D’ici 2015, l’agriculture québécoise devra carburer avec une nouvelle politique axée sur l’entrepreneuriat, « c’est une question de survie », selon Michel R. Saint-Pierre, l’homme chargé par Québec pour réformer l’aide de l’État dans la foulée de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois.



Fini le mythe entretenu selon lequel les Américains subventionnent leur agriculture plus que la Belle Province, notamment dans la production de maïs grain. « Le Québec consacre plus de ressources à soutenir son agriculture que toute autre société en Amérique du Nord. Pour un montant d’aide à la gestion des risques moindre, l’Ontario produit presque deux fois plus de recettes monétaires. Peut-on faire mieux? »
questionne Michel R. Saint-Pierre lors du lancementpublic de son plan, fin mars 2009, dans une salle de l’hôtel Hilton, à deux pas du Parlement du Québec. Le mandataire affirme en plus que si le généreux soutien québécois passe la rampe à l’OMC, c’est parce qu’il est dilué dans les aides agricoles canadiennes.

Au 31 mars 2008, les Québécois devaient injecter plus de 1,4 milliard $ pour soutenir une partie des quelque 30 000 entreprises agricoles de la province et « on s’enfonce vers un trou de 2 milliards $ si rien n’est fait ». Pas question toutefois d’abandonner l’aide de l’État, selon M. Saint-Pierre, dans un contexte où l’on doit concurrencer les géants verts que sont le Brésil, les États-Unis ou encore l’Union européenne. Par contre, cette aide doit être revue et corrigée pour doter « le petit jardin nordique québécois » d’une culture entrepreneuriale qui débouche sur une agriculture plurielle et multifonctionnelle. Si le Québec contient trois fois la France, à peine 2 % de son territoire est apte à l’agriculture, soit 14 fois moins que celui dont dispose l’Hexagone.

Michel R. Saint-Pierre propose une réforme majeure du Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA), le principal outil de la politique agricole québécoise. Née au début des années 70, l’ASRA a permis de combler un écart de 45 % entre les revenus d’un agriculteur et celui d’un travailleur professionnel. Mission accomplie. Depuis 1998 l’instrument, en plus, a doté le Québec d’une balance commerciale agricole positive. Mais en 30 ans, le paysage agricole s’est polarisé. Un petit nombre de fermes (26 %) produit l’essentiel de la production (80 %), destinée à des marchés de masse. Tandis qu’un grand nombre de petites fermes (54 %) sollicitent des marchés de proximité ou offrent des produits à haute valeur ajoutée qui contribuent à faire tourner l’économie régionale.

Par ailleurs, l’ASRA a été utilisée à tous azimuts par les divers gouvernements successifs : maintien et développement de certaines productions, occupation du territoire, gestion de crise… Et elle a engendré de nombreux effets pervers.

Des effets pervers
Au premier chef de ces effets pervers, l’absence des signaux du marché : « Le prix stabilisé s’est substitué au prix du marché », dit M. Saint-Pierre. Même en période de crise, les productions d’agneaux, de porcs ou de maïs grain ont connu des hausses de volumes vertigineuses oscillant entre 300 % et 450 %. De plus, l’ASRA n’a pas encouragé la performance! Une analyse faite en 2007 pour trois productions – maïs grain, porcs à l’engraissement et veau d’embouche – qui ravissent la part du lion de l’ASRA, expose un gouffre entre les groupes les plus et les moins performants. Au seul chapitre de la production porcine, fer de lance des exportations agricoles québécoises, les meilleurs producteurs auraient eu besoin de 0,40 $ par porc et les moins performants de 37,55 $ par porc. Or, tous ont reçu la même compensation par animal, souligne le
rapport Saint-Pierre.

Michel R. Saint-Pierre, Secrétaire général associé Ministère du Conseil exécutif

Autre effet pervers, les agriculteurs ont tapissé la province de cultures de maïs et de soya. Des choix douteux vers ces deux productions couver­tes par l’ASRA (sur 17 au total) dans des régions au potentiel limité, au lieu de choisir des cultures où « ils auraient tiré meilleur parti du marché ». Enfin, cet outil a également accentué les disparités régionales : « C’est un fait », dit M. Saint-Pierre. Quatre régions – Montérégie, Centre-du-Québec, Chaudière-Appalaches et l’Estrie – ont engrangé 70 % des compensations de l’ASRA depuis 10 ans.

