Dans la province de l’or noir, il ne faut pas oublier que l’essentiel de l’économie a toujours été l’agriculture. L’Alberta est la quatrième province productrice de porcs au Canada après le Québec, l’Ontario et le Manitoba (voir le tableau). Une production sans soutien de l’État que l’on souhaite remodeler, avec l’appui du reste de la filière, pour être concurrentiel sur les marchés canadiens et mondiaux.

La production
L’Alberta compte environ 165 000 truies pour une production de 3,7 millions de porcs. Il s’en abat approximativement 2,7 millions issus de la province. Le reste, soit un million de porcs, prend le chemin des États Unis soit la moitié au sevrage à 5 kg ou à la sortie de pouponnière à 25 kg et autant de porcs prêts pour l’abattage.

Qui fait du porc en Alberta?
La production porcine en Alberta est divisée en trois groupes. Les grandes entreprises familiales de 2000 à 10 000 truies produisent environ 40 % des porcs. Les petites fermes familiales sont en perte de vitesse et ne représentent plus que 10 % de la production. Il reste les colonies huttérites qui produisent un porc albertain sur deux. Ce sont des communautés d’une centaine de personnes qui vivent en autarcie sur une grande ferme où ils cultivent tout ce dont ils ont besoin pour subsister. Sur 150 colonies, la plupart ont une porcherie. En plus des porcs et des grandes cultures, plusieurs colonies ont des bœufs, des vaches laitières ou de la volaille. La porcherie typique compte entre 300 et 600 truies dans un mode de production naisseur finisseur. Leur productivité est très bonne et leur coût de production très bas puisque la main-d’œuvre ne leur coûte que la nourriture et le logement. Souvent, ils ont peu de dettes, car les colonies se soutiennent entre elles.

Les producteurs de porcs de l’Alberta ne sont pas membres d’une fédération de producteurs telle qu’au Québec. Toutefois, ils adhèrent au Western Hog Exchange, un organisme qui effectue la mise en marché du porc en collaboration avec les transformateurs, ainsi qu’à l’organisme Alberta Pork, davantage versé dans la promotion de la production et du traitement de ses aspects
plus politiques.

Des coûts de production compétitifs
Jusqu’en 2006, l’Ouest bénéficiait de prix de grains imbattables. Alors que les Québécois payaient 145 $ la tonne pour du maïs, les Albertains pouvaient avoir facilement de l’orge à 80 $ la tonne. C’est du grain de qualité fourragère (feed), soit des céréales qui ne rencontrent pas les critères de qualité pour la boulangerie ou les pâtes de consommation humaine, mais qui sont de très bonne qualité pour les animaux. Ce sont souvent des récoltes qui ont subi des gelées hâtives d’automne ou souffert de sécheresse en été. Les moulées sont habituellement à base de blé, d’orge, de pois secs et de tourteaux de canola ou de soya.

Avec plusieurs années de bas prix des grains, les producteurs ont pu accumuler des profits qui ont fait que les endettements ont diminué, ce qui les aide à passer à travers la crise.

Autre avantage : l’Alberta, c’est les grands espaces et la production est distribuée sur tout le territoire. Il n’y a donc pas de grandes concentrations de production comme au Québec. La santé des porcs s’en trouve améliorée et les performances sont généralement très bonnes.

Jurgen Preugschas possède un troupeau naisseur finisseur de 300 truies en plus d’engraisser la production d’une maternité de 400 truies, à Mayerthorpe, à 140 km à l’ouest d’Edmonton. Il est aussi président du Canadian Pork Council. Il relate que les producteurs albertains ont dû augmenter sensiblement leurs dettes pour passer à travers la crise.

Boom économique et défis de l’agriculture
Il est difficile de trouver de la main-d’œuvre en agriculture avec le boom économique que connaît l’Alberta. Une personne qui a son secondaire 5 peut facilement trouver du travail à 25 $ l’heure dans les sites d’exploration de pétrole. Comment fait-on alors pour employer quelqu’un qui voudrait faire du lavage dans une porcherie à un prix raisonnable? Certaines grosses fermes embauchent jusqu’à la moitié de main-d’œuvre étrangère des Philippines ou de l’Amérique latine. Depuis quelques mois, toutefois, la récession fait en sorte que la main-d’œuvre locale recommence à offrir ses services aux fermes.

Il y a aussi la valeur des terres près des villes, qui incite plusieurs producteurs à passer à la caisse en vendant leur terre un prix énorme et à laisser aller la production. Dans le milieu on dit d’un producteur qu’il a gagné au loto provincial.

Dans les prairies, toutes les distances sont démesurées. Les coûts de transport atteignent vite des montants astronomiques. Il leur faut veiller à s’approvisionner le plus près possible. Certains porcs produits dans la province doivent faire plus de 600 km pour se faire abattre chez Olymel, à Red Deer, une ville située en plein milieu de la province. Les abattoirs américains les plus proches sont à 14 heures de route du sud de la province et il en coûte 17,50 $ de transport par tête. Une partie des porcs est aussi abattue en Californie, à 22 heures de route. Le coût de transport grimpe alors à 23,50 $ par tête.

Ann et Jurgen Preugschas, producteurs de porcs en Alberta. M. Preugschas est président du Canadian Pork Council.

Produire sans ASRA
En 2007, l’augmentation fulgurante du prix des grains a aussi touché l’Ouest canadien. Même les céréales fourragères sont devenues aussi chères qu’au Québec. L’avantage de l’Ouest était perdu. On anticipait des diminutions de 20 à 30 % de la production porcine. Heureusement que le gouvernement albertain a débloqué un budget de 500 millions $ sur 3 ans pour aider les producteurs de porc et de bœuf à faire face à la crise. Les producteurs de porcs auront reçu 20,36 $ par porc vendu en 2007 comme compensation. « C’était relativement petit, comme soutien, mais c’est mieux que rien », fait savoir M. Preugschas. Mais le producteur n’est pas du tout en faveur d’un soutien de l’État à grande échelle.

Il croit que cette forme d’aide rend les producteurs, et toute la filière porcine, inefficace. « Si nous voulons être concurrentiels au Canada, tout comme sur les marchés mondiaux, en tant que producteur et exportateur de produits de qualité et différenciés, ce n’est pas en fonctionnant de la sorte que nous réussirons. » D’ailleurs, selon lui, la plupart des éleveurs de porcs, en Alberta du moins, ne sont pas favorables à un tel système de soutien. « Nous voulons demeurer indépendants », plaide-t-il.

Dans la même période, les producteurs du Québec recevaient 31,70 $ par porc abattu et 367,79 $ par truie. Ce qui représente, si on enlève le tiers pour la part du producteur et qu’on jumelle le modèle truie et engrais, un montant de 33,87 $ par porc abattu, soit 50 % de plus que nos confrères albertains.

C’est en 2007 que les producteurs de porcs albertains ont reçu pour la première fois une subvention directe, dans le cadre de l’Alberta Farm Recovery Plan (voir l’encadré ci-contre). Toutefois, comme au Québec, ces sommes étaient déduites du programme Agri-stabilité (ancien Programme canadien de stabilisation du revenu agricole – PCSRA), si la ferme « déclenchait » pour l’année 2007. Malgré cet apport d’argent, on estime que la production a diminué d’au moins 10 % dans la dernière année seulement.

Que pense notre confrère albertain de l’Assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA) au Québec. « Une production durable à long terme ne fait aucun sens sous un modèle subventionné, indique M. Preugschas. Ce n’est pas une alternative que nous envisageons. Nous ne voulons pas de soutien, nous sommes trop indépendants. Pour être les producteurs les plus efficaces au monde, il faut penser différemment. »

Toutefois, à l’occasion du Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire, tenu à la Chambre des communes le 5 mars dernier, M. Preugschas affirmait que, dans la crise actuelle sans précédent, il était forcé de reconsidérer son refus de recommander une aide gouvernementale. « Peut-être que nous devrions commencer à regarder pour certains types de programmes ad hoc pour qu’on ait encore notre industrie dans le futur. Je crois vraiment que nous mettons plusieurs de nos producteurs à risque. Il faut regarder cela. Soyons créatif. »

À titre d’éleveur, Jurgen Preugschas croit que toute la filière porcine albertaine, et canadienne dans son ensemble, a besoin d’un sérieux coup de barre. Nous devons cesser de travailler en silos. Actuellement, quand l’un ou l’autre des intervenants (producteurs, fournisseur, transformateurs, distributeur ou détaillants) effectue des change­ments dans ses façons de faire, il ignore ou se préoccupe peu des autres maillons de la chaîne. Il faut revoir de fond en comble le fonctionnement de cette chaîne, de toute cette filière, dit-il. Ce doit être fait pour assurer l’avenir de la production porcine canadienne. Nous n’avons pas le choix. »

Des leçons à retenir
Pour nous au Québec, avec les modifications au programme d’ASRA qui s’en viennent, il faut se préparer à passer au travers malgré des revenus plus bas. Ceux qui ont pu baisser leur endettement auront un avantage. Le contrôle rigoureux de chacun des postes de dépenses est essentiel. Mais le point où il y a encore le plus d’argent à aller chercher est la performance technique. Par exemple, si on prend la différence de performance entre les 25 % supérieurs et les 25 % inférieurs de l’Agrepp 2008, on constate que les productions supérieures dégagent 22 $ de plus de marge par porc vendu, et ce, seulement pour la différence de performances techniques.

Le souhait de M. Preugschas de travailler en collaboration avec les autres intervenants trouve écho dans le partenariat qui est offert aux producteurs par La Coop fédérée et Olymel dans le porc La Coop. C’est un pas dans la bonne direction pour assurer un avenir à la production porcine du Québec.

Alberta Farm Recovery Plan
L’Alberta Farm Recovery Plan (AFRP) est un programme provincial annoncé en octobre 2007 pour atténuer les effets de la montée du dollar canadien, de la baisse du prix des marchés de la viande et de la hausse du prix des intrants.

Il se veut un pont temporaire en attendant que les producteurs et l’industrie trouvent et
appliquent leur propre restructuration de secteur.

Le calcul des compensations se faisait en augmentant la marge de référence du Programme canadien de stabilisation du revenu agricole (PCSRA). On ajoutait 20 % aux dépenses de carburant et fertilisants ainsi qu’un montant pour les coûts supplémentaires des grains selon un barème tenant compte du nombre d’animaux en inventaire. Une nouvelle marge de référence est ainsi calculée et l’AFRP paie la différence entre 70 % de la nouvelle marge et le montant de PCSRA reçu. Pour en savoir plus, consultez les sites Internet suivants :
http://www.afsc.ca/doc.aspx?id=1039
http://www1.agric.gov.ab.ca/general/progserv.nsf/all/pgmsrv347
http://www.afsc.ca/doc.aspx?id=1039




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