Cet entretien avec Jacques Proulx, ex-président et fondateur de Solidarité rurale du Québec (SRQ), a été réalisé tout juste avant la sortie du rapport Pronovost (février 2008). Nous publions l’essentiel de ses propos dont la pertinence est toujours d’actualité.



Le Coopérateur agricole Où en sera l’agriculture dans les régions dans une quinzaine d’années?

Jacques Proulx Si on continue dans la foulée actuelle, il ne restera plus beaucoup de fermes familiales au Québec. Six familles agricoles disparaissent chaque semaine. L’établissement en agriculture a diminué de plus de 50 % au cours des 5-6 dernières années. Dans un modèle qu’on a voulu concurrentiel, 75 % des familles agricoles doivent aller chercher un revenu à l’extérieur de la ferme. Il ne s’agit pas du conjoint qui travaille comme infirmier ou enseignant, mais d’un revenu pour faire vivre la ferme : travaux à forfait, ramasser de la neige, travailler sur des chantiers… Ces chiffres n’annoncent rien de bon pour l’avenir des régions.

C. A.
Comment expliquez-vous ce phénomène?
J.P.
Le modèle mondialiste, qui urbanise la planète, et qui dicte qu’il faut toujours être plus gros et plus performant, a fait beaucoup de torts aux communautés. Aujourd’hui, moins de 6,4 % de la population rurale est agricole. Si rien ne change, il y aura une concentration encore plus importante de la propriété, de la production et de la transformation. Déjà, près de 75 % de l’activité agricole au Québec se fait dans trois régions et 80 % des emplois en agroalimentaire sont dans la région métropolitaine. Il ne reste pas grand-chose pour les autres.
   
C. A.
La concurrence est de plus en plus vive.
J.P.
On ne peut se mesurer aux pays en émergence et à l’Amérique du Sud dont l’offensive est énorme. Et que dire de nos trésors publics face à ceux des États-Unis et de l’Union européenne. Il nous faut des politiques qui soutiendront une agriculture spécifique, de créneaux, à valeur ajoutée et qui nous permettront d’être concurrentiels à l’échelle locale et internationale. Les produits de masse, ce n’est plus pour nous. On ne réussira à en produire que si on les subventionne à tour de bras. Cessons de dilapider l’argent des contribuables dans des productions qui, à mon avis, n’ont plus d’avenir.
   
C. A.
Vous faites allusion à la production porcine?
J.P.
Sans stabilisation, il n’y en pas gros qui ferait du porc au Québec. Ça coûte les yeux de la tête. Cette politique a servi principalement à quatre ou cinq grands producteurs qui en profitent au maximum. Si, selon le modèle néo-libéral, plus tu grossis, plus il y a d’économies d’échelle, pourquoi les grands producteurs ont-ils toujours accès à ces programmes de soutien comme s’ils géraient de petites entreprises familiales? Pourquoi n’y a-t-il plus de plafond, comme lorsque ces politiques ont été mises sur pied?
L’entreprise qui produit 50 000 porcs par année reçoit autant, par porc, que celle qui en produit 1000 ou 5000. On ne peut nier la nécessité de ces politiques sociales, qui sont extraordinaires et permettent une certaine équité entre les producteurs. Je ne conteste pas leur fondement, mais ce qu’on en a fait avec les années. Toute politique qui ne peut se remettre en question se dénature d’elle-même.
   
C. A.
Comment favoriser l’arrivée de nouveaux producteurs?
J.P.
Accorder du crédit à ceux qui veulent faire des produits en émergence, en développant différemment, graduellement, sans trop s’endetter. Une multitude de gens ont des idées, mais pas dans un modèle où ils ne seront jamais en plein contrôle de leurs affaires. Les politiques d’aide ne sont pas adaptées à leur réalité, car, à la base, il faut être producteur agricole. Et pour cela, il faut être propriétaire et produire un seuil minimum. Ça ne prend pas plus de subventions pour fonctionner autrement, mais des applications différentes. Une volonté politique extrêmement forte est nécessaire pour amorcer une nouvelle révolution de l’agriculture.
   
C. A.
Une certaine production de masse sera tout de même nécessaire pour nourrir une population en croissance.
J.P.
Nous dépendrons toujours d’un certain approvisionnement de l’extérieur et, souvent, à bien meilleur marché qu’on ne peut le faire. L’important, c’est de produire à l’optimum de nos capacités avec la diversification qu’on peut se permettre au Québec. C’est ça, la sécurité alimentaire.
   
C. A. Quel portrait faites-vous de l’agriculture bio et de terroir?
J.P.
Les produits biologiques ou de terroir ont un potentiel extraordinaire. On devrait investir massivement dans des outils pour leur permettre de s’exprimer. Mais on est en train de s’en faire usurper une partie, car des réglementations rigoureuses, claires et faciles à appliquer qui protègent les produits, tardent à se mettre en application. Pendant ce temps, certaines entreprises importent à grand volume des produits biologiques d’un peu partout dans le monde. On les met sur un même pied que les produits de masse, alors que la préoccupation des gens, c’est d’y retrouver une identité propre et la certitude qu’il y a de la rigueur autour de ces produits. En Italie, j’ai vu sur des produits l’inscription « Fait avec amour ». On sent que derrière ce produit, une famille a travaillé, des hommes et des femmes ont mis leur labeur à faire quelque chose de particulier, avec plus d’attention.
   