Un dangereux surendettement
Toutefois, l’effet le plus pervers de l’ASRA, aux yeux de M. Saint-Pierre, est sans conteste le taux moyen endettement des fermes du Québec.

Ce taux – trois fois celui des producteurs américains, le double des Canadiens – torpille l’avenir des entreprises de la Belle Province. « Cela se traduit par des paiements annuels de 25 000 $ à 30000$. C’est beaucoup trop! Ça fragilise nos fermes », dit-il.

Le faux sentiment de sécurité généré tant par l’ASRA que par l’autre pilier de protection du revenu agricole, la gestion de l’offre, jumelé à une surabondance de crédit ont mené à cette situation de surendettement qualifiée « d’impasse ». « Quand votre banquier ou votre fournisseur de moulée vous appelle une fois par semaine pour tenter de régler des comptes en arrérages, cela alimente le stress et la détresse psychologique. Tout est relié », selon M. Saint-Pierre.

Ce dernier reprend à son compte l’expression du spécialiste de la production laitière, Raymond Levallois, de l’Université Laval : « Nous faisons davantage face à une crise d’endettement qu’à une crise de revenus. » Le professeur explique les réactions des producteurs de lait à une baisse de revenu inférieure à 3 % causée par la déprime du marché de la vache de réforme, suite à la découverte d’un seul cas de vache folle en 2003. Lors d’une manifes­tation au Saguenay–Lac-Saint-Jean, un producteur de lait désespéré avait abattu une vache d’une balle en plein front devant les caméras de télévision.

Selon de récentes études citées dans le rapport Saint-Pierre, à la fin 2006, 20 % des entreprises qué­bé­coises subissaient un stress financier signifi­catif et 28 % un stress important dans le secteur porcin. Si les taux d’intérêt sont, en ce moment, au raz les pâquerettes, on préfère ne pas penser jusqu’où il pourrait s’envoler pour juguler une inflation liée à une reprise financière et économique mondiale. Dans la crise des années 80, ce taux avait atteint les 12 %.

Le crédit facile et l’amour des producteurs québécois pour les tracteurs ont également contribué à leur endettement massif. Le capital tracteur par hectare cultivé au Québec est trois fois plus élevé que la moyenne canadienne, une tendance qui s’est accentuée entre 2001 et 2006. En plus de «l’indice tracteur », le Québec se démarque aussi par le transfert des fermes par le biais d’emprunts bancaires où de jeunes couples acquièrent une dette de plus de 500 000 $ comprenant des actifs intangibles importants comme des quotas : « Un modèle unique en Amérique du Nord », selon M. Saint-Pierre.

Un changement de culture
Michel R. Saint-Pierre propose une modulation et un resserrement de l’ASRA qui couvre en tout 17 productions. Dans l’établissement des coûts de production, on « cesserait d’habiller tout le monde»
en retirant du calcul du revenu stabilisé, le dernier groupe moins performant (25 %) : ceci pour injecter une notion d’efficacité dans le système. Et, sans établir un plafonnement d’aide financière de 150 000 $ par entreprise, comme le suggérait le rapport Pronovost, on vise à augmenter la participation des contributions à l’ASRA qui, pour le moment, est payée à un tiers (33,3 %) par les producteurs et à deux tiers par l’État (66,6 %). « Si vous possédez une ferme de 5000 porcs soit le modèle de référence de cette production, votre contribution est de 33,3 %. Par contre, celle-ci passerait à 40 % si vous possédez entre 5000 et 10 000 porcs, et à 50 % si vous possédez plus de 10 000 porcs, soit deux fois plus d’animaux que l’unité de référence ».

L’ASRA prendrait fin d’ici 2014 pour miser sur une nouvelle génération de programmes de soutien financier. La nouvelle politique agricole québé­coise compterait une première ligne de défense constituée du programme national de gestion des risques (Agri-investissement et Agri-stabilité), un programme offert à tous les agriculteurs canadiens qui couvre généralement les variations conjoncturelles du marché. Mais le Québec se doterait, dès 2010, d’un programme complémentaire d’autogestion des risques (PARA), une allusion au parapluie ou au paratonnerre, pour mieux protéger ses agriculteurs. « C’est l’équivalent d’un compte REER (Régime d’épargne autogéré). La Financière agricole y souscrirait d’une contribution annuelle basée sur les revenus globaux de l’entreprise et les dépôts des agriculteurs seraient exemptés d’impôt. Ça permet de garder son argent alors que présentement le régime fiscal incite à dépenser pour ne pas payer d’impôt. On va être sur un mode prudence au lieu d’un mode dépense », souligne M. Saint-Pierre.

