu’on a avantage à connaître pour notre organisation. »

« C’est un homme très intelligent, cultivé, articulé, engagé, qu’il dissimule en se donnant parfois des airs de cabotin! » indique Claude Lafleur, chef de la direction de La Coop fédérée.

Charles souhaite siéger au conseil pour y assurer une meilleure représentativité de la production porcine. Mais à son arrivée il ne fait pas l’unanimité. Quelques-uns le perçoivent alors davantage syndicaliste que coopérateur. Dans le camp syndical, on voit d’un drôle d’œil qu’il prenne position de part et d’autre de la clôture.

Charles Proulx est-il syndicaliste ou coopé­rateur? « Les deux, dit-il. La coopération et le syndicalisme sont des outils appartenant aux producteurs et créés pour leur bien-être. Chacun joue un rôle primordial. Il est urgent que ces orga­nisations s’entendent sur des principes de gouvernance du monde agricole. À nous d’en donner les orientations. »

Charles est président de la Fédération régionale de l’UPA de la Côte-du-Sud et siège au conseil exécutif de Groupe Dynaco, coopérative agro­alimentaire. Il a aussi été président de la Fédération des producteurs de porcs du Québec (FPPQ).

« Ce n’est pas facile d’être assis entre deux chaises, dit Claude Lafleur, c’est pourquoi il s’est donné comme mission de rapprocher les deux grandes institutions nationales. »

Il collaborera à l’organisation de rencontres entre les coopératives et les syndicats de la Côte-du-Sud et du Bas-Saint-Laurent. « Des extrémistes et des modérés, il y en a des deux côtés, dit Charles. Mais la majorité est en faveur d’un rapprochement. »

Dès les premiers C. A. de La Coop fédérée, il est étonné de constater combien l’entreprise se préoccupe de la prospérité des producteurs. Un engagement que bien souvent les syndicats ignorent, dit-il. « Pour prospérer, il faut faire de l’argent, croit l’administrateur qui élève du porc et des moutons à Saint-Roch-des-Aulnaies. Étrangement, on accepte qu’un privé en fasse, mais pas toujours une coopérative. Il faut changer cette mentalité. »

« À Groupe Dynaco, où il siège depuis 1998, Charles s’assure que les décisions tiennent d’abord compte des intérêts économiques, mais aussi politiques, des producteurs », dit Rosaire Beaulieu, président de la coopérative. Dès ses débuts, il a cherché à maximiser l’efficacité de la meunerie en proposant d’y fabriquer, par exemple, pour une journée entière, un seul type de moulée.

En 1994, alors qu’il préside la Fédération, Olymel place une requête pour accroître le poids des porcs d’abattage. Charles est d’accord, à condition que le marché puisse l’absorber et que les producteurs soient justement rétribués.

À l’école, il défend ses frères et sœurs. « Ça jouait dur dans les rangs, dit-il. Je me suis souvent battu.

Je n’ai jamais r’viré d’bord ni eu peur du gaillard de six pieds quatre. » Un jour il est confronté à un type plus âgé et plus grand que lui qui le menace. Charles décide d’user de stratégie. Il lui fait savoir que peu importe l’issu du combat, il en sortira vainqueur. S’il perd, le gaillard passera pour un lâche pour s’en être pris à plus jeune et plus petit que lui. S’il gagne, le mec perd de nouveau la face pour s’être fait régler son compte. Charles n’a pas eu à se battre. Ses mots ont eu raison de son adversaire.

« Je ne me bats plus avec mes poings, mais avec ma gueule, fait-il savoir. Et je vends cher ma peau. J’accepte d’être critiqué et je suis capable d’encaisser. Mais ne me dites pas que j’ai tort. Prouvez-moi que vous avez raison... »

Sa devise : « Mes pensées sont des aimants. On attire à soi ce que l’on pense. On vit exactement ce que l’on pense. » Il se la remémore dans toutes les sphères de sa vie.

