Au moment où Montréal abandonne le Grand Prix de Formule 1, les agriculteurs du Québec se dotent de plus en plus d’une formule garante de leur avenir dans l’actuel contexte de concurrence mondiale, les Coopératives d’utilisation de matériel agricole, mieux connues sous l’acronyme cuma.

Implantée au Québec au début des années 90, la cuma vise un but principal : diminuer les coûts de production à la ferme. À Leclercville, l’aventure a commencé par l’achat d’un semoir Brillon par
12 producteurs. « Si j’achetais mon Brillon seul pour avoir accès à une nouvelle technologie plus performante, ça revenait à 90 $ l’hectare, en groupe c’est 10,00 $ l’hectare, soit dix fois moins cher! » explique Denis Richard, un des fondateurs et président de la cuma de Leclercville dont les membres ont fêté le 14e anniversaire en juillet dernier.

Toutefois, le chemin qui a mené du premier achat en commun du semoir Brillon d’une valeur de 12 000 $ à l’actuel parc de machineries, évalué à 1 million $, n’a pas toujours été facile. L’aventure est d’abord humaine. Qui, par exemple, va avoir la presse en premier chez lui à la coupe des foins? « C’est de la coopération. Faut que tu prennes la décision que tu vas perdre un peu d’autonomie pour gagner de l’autonomie financière dans ton entreprise », explique Denis Richard.

À l’heure où les fermes se mécanisent de plus en plus, faute de main-d’œuvre, et que le prix de la machinerie agricole s’envole, le cumiste améliore le bilan de son entreprise puisque l’achat d’une part sociale dans une cuma est porté aux livres comptables en tant qu’actif. Tandis que la dette contractée par un producteur individuel pour l’acquisition d’un équipement coûteux, elle, s’inscrit comme un passif. En un tour de piste, la formule cuma permet de diminuer les coûts de production, mais aussi l’endettement des entreprises qui, au Québec, sont les plus endettées au pays.
 
Denis Richard : Les cumas, pour voir loin!

Toutefois, il faut apprendre à se faire confiance, car la cuma n’est pas un « noyau de producteurs d’individualistes organisés ». Le secret : du leadership pour roder la machine, particulièrement les cinq premières années d’existence. Et des règles claires. Par exemple, dans le cas de la réservation d’équipements, « le responsable d’une machine a en main une liste de noms tirés au sort. S’il y a conflit entre deux membres, le responsable l’attribue au producteur qui a priorité », poursuit Denis Richard. Et le matériel doit rouler. Dans l’exemple du semoir, les membres de la cuma de Leclercville ont établi que, selon la superficie moyenne des fermes, ils pouvaient semer leurs champs de luzerne en cinq heures. Après cette période, l’utilisateur refile l’engin à un autre producteur si bien qu’en une journée, on a ensemencé les champs de trois entreprises. On fait évidemment preuve de souplesse quand Dame Nature s’en mêle ou qu’un empêchement majeur change la donne, mais pas question qu’une machine reste stationnée dans une cour lorsque requise en pleine saison.

La gestion du temps, du matériel, du travail et administrative sont au cœur de la réussite d’une cuma. Sans compter la gestion du territoire.

La distance entre les membres ne doit pas dépasser un périmètre de 25 km2 sans quoi la trop longue attente pour obtenir de la machinerie et le coût du carburant pour couvrir les distances sapent les avantages.

Comment ça marche?
Les cumas sont régies par la Loi des coopératives et il faut au moins cinq entreprises fondatrices pour lancer le projet. La cuma de Leclercville compte 26 membres et 59 branches d’activités pour un total de 67 machines. Une branche d’activités consiste au regroupement d’un minimum de trois producteurs et peut inclure deux ou trois machines. Par exemple, les cinq producteurs de lait biologique de la cuma de Leclercville se sont dotés d’une herse rotative et de deux sarcleurs, un lourd en rangs pour le maïs et le soya, l’autre à peigne pour les céréales, afin de combattre les mauvaises herbes puisqu’ils n’ont pas le droit d’appliquer d’herbicides dans leurs champs.
 
Camille Morneau, le père des cumas au Québec, a pris sa retraite en décembre 2008. Les cumas se sont installées à contre-courant. Il n’y a pas si longtemps et même encore aujourd’hui, la taille du parc du matériel agricole d’une entreprise était signe de réussite. Les mentalités changent.

Pour obtenir un droit d’usage de matériel, les membres doivent adhérer à une branche d’activités et souscrire à une quote-part de 20 % de son coût d’achat, divisé également par le nombre d’utilisateurs, tout en s’engageant par écrit pour toute la durée de financement. Les coûts d’utilisation d’une machine sont évalués en fonction du contrat d’engagement en début d’année et réajustés en fin de saison.