En plus de susciter moins d’endettement, le PARA aurait l’avantage de diversifier l’agriculture québécoise, notamment en région. « C’est un programme plus équitable qui nous sort du carcan de l’ASRA. Tous les producteurs, qu’ils produisent du gibier, des petits fruits, des légumes ou des productions en émergence, vont pouvoir gérer leur risque et élaborer leur propre stratégie d’affaires en fonction de leur marché. C’est une gestion basée sur l’entrepreneuriat », dit M. Saint-Pierre.

L’abolition de l’ASRA au profit du PARA s’opérerait sur une période de transition « incontournable » d’une durée de six ans. Comment? Avec une batterie de mesures d’accompagnements techniques et de gestion doublées d’aides financières ciblées, oscillant entre 50 000 $ et 100 000 $ par entreprise, pour opérer ce changement de culture. Un appui financier serait également octroyé aux initiatives régionales. « Au lieu d’attendre un chèque à la poste, c’est un conseiller qui se pointera à la porte du producteur », explique M. Saint-Pierre. Questionné à savoir si le MAPAQ prévoyait engager de nouvelles ressources, ce dernier a indiqué que la force de frappe technique viendrait de trois centres d’expertise sectoriels, dont un spécialisé en gestion, auxquels on insufflerait de nouveaux deniers à raison de 350 000 $ par année. Les ressources du ministère agiraient comme second recours.

Une agriculture multifonctionnelle
Inspirée du modèle d’écoconditionnalité européen, la nouvelle politique agricole québécoise comporterait aussi des contrats d’agriculture multifonctionnelle (CAM) destinés à des petites entreprises agricoles, détenant par exemple un actif et un avoir personnel inférieur à 1 million $, et implantées dans des régions moins avantagées. Le modèle québécois est à élaborer, mais ces aides seraient distribuées, jusqu’à concurrence de 10 000 $ par année, en échange de critères d’admissibilité tels l’entretien du paysage et des cours d’eau, un certain seuil de densité animale, d’un projet de diversification renforçant la protection de l’environnement. La durée minimale des contrats serait de trois ans et une prime annuelle de 5000 $ supplémentaire pourrait être attribuée en fonction de la mise en marché de produits bios certifiés. L’objectif est de mettre un projet pilote sur pied dès avril 2010. Doté d’une enveloppe initiale de 5 millions $, ce montant triplerait après trois années d’opération.

Michel R. Saint-Pierre a déposé son rapport et ses recommandations au gouvernement Jean Charest en février dernier. Fruit de plus de 50 rencontres (600 personnes), de consultation de documents existants dont le rapport Pronovost, d’une commande de deux études spéciales et d’une expérience personnelle de 38 ans, le rapport stipule que le virage proposé est essentiel pour sauver l’agriculture du Québec. Reste à savoir jusqu’où le premier ministre mènera cette « révolution verte » avec les principaux acteurs du monde agricole. 

Manque de rigueur, désinformation, tels sont les qualificatifs du président de l’UPA à l’endroit du rapport de Michel R. Saint-Pierre quelques jours après sa sortie publique en mars dernier. « Un rapport qui avance des données qui ne tiennent pas la route et que l’on va être en mesure de démolir n’importe quand », dit M. Lacasse en entrevue.

L’agriculture québécoise est moins subventionnée qu’aux États-Unis, maintient M. Lacasse, répondant ainsi à une des conclusions du travail de M. Saint-Pierre. « Au Québec, le soutien par habitant en agriculture est un peu moins de 200 $ alors qu’il dépasse les 300 $ aux États-Unis… », écrit la centrale syndicale, réagissant également au rapport Saint-Pierre par voie d’un communiqué de presse. Et les producteurs québécois arrivent à fournir un panier d’épicerie à prix égal à celui produit par son puissant voisin, ce, dans des conditions d’élevages et de cultures nordiques.

M. Lacasse réfute l’argument selon lequel le Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA), qui couvre 17 productions, ait masqué les prix du marché et maintenu des producteurs inefficaces en affaires. « Au cours des sept dernières années, les producteurs ont généré des gains de productivité de l’ordre de 700 millions $ en améliorant l’efficacité et la performance de leurs entreprises », stipule le communiqué de l’UPA.

