À défaut d’avoir accès à des grilles de fertilisation spécialement conçues pour l’application d’engrais à taux variable dans la pomme de terre, Éric Théberge a pris l’initiative d’en faire lui-même, pour chaque hectare de sa ferme.


C'est en 2004, suite au décès rapide de deux êtres chers emportés par le cancer, que les frères Éric et Paul Théberge, producteurs de semences de pomme de terre, décident de modifier leurs façons de faire. Avec l’espoir de protéger à la fois leur santé et l’environnement, ils se lancent dans l’agriculture de précision. Après de nombreuses recherches, Éric – qui chapeaute le projet – constate qu’aucune grille de fertilisation à taux variables pour son type de production n’était disponible. C’est donc à partir des grilles standards du CRAAQ et de leurs analyses de sol qu’ont été établies les premières recommandations pour la ferme Théberge inc., située à Péribonka au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Des économies dès la première année
Les résultats sont impressionnants : une réduction de 30 % des volumes de fertilisants appliqués, une économie de temps et surtout aucune perte de rendement.

Étudiant et comparant lui-même ses cartes d’analyses de sol en fonction des récoltes mesurées au capteur de rendement, Éric est sûr d’avoir enfin trouvé, après quatre ans, la bonne recette pour chaque hectare de sa ferme.

« Avant, je mettais 1500 kg d’une recette standard en bande au semis. Maintenant, j’applique en moyenne 1000 kg en trois passages. Une formule 0-0-60 variant de 183 kg à 400 kg, à la volée. Au planteur, je mets en bande du 11-52-0, variant de 173 kg à 300 kg, et aussi 70 unités d’azote et 110 unités de potassium. Je fais des corrections au sarclage avec de l’azote liquide, entre 30 et 272 litres à l’hectare selon les besoins du sol », explique-t-il.

Avec le recul et riche de son expérience, le producteur constate qu’à l’époque il ne connaissait pas trop ce qui était appliqué sur les 110 hectares de sa ferme. « Nos sols sont inégaux, j’ai du sable et d’anciennes tourbières. Maintenant, je connais par cœur chaque recoin de mes terres et leur teneur en éléments. »

Digne d’un centre de recherche
Ce qui impressionne le plus Lyne Beaumont, agronome à La Coop fédérée, et experte-conseil pomme de terre pour le Québec, c’est la rigueur du protocole de Paul et d’Éric. Un protocole digne des grandes universités, mais appliqué à l’échelle de leur ferme.

Lyne Beaumont, agronome à La Coop fédérée et experte-conseil pomme de terre pour le Québec, en compagnie d’Éric et Paul Théberge, ainsi que de Richard Larouche, directeur des ventes chez Nutrinor.

Elle souligne que toutes les variables externes ont été contrôlées afin de tirer des conclusions propres à leur environnement. En effet, en plus de comparer différents modes d’application, les Théberge ont installé un système d’irrigation sur 82 hectares pour se prémunir d’un éventuel manque d’eau pouvant fausser les données. De plus, ils sèment depuis 2004, les quatre mêmes variétés : Norland, Supérieur, Gold Rush et Yukon Gold, pour des fins de comparaison de rendements.

Cap sur les rendements
Même si depuis le début du projet les rendements de la ferme oscillent aux alentours de 36 t/ha, les producteurs savent qu’ils augmenteront. Cette année, Éric aspire à obtenir pas moins de 50 t/ha, et l’année suivante, il prédit qu’il récoltera aisément 70 t/hectare. Et après? Cela dépendra du seuil de rentabilité.

« Je n’aurais pas pu obtenir plus de rendements parce que les éléments minéraux dans mes sols ne me permettaient pas d’avoir une tonne de plus. Grâce aux cartes, j’ai découvert cet hiver la corrélation entre la teneur en éléments et le rendement. Avec les résultats des analyses de sol faites sur chaque hectare aux trois ans, je sais que je gère bien mes taux de phosphore et que je dois absolument augmenter le potassium pour avoir plus de rendement. La recette miracle existe, il suffit de la trouver », évoque celui qui, en 2004, n’avait jamais utilisé un ordinateur.

Gage de qualité

Responsable des travaux aux champs, Paul indique ne pas avoir vu de gain ou de perte de qualité avec la réduction et le fractionnement de l’engrais. Cependant, Richard Larouche, directeur des ventes chez Nutrinor, estime que les producteurs ont tout à gagner avec les applications à doses variables, puisque les plants bénéficiant de tous les éléments minéraux sont en meilleure santé et produisent des tubercules de meilleure qualité. Il croit qu’en définitive l’agriculture de précision sera un incontournable sur les fermes québécoises.

Lyne Beaumont renchérit : « Pouvoir gérer le taux de sucre dans le tubercule en maîtrisant plus précisément la fertilisation avantagera certainement le producteur visant le marché de la croustille, dit-elle. Aussi, un tubercule sain avec une plus belle apparence en raison d’une pelure de qualité avantagera les producteurs de pommes de terre de table. Les marges de manœuvre sont minces, en agriculture, alors si on diminue les intrants et qu’on augmente la rentabilité, c’est une stratégie gagnante. »

Accessible à tous
Il y a deux façons de voir l’agriculture de précision. La première étant de régler les problèmes dans les zones où les rendements sont moindres en vue d’obtenir des résultats moyens plus élevés. La deuxième vision consiste à se concentrer là où les rendements sont bons afin de les augmenter davantage. Il suffit de choisir celle qui convient le mieux à sa réalité.

Bien que les deux frères privilégient celle où tous les champs sont pris en considération, ils comprennent que tous ne cultivent pas 110 hectares, superficie facilement gérable avec cette première méthodologie. Mais Éric est formel, peu importe la stratégie employée, l’agriculture de précision est très simple à comprendre et à appliquer.

« Je suis autodidacte, mais les représentants de machinerie offrent le support pour bien utiliser les appareils, dit-il, et les conseillers agronomiques peuvent bâtir les grilles de fertilisation appropriées en fonction des analyses de sols. Nous utilisons un ordinateur de bord Pro série 8000 d’Innotag pour contrôler toutes les applications de fertilisants ainsi que le capteur de rendement à l’automne. Quant aux applicateurs, nous avons transformé ceux que nous avions déjà. »

Carte utilisée à la ferme pour suivre la fertilité des sols avec précision

Au tour de l’avoine
Maintenant qu’Éric dit avoir trouvé la recette miracle pour les pommes de terre, et qu’il se concentre à augmenter ses rendements, ses démarches ne s’arrêteront pas là. Dès cet été, il entre­prendra avec son frère de nouveaux essais à doses variables, cette fois dans l’avoine. Quant à l’interprétation de ces nouvelles données, tous deux pourront compter sur l’expertise de leur agronome chez Nutrinor, François Des Ruisseaux. 

De plus en plus populaire

Alain Brassard, conseiller en agriculture de précision à La Coop fédérée, constate que ces nouvelles technologies ne sont plus réservées qu’aux innovateurs, comme les Théberge. Les systèmes de guidage intéressent aussi la nouvelle génération de producteurs, probablement parce qu’ils sont peu coûteux et assurent une rentabilité rapide.

Si l’agriculture de précision, et plus particulièrement les applications à taux variable, vous intéresse, Alain Brassard résume les étapes qui vous permettront de les intégrer sur votre ferme :

1) Avoir accès à vos cartes de rendements, pour trois années consécutives, afin de bien cibler vos zones de gestion. À défaut d’en avoir, le spécialiste peut travailler à partir de carte topographique (microtopographie) et photos aériennes de vos champs, mais recommande particulièrement, dans de tels cas, la technologie VERIS. « C’est une radiographie des sols qu’on peut effectuer en mesurant leur conductivité électrique. Elle équivaut, en matière de précision, aux cartes de rendements multiannées », explique le conseiller.

2) Prélever un échantillon de sol cible pour chaque zone de gestion. Ensuite, un diagnostic agronomique est posé pour l’application à taux variable de chaux ou de fertilisants.

3) Procéder aux applications à taux variables en fonction des recommandations. La programmation de l’application est produite dans un format qui est compatible avec votre équipement si, bien sûr, il est muni d’un contrôleur pour faire varier les taux et des équipements GPS appropriés. Vous pouvez également choisir l’option des applications à forfait. Certaines coopératives offrent ce service.

Alain Brassard désire corriger certaines perceptions. « Oui, l’agriculture de précision est accessible, dit-il, cependant il faut comprendre qu’on ne doit pas s’attendre systématiquement à des diminutions d’utilisation d’intrants. Cette technologie permet d’appliquer les bonnes doses aux bons endroits. Selon la fréquence de vos analyses de sol, c’est un processus qui peut prendre jusqu’à cinq ans à peaufiner. Mais, il en vaut la peine. Vous le constaterez dans vos rendements. »


 



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