Qu’est-ce qu’être une vraie agricultrice en 2008? Pour certains, c’est d’être excellente dans les performances au champ, à la ferme, auprès de la famille. Pour d’autres, c’est réussir la rencontre de ses valeurs personnelles et professionnelles. Entretien avec Mireille Leclerc, copropriétaire de la Ferme Jalec à Saint-Gabriel, pour qui l’agriculture est un mode de vie.


Coups de foudre
Relève de l’année en 2004 au Gala des entre­prises de la Mitis, Mireille ne se prédestinait pas à devenir agricultrice. Ses parents, Jacques et Nicole Leclerc, produisaient du lait lorsqu’elle était jeune. C’était clair, les vaches ne l’intéressaient pas. Elle s’est donc inscrite en littérature à la fin de ses études secondaires pour devenir professeure. Voyant qu’ils n’allaient pas avoir de relève –
Mireille et sa sœur n’étant pas intéressées à ce moment-là –, ses parents vendent leur quota de lait en 1995, au plus bas du prix du marché. Ce n’était pas la conclusion de leur carrière pour autant, ils achètent alors des moutons et se lancent dans la production ovine.

Peu avant le congé des Fêtes de 1996, Jacques demande à Mireille si elle peut l’aider durant les vacances. Elle accepte. Arrive ce qui devait arriver, elle a un coup de foudre pour les moutons. À partir de ce moment-là, tout s’est enclenché rapidement.

Agneaux à l’engraissement

Elle commence des études en Gestion et exploitation d’une entreprise agricole (GEEA) au Cégep de Matane, cours qu’elle termine en 1999. Après quelques contrats en assurance récolte pour La Financière agricole du Québec, elle devient officiellement actionnaire de la Ferme Jalec, en 2001.

L’autre coup de foudre de Mireille : son conjoint Yann Normand. Le couple s’est rencontré lors de sa dernière année d’études secondaires. L’un et l’autre ne se sont jamais quittés depuis. Yann n’a jamais souhaité acheter l’entreprise des Leclerc. Il a toujours travaillé à l’extérieur, tantôt comme professeur et maintenant comme directeur adjoint de l’école polyvalente Le Mistral, de Mont-Joli.
Cependant, il aide régulièrement dans les petits travaux de la ferme. Pour plusieurs agriculteurs, le fait que Yann travaille à l’extérieur règle tous les problèmes, mais il n’en est rien… Il y a deux côtés à une médaille. Leurs défis se situent à des endroits différents.

Le transfert de ferme

Lorsque Mireille a décidé de reprendre la ferme de ses parents, elle a fait appel au Centre régional d’établissement en agriculture (CRÉA) du Bas-St-Laurent. C’est un organisme qu’elle connaît bien pour y avoir été active pendant cinq ans, dont quatre ans à titre de présidente. L’aide professionnelle de ce centre a permis à la famille Leclerc de vivre le transfert plus facilement. Il a été positif sur plusieurs points, mais il a fallu un temps de pause à tous les membres de la famille pour s’interroger sur les objectifs et les valeurs que tous poursuivent. « C’est particulier d’être si collé sur notre famille et de ne jamais se parler des vraies affaires parce qu’on n’a pas le temps...»

Le processus de ce transfert a été accéléré parce que les parents étaient prêts à passer le flambeau. En fait, la plus grande difficulté rencontrée par la mère a été de laisser la maison à sa fille. Pour qu’elle s’implique à la hauteur de ses espérances, la petite famille de Mireille devait habiter dans la maison adjacente à la ferme.
 
Mireille n’hésite pas à faire participer ses enfants aux travaux de la ferme.
Les parents ont donc déménagé dans une autre résidence située à trois kilomètres leur permettant de faire une coupure tout en restant près de l’action lorsque le cœur leur en dit.

Pour Jacques, la chose la plus importante était que Mireille le laisse travailler à la ferme. « Notre santé c’est de travailler. La pire chose, c’est de ne pas travailler », fait-il valoir. Après plus de 50 ans sur cette terre, il ne pouvait pas souhaiter de meilleure vie pour sa fille. Peu importe la grosseur de la ferme, l’essentiel c’est d’être heureux. Il n’a pas beaucoup ralenti depuis que sa fille a pris les rênes de l’entreprise. Il se lève toujours de bonne heure pour aller faire son train. Comme quoi les bonnes habitudes ne changent pas.

Enfin, un lien intergénérationnel important s’est établi entre les enfants de Mireille et leur grand-père. Lors de notre passage, Jacques attendait la fin de l’entrevue pour partir labourer avec Matthias, le plus jeune fils de Mireille qui lui avait demandé de l’accompagner.

Un métier d’homme dans un corps de femme!
Prendre la relève d’une ferme lorsqu’on est une femme et que notre conjoint travaille à l’extérieur, c’est concilier le travail à la ferme, la famille et la gestion d’une entreprise agricole. Une gymnastique bien exigeante parfois. Comment bien planifier une grossesse quand on est agricultrice? Il n’y a jamais de bon moment pour prendre une pause et s’arrêter. Certaines femmes auraient été fières de dire qu’elles avaient fauché la veille d’accoucher. Pour Mireille, ce n’est pas une fierté.