Quant à l’évocation par M. Saint-Pierre de l’abolition du principal outil de la politique agricole québécoise, celle-ci frôlerait l’hérésie. « On est d’accord pour élargir des programmes de sécurité du revenu à d’autres secteurs, mais on n’a pas besoin d’abolir l’ASRA pour autant. Ce programme a eu des effets structurants sur l’agriculture du Québec… »

Le président de l’UPA souligne que, grâce à l’ASRA, les producteurs québécois s’en tirent mieux que ceux des autres provinces où, à cause des récentes crises (vache folle, porc frais), les agriculteurs affichent des revenus agricoles nets négatifs. « L’abolition de l’ASRA mènerait à la précarisation des fermes familiales et la déstructuration d’un secteur économique à l’origine d’un chiffre d’affaires annuel de 7,5 milliards $, d’investissements de 650 millions $ par année dans l’économie des régions et de 60 000 emplois directs », dit-il.

M. Lacasse maintient également que l’ASRA fait son boulot en citant l’exemple du maïs grain où la récente hausse des prix, générée par la demande américaine de biocarburants, permet de rembourser un compte largement déficitaire. Quant à certaines productions comme le bœuf de boucherie, où l’ASRA affiche un compte déficitaire depuis 30 ans, « ce sont des choix qu’il faut faire. Les productions de veau d’embouche et d’agneaux jouent un rôle extrêmement important dans le maintien d’activités dans certaines régions ».

Le président de l’UPA refuse catégoriquement de parler d’une situation de surendettement des producteurs québécois, telle que décrite pas M. Saint-Pierre. « C’est clair qu’un producteur québécois, dont l’âge moyen est de 47 ans, va être plus endetté qu’un producteur américain, dont la moyenne d’âge est de 57 ans. C’est certain que l’endettement n’est pas le même parce qu’il y en a un dont la ferme est en plein développement et l’autre est au bord de la retraite ».

Le président de l’UPA explique le haut taux d’endettement des producteurs québécois par les investissements supérieurs réalisés dans la protection de l’environnement comparés à ceux réalisés par les agriculteurs des autres provinces et aux États-Unis. Quant à la capacité de remboursement des producteurs québécois, celle-ci est meilleure parce que ces derniers tirent une plus grande part de leurs revenus du marché.

M. Lacasse entend néanmoins continuer de travailler au sein du comité bipartite d’orientation UPA-État, qui comprend des représentants du MAPAQ et du Conseil du trésor, et qui s’est donné jusqu’au mois de septembre 2009 pour accoucher d’une nouvelle politique agricole inspirée du travail de M. Saint-Pierre.

Si la proposition de gestion des risques (PARA) proposée par Michel R. Saint-Pierre est retenue, la sécurisation du revenu ne serait plus liée à une production et donc plus liée à un certain coût de production (logique ASRA).

Dans un tel contexte, l’agriculteur pourrait choisir les productions qu’il voudrait sans tenir compte des garanties de revenu liées à telle ou telle production.

Dans un tel contexte, la dimension entrepreneuriale sur le plan de la gestion d’une entreprise agricole deviendrait un atout de premier plan. Mais c’est quoi un agriculteur entrepreneur?

C’est un agriculteur qui a une approche globale de sa ferme. Il accorde autant d’importance à la gestion technique qu’à la gestion financière, la gestion des ressources humaines ou la gestion commerciale si sa production le demande.
C’est un agriculteur qui situe en perma­nence son entreprise dans son contexte. Il n’y a plus d’entreprise, même agricole, qui peut vivre sans se soucier de l’évolution de son environnement (technique, écono­mique, réglementaire, sociétal, etc.) afin de s’ajuster si nécessaire.
C’est un agriculteur qui prend des décisions avec le souci de la rentabilité. Ce n’est pas un spéculateur qui investit même si ce n’est pas rentable en se disant que ce n’est pas grave, car cet investissement va prendre de la valeur. D’autre part, chaque investissement est analysé dans la perspective d’amélioration de la rentabilité de l’entreprise. Si l’investissement n’est pas rentable, il est fait par rapport à des objectifs précis et les conséquences sont étudiées et assumées.
C’est un agriculteur qui est conscient des risques et qui prend des décisions afin de rendre son entreprise assez solide pour être capable de passer à travers d’éventuels problèmes financiers. Dans cette perspective, il évite de surendetter son entreprise et se garde toujours une bonne marge de sécurité. Malheureusement, cette dimension semble avoir été oubliée par de nombreux agriculteurs et intervenants pendant ces dernières années.
Finalement c’est un agriculteur qui a toujours présent à l’esprit les besoins des consommateurs afin de s’ajuster s’il y a lieu.