Seul, il a déjà renversé une décision du conseil de La Coop fédérée. On avait statué que les producteurs de porcs fabriquant leur moulée à la ferme ne pouvaient obtenir la certification porc La Coop. Charles, qui fabrique à la ferme, se fait leur porte-parole. Il argue qu’ils achètent des grains, des suppléments et de la génétique de leur coopérative. Il a gain de cause et au conseil, tous se rallient. Loin de lui l’idée de ne penser qu’à ses propres intérêts. « Il faut se détacher de l’impact qu’une décision aura sur sa seule entreprise, dit-il. C’est un pour tous et… l’oubli de soi pour la collectivité. »

« Sous des allures d’un gros tough pas très flexible, c’est un homme capable d’une bonne réflexion et d’une bonne argumentation, commente Laurent Pellerin qui a été président de la Fédération des producteurs de porcs de 1985 à 1993 et président de l’UPA de 1993 à 2007. Il aime provoquer pour voir de quel bois les gens se chauffent. Homme de caractère au franc parlé, il cache une nervosité intérieure qui le fait parfois douter. Il est loyal envers les gens avec lesquels il travaille. »

À cinq ans, Charles veut déjà être agriculteur. À l’ITA, il se passionne pour l’élevage des moutons. C’est sur les bancs d’école qu’il rencontre Édith. Ils auront quatre enfants.

En 1975, après deux ans comme fieldman à la coopérative de Saint-Jacques de Montcalm, où il fait ses premiers pas en production porcine, il décroche un emploi semblable à la Coopérative agricole de la Côte Sud. Deux des frères de son épouse veulent démarrer, sous intégration, une maternité de 125 truies à Saint-Roch-des-Aulnaies où a grandi Édith. Charles y élit domicile et s’associe avec eux.

Le troupeau passe à 300 truies en 1977. En 1981, la crise porcine frappe. Les taux d’intérêt bondissent. Charles, qui effectue la comptabilité, est formel : il faut grossir encore, sinon c’est la faillite. La ferme ne peut les faire vivre tous les trois.

Ses deux beaux-frères, qui ont décroché un emploi chez Bombardier, se retirent de l’entreprise pour lui permettre d’en vivre. Si elle est trop petite pour trois, elle est trop grosse pour un. En 1982, il s’adjoint un employé. Cela lui permet de consacrer plus de temps au syndicalisme. Il est alors président du Syndicat régional des producteurs de porcs de la Côte-du-Sud et vice-président de la FPPQ.

En 1985, les producteurs de porcs n’appuient pas les recommandations d’une étude de mise en marché. Déçu devant leur refus d’avancer, il quitte les deux postes, mais demeure administrateur au syndicat local de l’UPA dont il reprendra la présidence en 1991. Il sera à nouveau le vice-président de la FPPQ de 1991 à 1993, puis président de 1994 à 1997. Il laissera la production porcine en bonne situation économique et politique. Il aura œuvré à la mise sur pied de l’encan électronique, des conventions de mise en marché et de l’effort environnemental. La FFPQ est la première organisation à avoir dressé le portrait agroenvironnemental de sa production.
 

Charles se donne encore quelques bonnes années d’engagement avant de ralentir le rythme. « Je n’ai jamais pris de vacances  », dit-il. Sa fille Christine gère l’élevage de 500 brebis. Son fils, Olivier, et sa conjointe Geneviève, qui ont cinq enfants, ont la responsabilité des 150 truies, de l’engraissement et d’une production biologique de grain, d’asperges et de pommes de terre. Olivier a décroché le prix Meilleure relève au Gala des agricultrices de la Côte-du-Sud en 2007. Charles, décoré du titre Agriculteur de l’année en 2006 au même gala, a acheté une terre sur laquelle il rénove une résidence d’autrefois. David, son autre fils, travaille en informatique. Et Louise, l’aînée, en a plein les bras avec ses huit enfants! Charles et Édith aussi, comme parents, et grands-parents, prenant soin de toutes ces tendres jeunesses…


Dans son sillage, Charles en a déstabilisé plus d’un. Mais tous ceux qui ont eu affaire à lui apprécient son honnêteté, sa sensibilité, son sens du devoir. Et reconnaissent qu’il fait avancer les
causes pour lesquelles il se bat.



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