Oui, souligne Pierrette Desrosiers, psychologue du travail qui depuis un peu plus de dix ans s’intéresse aux nombreux défis humains des entreprises familiales agricoles. À chaque génération ses défis. Étiquetée la génération de l’immédiat, ces jeunes âgés entre 15 et 30 ans ont tendance à être moins tolérants que leurs parents à la frustration. À côté de cette compétence manquante, nuance la psychologue, il y a des forces vives qui ne demandent pas mieux que de s’exprimer. Cette génération est très ouverte sur le monde et très adaptable. Elle n’a pas peur du changement et est, de manière générale, confiante et optimiste à l’égard du monde de l’emploi et des nouvelles technologies. »

À côté des Y, il y a les X, âgés entre 31 et 45 ans et les boomers, âgés de plus 45 ans. Ce sont les parents. Étiquetés de workaholics, ils ont la réputation d’être de grands travaillants et de faire passer l’entreprise avant tout. Selon les Y, les boomers sont obsédés par l’argent et pensent trop tard à leur qualité de vie. Ils sont à la fois progressistes et conservateurs tout en étant prudents, voire résistants face au changement. « Cette génération, soit les parents qui sont actuellement à l’étape de préparer leur retraite, a dû faire preuve de beaucoup de créativité et de débrouil­lardise au cours de leur vie, commente Pierrette Desrosiers. Le contexte dans lequel ils ont été élevés a contribué à aiguiser leur tolérance à la frustration. Ils ont appris à se priver maintenant pour gagner plus tard. »

Le marché de l’emploi, qu’il soit québécois ou canadien, jongle à l’heure actuelle avec les départs à la retraite. Le maillon faible : le transfert des connaissances. La plupart des entreprises n’ont pas su mettre en place des moyens pour garder l’expertise des futurs retraités. Pour le secteur agricole, le problème se pose autrement. Les retraités sont majoritairement prêts à poursuivre leur travail, dans la mesure de leur capacité, et à mettre leur savoir-faire à profit. Encore faut-il qu’ils soient prêts, eux aussi, à travailler en équipe…

Invitée à prononcer une conférence lors du dernier colloque d’automne des femmes coopératrices, Pierrette Desrosiers a mis beaucoup d’humour et de piquant dans ses propos toujours bien visés. Le titre de son exposé : Solidarité intergénérationnelle, comment réussir le mariage parents-enfants. Il y avait dans la salle un peu plus de 70 agricultrices dont les âges s’étalaient sur trois générations. Ce fut l’occasion de mettre en lumière la dimension intergénérationnelle des entreprises agricoles qui génèrent parfois quelques petits conflits…

Faire équipe
Comment réussir l’arrimage des valeurs et des besoins dans un contexte où les parents et les enfants doivent gérer ensemble une entreprise de plus en plus grosse et de plus en plus complexe? Il y a là toute une culture organisationnelle à développer, a fait valoir la conférencière. Il faut investir dans sa capacité de fonctionner en équipe. Cela signifie concrètement d’apprendre à parler franchement de ses attentes et d’être capable de tenir compte de celles des autres, de développer une vision commune, d’accepter de perdre un peu pour gagner davantage, d’établir des règles de fonctionnement, de viser le rentable et aussi le vivable et de faire l’effort de prendre le temps de célébrer conjointement les bons coups de l’entreprise. « La capacité de travailler en équipe fait appel à des compétences liées à la qualité d’être, souligne Mme Desrosiers. C’est donc normal d’avoir besoin de temps, d’ajustement, d’encadrement et de soutien. Le processus décisionnel n’est plus le même puisqu’il faut consulter, échanger, s’écouter et se donner du temps de réflexion. » Pas facile pour ceux et celles habitués à décider seuls et rapidement!

L’intergénérationnel n’est pas le seul défi des entreprises. Il y a également le multifamiliale où deux, parfois trois familles se partagent la gestion d’une ferme et doivent ainsi a prendre à travailler en équipe. « La culture organisa­tion­nelle de groupe, qu’elle soit intergénérationnelle ou
multifamiliale apporte de nombreux avantages, précise la psychologue. Le fait d’être plusieurs sur une même entreprise permet de se consacrer davantage dans nos compétences. La faiblesse de l’un peut devenir la compétence de l’autre. On se sent moins seul en équipe et les possibilités de s’aménager des temps de loisirs sont plus grandes… » Une grande qualité semble essentielle : apprendre à regarder le positif du travail d’équipe et dédramatiser ce que Pierrette Desrosiers appelle « des chiures de mouche »! Pour cela, il faut également apprendre à bien gérer ses émotions.

Sur le coup de l’émotion
« La gestion des émotions est essentielle si l’on veut développer sa capacité à mieux communiquer », insiste la psychologue. D’entrée de jeu, elle commencera la dernière partie de sa
conférence en illustrant avec un ton chargé d’humour tout ce que les émotions négatives peuvent nous amener à dire et à faire… « Il faut s’exercer à aller à la source de nos émotions fortes, explique-t-elle, à confronter nos idées irrationnelles qui souvent nous amènent dans un délire difficile à contrôler. Pourquoi ai-je réagi si fortement? Quelles pensées se cachent derrière cette émotion forte? Il s’agit d’une maturité émotive qui nous aidera à mieux communiquer, à diminuer notre anxiété et, par le fait, à mieux gérer nos conflits. Plus on arrive à reconnaître sa part de responsabilité dans un conflit, plus on devient capable d’y faire face et de se donner les moyens de le régler. » Résultat : on y gagne en espérance de vie des entreprises et des individus qui les gèrent!

Parents interpellés

Comment rendre nos enfants plus tolérants à la frustration?

Tout un constat que celui-là. Est-ce à dire que les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas eu assez de misère? Qu’ils ont été trop gâtés par la vie? « Probablement parce qu’ils ont eu tout ce qu’ils voulaient sans avoir à attendre, commente la psycho­logue. Or, c’est bon de se faire dire non, d’apprendre à attendre et à patienter avant d’obtenir ce que l’on souhaite.



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