En fait, cet agriculteur n’est plus un simple producteur, c’est un entrepreneur agricole.Mais il ne faudrait pas traduire que ce type d’agriculteur est nécessairement associé avec de grosses entreprises. Il s’agit d’une mentalité, d’une façon d’aborder la gestion d’une ferme. Et il y a des entre­preneurs avec des petites et moyennes fermes et d’autres avec de grosses fermes. L’esprit d’entrepreneur n’est pas lié à une dimension d’entreprise, il est lié à la façon d’aborder la gestion de cette entreprise.

Ce type d’agriculteur existe déjà et il est déjà avantagé avec le système de soutien du revenu actuel. Mais avec la nouvelle politique proposée, cette approche de la gestion d’une entreprise agricole deviendrait encore plus nécessaire. D’autre part, cette nouvelle politique devrait contribuer au développement de cet esprit entrepreneurial en agriculture.


BENOIT GIROUARD
Producteur de lapins et président de l’Union paysanne

« J’approuve à 100 % le rapport Saint-Pierre. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’ère était à une plus grande production. Aujourd’hui, nous sommes à une autre étape. Nous sommes rendus à faire mieux et non à faire plus. Il y a urgence d’agir quant à l’endettement des producteurs québécois qui s’avère le double de l’endettement des producteurs canadiens et le triple de celui des Américains. Les producteurs seront déstabilisés, car les nouveaux programmes demanderont une plus grande implication dans leur développement et leur prise en charge. Mais il nous amènera vers une amélioration de la diversité et une plus grande efficacité des fermes, notamment par un accompagnement payé en quasi-totalité par l’État. Le nouveau plan sort des créneaux de production habituels et s’ouvre à un soutien pour l’ensemble des productions. J’applaudis aussi les contrats d’agriculture multifonctionnelle (CAM) qui reprend assez fidèlement la vision de l’Union paysanne. Par les CAM, on vise l’occupation dynamique des territoires moyennant le respect de quelques pratiques reconnues en développement durable. J’invite fortement les producteurs agricoles à lire ce rapport, car il faut voir les intentions d’Obama pour constater que ce nouveau programme québécois n’est pas déme­suré. Le président des États-Unis propose de n’offrir aucun soutien aux agriculteurs qui enregistrent un revenu de plus de 500 000 $ et de limiter les paiements aux fermes à un maximum de 250 000 $. »

 

JULIEN BÉLANGER
Producteur de porc, Honfleur

« Si les propositions du rapport sont appliquées telles quelles, ce sera assez désastreux pour la production porcine. Car si on dépasse le modèle de 271 truies, les cotisations augmentent. Ça empêche nos entreprises de se consolider. Et ça n’incite pas la relève à se lancer dans cette production. En restant petits, les revenus ne suffisent pas à payer un employé. Les jeunes ne veulent pas d’une entreprise dans laquelle ils doivent travailler sept jours par semaine. Ils veulent une vie familiale et la possibilité de prendre des vacances. Pourquoi, en agriculture, ne peut-on pas aussi avoir ce style de vie? D’un côté, on propose des rabais d’intérêts à la relève et de l’autre, des hausses de cotisations. Si c’est comme ça, les jeunes vont quitter le milieu pour aller dans d’autres secteurs. Déjà, avant même que le rapport ne sorte, on a annoncé des coupures dans l’ASRA qui vont représenter 42 000 $ de revenus en moins pour une ferme de 250 truies avec engraissement. Les nouvelles recomman­dations vont entraîner des baisses de production au Québec. Que se passera-t-il avec les abattoirs? Qui les approvisionnera? Et les emplois? Ce rapport doit faire l’objet d’une bonne discussion. »

 


CLAIRE BOLDUC
Présidente de Solidarité rurale du Québec

« Nous avons reçu très positivement les recom­mandations du rapport de Michel R. Saint-Pierre, car on y fait une belle place à l’occupation et au développement du territoire. Le rapport convient qu’il y a des différences notables dans les capacités et les difficultés de produire entre les territoires et reconnaît la contribution non agroalimen­­taire des producteurs agricoles au maintien de ces territoires. Je pense par exemple à la préservation des cours d’eau, à l’entretien du paysage ou à l’implantation de haies brise-vent. Ce sont des actions qui profitent globalement à la société québécoise et des contributions auxquelles on attribue une valeur non négligeable. Les changements proposés permettent de reconnaître l’effort des entreprises agricoles qui participent au développement d’une agriculture plurielle. Certaines recommandations qu’on y retrouve corrigeront, avec le temps, les impacts négatifs sur le développement des territoires qu’ont entraîné d’anciennes façons de faire. Toutefois, il faut reconnaître que ce sont des changements qui ébranlent. Mais les changements proposés feront progresser de façon majeure l’agriculture au Québec, et amorceront un virage que l’on peut prendre collectivement. »