Les amortissements du matériel sont rapides, de cinq à sept ans, pour permettre le renouvellement d’équipement dernier cri et minimiser les coûts d’entretien et de réparations. Ce faisant, aussi, la cuma augmente son taux de réussite, car les bris peuvent être source de friction. « On ne démarre pas une cuma avec de la machinerie usagée, c’est le meilleur moyen de tuer le projet dans l’œuf  », explique Camille Morneau, conseiller en aménagement et développement rural au MAPAQ, à qui on attribue la paternité des cumas en sol québécois.
 
Source : MAPAQ

La valeur résiduelle d’un équipement ne doit jamais être inférieure à 20 % à son coût d’achat pour que le producteur n’éponge pas de pertes et que la cuma puisse continuer d’acheter de la machinerie. Si la règle d’or pour l’achat d’une machine est un dépôt de 20 % en argent sonnant et 80 % d’emprunt, celle-ci peut évoluer.

« Avec le temps, on a gagné la confiance de notre banquier. Si bien qu’aujourd’hui, on opère avec une ligne de crédit au lieu de faire chaque fois une demande de prêt pour financer une machine. Ça économise temps et paperasse. Si on a 800 000 $ d’empruntés, il faut que la valeur des machines de notre parc soit au moins d’un million $. On fait une résolution au conseil d’administration et notre secrétaire émet un chèque. »

Selon M. Morneau, les cumistes doivent éviter deux pièges pour maintenir la santé de leur coopérative. Le premier : le surinvestissement par l’acquisition de machinerie trop grosse pour les besoins « qui se traduit par la création d’achats inutiles et l’augmentation des coûts de production ».

Le second : le sous-investissement, pour économiser des bouts de chandelles, qui augmente aussi les coûts de production parce qu’ « on passe son temps à réparer les bris ». D’après Denis Richard, la cuma aide la ferme familiale québécoise à demeurer compétitive sans devoir embrasser le gigantisme parce que « ton coût par balle de foin ou par hectare va être plus conforme à ce qui se fait ailleurs en Amérique du Nord ». La formule facilite aussi le transfert de ferme et la relève. M. Morneau rappelle qu’en prenant le virage cumiste, les producteurs améliorent leurs conditions de travail, brisent leur isolement et qu’ils maintiennent leur milieu, la campagne, bien vivante. Les deux hommes soutiennent que les cumas, au nombre de 71, pourraient doubler au Québec.
 
Cuma haute vitesse! Les 26 membres de la cuma de Leclercville se sont dotés d’un service Internet haute vitesse alors que la majorité du Québec rural n’a pas accès à l’Internet ordinaire. Un des membres de la coopérative a suggéré au fournisseur d’utiliser un de ses silos comme antenne au lieu d’en ériger une au coût de 100 000 $. Les producteurs ont eu accès à cette technologie en moins de trois mois! Le coût du service est d’environ 40 $ par mois.

Cette presse à balle carrée régurgite de 75 à 100 balles de foin à l’heure. Longueurs et poids possibles de ces balles géantes : entre 2 mètres et 272 kg et 2,6 mètres et 363 kg. Prix de la presse :
75 000 $. La presse a été achetée par trois producteurs par l’entremise de la cuma de Leclercville et rentabilisée grâce au travail à forfait. Cette branche d’activité a créé un emploi. François Auger, le fils d’un des producteurs, étudiant en machinerie agricole, est l’expert en la matière. Il a fait pondre 8500 balles à cette presse au cours de la saison 2008.

Les cumas en chiffres
71 cumas au Québec
1 en Ontario
Environ 2000 entreprises
764 branches d’activités
800 machines
Actifs : 12,5 millions $
Nombre moyen de
membres par cuma : 20
Âge moyen : 41 ans

Quelles sont les activités des cumas?
Semences
Travaux du sol
Ensilage

Dans quelles productions?
Vaches laitières
Ovine
Maraîchère
Bovine
Agroforestière
Grandes cultures

Source : MAPAQ

Des chiffres alarmants!
Sur un indice « tracteur » 100 au Canada, qui compulse le taux d’endettement des producteurs par rapport à la machinerie agricole, le Québec détient le record
de 300! Les « vieux » tracteurs de la Belle Province trouvent facilement preneur en
Ontario et au Nouveau-Brunswick. Le taux d’endettement des producteurs québécois est de l’ordre de 30 % en termes de dettes par actif. La moyenne canadienne est de 18 %, la moyenne américaine est de 10 %.

Source : Michel Saint-Pierre, secrétaire général associé, Ministère du Conseil exécutif




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