Son premier fils, Justin, pesait plus de 4,5 kilos (10 livres) à la naissance. Se relever de l’accou­chement a été plus long qu’elle ne l’aurait espéré. De plus, elle n’a pas eu le temps de donner ses instructions avant l’accouchement croyant pouvoir le faire plus tard... Heureusement, ses parents et son conjoint l’ont beaucoup aidé. Son père, particulièrement, ne ménageant pas les heures passées à la bergerie. Elle nous confia qu’elle avait été capable de faire le même travail qu’un homme jusqu’à son premier accouchement. Après cette étape si importante, elle n’a pas eu le choix d’ajuster sa routine de travail en conséquence.

Les valeurs avant tout
Être agricultrice présente, pour Mireille, plusieurs avantages dont celui d’être plus près de ses enfants. L’étape la plus difficile a été d’assumer ses choix et de cesser de se comparer au modèle traditionnel d’agriculture. Elle considère la venue de ses enfants comme le plus grand privilège que la vie lui ait accordé. Elle a amené Justin le plus souvent possible à la bergerie. Quand elle ne
pouvait pas, comme lorsqu’elle fauchait, elle traînait son tire-lait et sa glacière pour être certaine de ne pas manquer les boires de son fils. Après un an à ne plus dormir (allaitement et stress), il n’était plus question d’être bonne partout. « Il fallait que je sois bonne dans le champ, dans l’étable, que je sois une super blonde, que je sois présente pour mes enfants, que je sois active et que la famille mange bien. Je ne suis pas une vraie... » Elle s’est mise à se questionner sur ses perceptions traditionnelles de l’agriculture.

Jacques Leclerc et son petit fils Matthias

L’arrivée de Matthias, son 2e FILS
Contrairement à plusieurs agricultrices, le fait de ne pas avoir de conjoint sur la ferme lui a permis de faire des choix différents et plus liés à ses valeurs. Elle a pris la ferme pour être le plus souvent possible avec ses enfants. Cependant, lorsque ses enfants étaient là, elle était complètement épuisée.

Que faire?
La première solution a été d’envoyer ses enfants à une garderie en milieu familial tout près de la ferme et à temps partiel uniquement. Elle pouvait donc vaquer plus rapidement aux travaux. La deuxième a été de consacrer ses efforts aux champs et à la bergerie, au détriment de la machi­nerie. Afin d’éviter une coupure trop brusque à son père, qui aimait beaucoup le travail mécanique, elle ne renouvellera simplement pas le parc de machinerie. Ainsi, il a pu se faire tranquillement à l’idée. De plus, son plus proche voisin, Patrice, lui offrait de faire certains de ses travaux à forfait. En plus de l’aider en faisant ses semences, elle encourageait un voisin!

L’agriculture : si tu n’avances pas, tu recules
Lorsque Mireille a repris la bergerie en 2001, elle avait un important projet d’expansion. Elle voulait grossir l’entreprise, jusqu’à 600 brebis. Avant de se lancer, elle a contacté plusieurs bergers qui avaient pris de l’expansion. Elle désirait savoir s’ils travaillaient moins. Ils ont répondu non. Dans les faits, c’était pas mal plus de travail. Est-ce qu’ils faisaient plus d’argent? La majorité a répondu non. Bref, elle était convaincue que de grossir son entreprise ne valait pas la peine, surtout si elle devait aller contre ses propres valeurs.
 
Pierre-Marc Cantin, expert-conseil à La Coop Purdel
Et maintenant?
Avec un troupeau de 450 brebis croisées et une moyenne de 1,7 agneau né par agnelage, avec un intervalle d’agnelage moyen de 272 jours, Mireille dirige principalement sa production vers l’agneau lourd de marché. Parallèlement, elle a augmenté ses performances techniques aux champs. Un des premiers facteurs d’amélioration a été de faire épandre de la chaux pour augmenter le pH de ses sols. Cette année, d’après les conseils de Pierre­-Marc Cantin, son expert-conseil de La Coop Purdel, elle s’est tournée vers le semis direct. Pour elle, c’est important d’avancer et d’optimiser la terre.

Section froide de la bergerie

Quels conseils à donner pour ceux et celles qui prendront la relève? Dans un premier temps, savoir s’entourer des bonnes personnes permet de faire de bons choix. Ensuite, s’inspirer de ce que les autres ont fait tout en gardant à l’esprit que lorsqu’on réalise un projet d’entreprise, il est important de prévoir l’impact possible sur sa vie personnelle. « Ce n’est pas vrai que l’on n’a pas le choix. Il faut toujours garder en tête ce que ça peut m’apporter. » Pour Mireille, c’est le mariage entre ses valeurs personnelles et ses valeurs professionnelles où tout le monde aura de la place...

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