C. A. Le Québec pourrait-il être « l’Île aux Grues de l’Amérique du Nord »?
J.P.
Bien sûr. C’est une belle image. Des producteurs et un fromager qui se sont donné une qualité et une identité fortement enracinée. C’est vers ça qu’il faut aller. À partir de là, on va faire du vrai développement territorial, ce que ne permet pas de faire le produit de masse. On cueille, point à la ligne. Nos régions, nos territoires, on en a fait des territoires de cueillettes et non des territoires de prospérité.
   
C. A.

Un rapport de l’ONU* indique que l’avenir est, en partie, dans les villes, pour des questions environnementales, notamment en ce qui a trait aux déplacements reliés à l’accessibilité des services.

J.P.
Ce n’est pas que pour les services qu’on se déplace. Les aliments parcourent entre 2500 et 4000 kilomètres pour parvenir à notre table. Ces kilomètres alimentaires, c’est loin d’être environnemental. On ne peut pas, d’un côté, manifester pour un environnement sain, puis de l’autre acheter n’importe quoi, n’importe où.
   
C. A. Parlons de zonage agricole.
J.P.
Environ 34 % du territoire habité du Québec est zoné vert. C’est le territoire défriché qui a été occupé. De cela, près de 53 % est voué à l’agriculture. Quand on dit qu’il n’y a que 2 % du territoire québécois occupé par l’agriculture, c’est une demi-vérité, car on se base sur l’ensemble du Québec et on sait bien qu’on ne fera jamais d’agriculture à la Baie James. Ainsi, il y a beaucoup de terres défrichées et qui ne sont pas cultivées. À Solidarité rurale, on dit que la loi sur le zonage agricole n’est pas assez forte. Donnons-y encore davantage de dents, modulons son application. Les derniers chiffres de la Commission de protection du territoire agricole du Québec montrent que, dans la région métropolitaine, où se trouvent les plus belles terres de la province, on a accordé 62 % des demandes de dézonage. Alors que dans les périphéries, on n’accorde en moyenne que 40 % des demandes. C’est le monde à l’envers. Non seulement on ne protège pas les bonnes terres, mais en plus on vient harasser les gens qui essaient de faire de la diversification territoriale. Je ne parle pas de se lancer dans la construction domiciliaire, mais bien de permettre la multifonctionnalité du territoire. C’est ce qui va sauver notre milieu rural. Il ne s’agit pas nécessairement de production agricole, mais aussi de tout ce qui est en amont et en aval ainsi que de petites industries, plus ou moins attachées à l’agriculture, qui créent des emplois sur le territoire.
   
C. A. Y a-t-il des modèles dans le monde qui vous inspirent?
J.P.
La Norvège, la Suède et la Suisse ont toujours fortement encouragé la production identitaire et territoriale. Que ce soit la production de montagne ou la production de plaine. J’ai vu un très beau modèle en Norvège. Il y avait trois prix pour la même production. Un prix pour la montagne, un en demi-montagne et un en plaine. Le producteur de lait de la plaine n’avait pas le prix du producteur de lait de la montagne parce que les coûts sont différents. Le producteur en montagne avait une capacité moindre de produire. Et peu importe d’où provenait le lait, le consommateur payait le même prix. On allait chercher l’optimum du territoire. Dans les Pyrénées, en France, on cultive aussi encore en montagne pour conserver le dynamisme du milieu. On fauche encore à la petite faux ou avec des instruments spécifiques. J’ai trouvé ça extraordinaire. Quand bien même qu’on les paierait pour rester là, c’est correct. C’est important pour l’ensemble. Au Québec, on abandonne. Promenez-vous dans les rangs. Partout il y a des terres complètes abandonnées. Qu’on laisse faire ça, ça n’a pas d’allure. On a défriché ça, et ça pousse en cochonnerie, je trouve ça terrible.
   
C. A. Que pensez-vous de la protection des marchés, des barrières aux frontières?
J.P.

Tant qu’il n’y aura pas de règles équitables et communes à la grandeur de la planète, on devra défendre l’identité de nos produits.


« La plus belle récompense qu’on a à SRQ, c’est de voir des communautés qui s’approprient leur milieu, posent des gestes qui ont une influence sur leur territoire, leur développement, leur avenir. Bien souvent, on est en train de rebâtir ce qui avait déjà été. Il se développe des pâtisseries, des marchés publics, des charcuteries, des boulan­geries. Et des gens en vivent très bien. »

* État de la population mondiale 2007/ Libérer le potentiel de la croissance urbaine



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