 

YVAN LACROIX
Président-directeur général
Association québécoise des industries
de nutrition animale et céréalière (AQINAC)

« Globalement, c’est un constat plutôt correct. On ne peut nier les conclusions voulant que l’ASRA ait brouillé les signaux du marché et mené à un manque d’efficacité des fermes, ainsi qu’à un endettement élevé. Mais certains éléments du rapport nous indisposent. Dans la transition 2010-2014, au-delà du modèle proposé, on recommande des augmentations importantes de primes, sans que le marché rémunère les producteurs en conséquence, particulièrement en production porcine. Il est faux de croire qu’on puisse travailler séparément les dossiers de sécurité du revenu et de mise en marché. L’entrepreneur travaille dans un tout indissociable. Ces deux aspects font partie intégrante de ses stratégies, voire de son esprit entrepreneurial. Tout cela est injuste et va à l’encontre des politiques de développement de l’agriculture lancées en 1998. Il y a un lien qui se brise. Il faudra remettre en question le modèle de mise en marché du porc au Québec, de manière à laisser le choix aux producteurs de transiger par l’entremise d’une agence de vente ou à leur propre compte. On prône l’entrepreneuriat d’un côté, mais on le limite de l’autre. L’État devra se positionner en matière de production porcine. Quel est le plan d’affaires pour les cinq prochaines années? Augmenter, diminuer? Qu’on le dise. On agira en conséquence. Si on veut développer, accompagnons les producteurs de façon entrepreneuriale, ce qui n’est pas le cas dans le modèle proposé. »

 

RÉAL LAFLAMME
Producteur de lait, porc, volaille et grandes cultures, Saint-Hyacinthe)

« Ce rapport demande réflexion. Mais de prime abord, le soutien qu’on souhaite accorder aux régions périphériques pour développer l’agriculture est une très bonne mesure, parce qu’il y a toutes sortes d’activités qui s’y rattachent et contribuent à l’économie. J’appuie l’idée de rendre nos programmes d’aide conformes aux exigences de l’OMC. On ne peut ignorer ce qui se passe dans le monde. Mais je suis en désaccord de couper de l’argent dans l’agriculture. Depuis 10 ou 15 ans, ce secteur ne représente qu’à peine 1 % du budget du Québec. Et il génère une très grande activité économique. L’agriculture n’est pas valorisée à sa juste valeur. On en veut ou on n’en veut pas? Le gouvernement doit se brancher. C’est vrai, certains producteurs sont moins efficaces, mais si on en retranche 15 ou 25 % du modèle, qui va se retrouver au bas de l’échelle? Il y en aura toujours des moins efficaces. J’adhère à l’ASRA depuis 1975. L’argent reçu, je l’ai fait fructifier. J’ai bâti, développé, fait travailler des gens. J’ai deux garçons et une fille qui prennent la relève. Autres points qui me dérangent, l’endettement et la machinerie. Comment arriver avec un prix du maïs à 110 ou 115 $ la tonne, comme en 2005-2006, le prix d’il y a 40 ans? En 2008, avec 195 $, je n’ai pas eu besoin de l’ASRA pour faire mes paiements. À ce prix-là, mes dettes ne sont pas trop élevées. Le modèle américain ne m’intéresse pas. Il s’agit de multinationales, qui représentent environ 6 % des propriétaires de ferme, qui mettent en marché 70 % de la nourriture. Le reste des fermes aux États-Unis en arrachent bien souvent et les conditions d’élevage et des travailleurs ne sont pas souhaitables ici. Je produis, en parte­nariat, 12 600 porcs par année. Nos résultats d’élevage sont dans les niveaux supérieurs. Mais avec les faibles prix du marché et la hausse du coût des intrants, on a besoin de soutien. Il ne faut pas ôter l’argent de l’agriculture, au contraire. À tout le moins, il faut garder celui qu’on a. »

 



     
Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés