En août 2000, Sylvain Bertrand, agronome, feuillette La Terre de chez nous. Une petite ferme avicole à vendre attire son attention. Il prend rendez-vous, visite la ferme le surlendemain et signe une offre d’achat 45 minutes plus tard. La production avicole sur un coup de tête!




Destination : Val-des-Monts, banlieue nord de Gatineau. En ce beau printemps, le tortueux sixième rang où se trouve la ferme Aux Saveurs des Monts est criblé de nids-de-poule. Pas de doute, une ferme avicole n’est pas loin!

Enfin rendus, on y rencontre Sylvain Bertrand, originaire de Châteauguay en Montérégie, qui roule sa bosse dans l’ouest du Québec depuis 1986. D’abord à La Coop Agrodor, puis comme enseignant au Collège Macdonald, comme conseiller au MAPAQ de l’Outaouais et ensuite comme agroéconomiste au Groupe conseil agricole des Hautes-Laurentides. Outaouais d’adoption, ouais.

Pourtant, c’est bien plus en production laitière que Sylvain Bertrand aurait aimé s’établir. Ses oncles étaient producteurs laitiers et quand il travaillait comme conseiller, des éleveurs émérites comme Charles Ménard (Ferme Rubis), Stéphane Alary (Ferme Stépido), la famille des Leduc (Ferme Desleduc GMS) ou Yvon Chartrand (Ferme Outaouais) l’impressionnaient beaucoup.

Quand l’occasion d’acheter un poulailler se présente, la décision, même précipitée, a donc relevé davantage d’un choix économique que d’un choix « avec les tripes ». Agroéconomiste un jour, agroéconomiste toujours. La possibilité d’élever hors sol, sans terres ou machineries, plus la possibilité d’obtenir rapidement les revenus d’un premier lot de poulets a influencé Sylvain. « Dans le poulet, l’élevage vire vite », rappelle-t-il.

Seize mille dollars et une maison offerte en garantie, c’est tout ce qu’il a fallu à Sylvain Bertrand pour « passer au financement » et acquérir une petite ferme, vieillissante, mais possédant un quota de 100 m2. Pour son démarrage, l’entreprise obtient le prêt de quota d’aide à la relève de 100 m2 des Éleveurs de volailles du Québec. Grâce à sa subvention à l’établissement, Sylvain achète 50 m2 supplémentaires. Par la suite, dès que l’entreprise dégage quelques surplus, ils sont aussitôt réinvestis pour porter le total du quota actuel à 775 m2. « Il nous faut atteindre un volume de production minimal pour pouvoir nous payer des équipements qui diminueront notre coût de production, soutient Sylvain, sans quoi on ne compte pas son temps et on est surpris après quelques années d’avoir fait autant de bénévolat! »

La vraie nature du poulet
La mise en marché directe et par son réseau de distribution, Sylvain n’a pas eu le choix, dit-il, de s’y lancer à fond. Avec un poulailler possédant un quota à peu près dix fois moindre que la moyenne des poulaillers québécois, Sylvain devait maximiser la marge par oiseau. L’idée était donc de vendre par ses propres moyens un produit différencié, élevé selon sa propre recette  : alimentation exclusivement à base de grains, sans farines, gras animaux et antibiotiques (gamme Natur-Aile). La densité d’élevage, deux fois inférieure qu’en mode traditionnel, permet de prévenir les maladies devoir les guérir par des médicaments. Se donner tant de mal mérite bien un prix plus élevé pour son produit.

Le défi d’organiser sa mise en marché stimule grandement Sylvain. Pas de camion de lait aux deux jours… « Il faut toujours avoir le sourire et être disposé à recevoir les clients, ce qui exige d’aménager l’horaire de travail en fonction des heures normales d’ouverture », dit Sylvain, pour qui le désir de répondre aux besoins des clients par la vente vient de l’époque où il était à l’emploi d’Agrodor.

Mais revenons à nos parquets : chez Saveurs des Monts, dix semaines d’élevage sont requises pour produire un lot, comparativement aux huit semaines (comprenant élevage, lavage et vide sanitaire) en mode traditionnel. Comme il faut organiser les lots aux huit semaines, il a fallu concevoir une rotation incluant deux sections pouponnières (plus petites et tenues plus chaudes, ce qui diminue les coûts de chauffage) où les élevages sont démarrés durant deux semaines, après quoi les 2000 jeunes oiseaux sont transférés sur leur parquet d’élevage, situé sur le même étage.

Même en effectuant trois attrapages successifs (huitième, neuvième et dixième semaine) pour l’envoi à l’abattoir, la ferme produit des lots très hétérogènes, ce qui est désirable pour fournir des poulets de grosseur différente dans les étals (poids moyen de 3 kg, éviscéré). La conversion alimentaire de 2,45 n’est pas à tout casser, mais on s’en soucie moins puisqu’on veut précisément une croissance lente pour produire un poulet au goût différent.

 
Saveurs des Monts produit sur 775 m2, un petit quota comparativement à la moyenne des élevages québécois, quelque 25 000 poulets et 2000 dindes
par année.

Et si les journées portes ouvertes de l’UPA…


… étaient, en plus d’occasions de reconnecter les consommateurs au quotidien du milieu agricole, une façon de revaloriser le métier d’agriculteur? C’est ce qu’en pensent Sylvain Bertrand et Paul Déziel, qui ne se sont jamais sentis si fiers d’être producteurs agricoles que lors des portes ouvertes à leur ferme en 2007 et 2008


Le nouveau poulailler à deux étages, qui comporte deux sections pouponnières, est aussi fonctionnel à l’intérieur qu’esthétique à l’extérieur avec son revêtement naturel de planches brutes de pruche.

Battre de l’aile ou prendre son envol
Confronté à une clientèle fidélisée, sensible aux attributs du produit, Sylvain agrandit le poulailler une première fois en 2002. En 2005, après cinq ans de labeurs à sortir le fumier à la fourche et à la brouette, Sylvain s’essouffle. Il décide néanmoins d’agrandir une deuxième fois, mais en s’associant à Paul Déziel, jeune charpentier-menuisier du coin qui apporte à l’entreprise deux choses : un nouveau capital et des bras qui savent comment construire et rénover des poulaillers! Paul sera d’un précieux secours pour construire le nouveau poulailler à deux étages, aussi fonctionnel à l’intérieur qu’esthétique à l’extérieur avec son revêtement naturel de planches brutes de pruche. En 2007, c’est l’érection de leurs bureaux et installations de transformation qui les occupent.

Aujourd’hui, la ferme produit 25 000 poulets et 2000 dindes par année. Les poulets sont abattus à l’Abattoir Charron de Saint-André-Avellin, sous inspection provinciale, ce qui ne permet malheureusement pas « d’exporter » vers Ottawa, plus grand marché que Gatineau. Pour pouvoir offrir du poulet frais chaque semaine, la ferme a établi un partenariat avec l’Abattoir Charron, également producteur de poulets, pour un approvisionnement supplémentaire de 15 000 poulets, élevés selon les spécifications de Saveurs des Monts. Les poulets sont vendus entiers, en découpes, transformés en saucisse, cassoulet ou pâté directement dans les installations de la ferme, sous la gouverne de Paul et de Victor Rehnmann, boucher d’origine suisse de plus de 40 ans d’expérience.

Sylvain et Paul ont fait montre d’inventivité en proposant à la clientèle différents « forfaits congélateur », soit la possibilité d’obtenir des réductions de 5 % à l’achat de huit poulets ou de plus de 22,7 kg (50 lb) de viandes diverses, parce que la boutique offre aussi un éventail de viandes et produits régionaux : bison, bœuf, porc, sanglier, agneau, veau, œufs, miel, etc.

Autre trouvaille de taille : la possibilité de vendre du poulet pour les levées de fonds! Clubs sportifs, associations à but non lucratif ou étudiants peuvent vendre des volatiles pour financer leurs activités parascolaires ou charitables. Une solution de rechange au traditionnel chocolat.

Graduellement, la marque Saveurs des Monts acquiert sa notoriété. Aujourd’hui, le produit est offert dans plus de 75 points de vente. La ferme écoule ses poulets à sa propre boutique dans une proportion d’un tiers. Les ventes à la ferme, sans intermédiaires, permettent d’obtenir le prix de détail, donc d’engendrer une marge plus grande. Le reste va dans des boucheries spécialisées, des magasins d’alimentation naturelle, dans quelques supermarchés et dans des restaurants huppés (L’Arôme, du Casino du Lac-Leamy; L’Orée du bois et le Restaurant Les Fougères, tous deux à Chelsea; etc.).

Dans l’aventure, on ne peut passer sous silence l’apport de la conjointe de Sylvain, Suzanne Laplante, qui a soutenu financièrement le ménage dans les premières années difficiles du démarrage, mais bien plus, elle a soutenu Sylvain moralement.

Il faut dire qu’il le fallait bien, avec une production, la première année, de 3000 poulets et 45 000 $ de revenus bruts…
 
Saveurs des Monts produit sur 775 m2, un petit quota comparativement à la moyenne des élevages québécois, quelque 25 000 poulets et 2000 dindes
par année.

Des reconnaissances qui font du bien

En 2003, Saveurs des Monts a remporté le titre de PME agricole de l’année de la Banque Nationale du Canada. Une des premières distinctions sur la routecahoteuse du démarrage de l’entreprise. Sylvain se rappelle… « À l’époque, on n’avait pas de tracteur, pas de camionnette, même pas de chien…
La seule chose qu’on avait en commun avec les autres agriculteurs, c’est les dettes! »




Le rapport Pronovost en action
Mise en marché directe, produit différencié, appellation, certification, terroir, des mots de tous les jours chez Saveurs des Monts. On croirait pourtant lire des recommandations du rapport de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, qui souhaite plus de latitude pour les petites entreprises innovatrices.

« Téméraire ou visionnaire? » posait comme question le journaliste et le réalisateur de La semaine verte du 12 octobre 2008 venus faire un reportage sur les chapons de la ferme. Effectivement, il faut être un peu fou pour se lancer dans une production contingentée. Après huit ans d’exploitation, l’entreprise fait ses premiers véritables profits cette année.
 
Mise en marché directe, produit différencié, appellation, certification, terroir, des mots de tous les jours chez Saveurs des Monts, qu’on retrouve aussi en toutes lettres dans le rapport Pronovost.

Mais attention : Sylvain Bertrand est progestion de l’offre. Si des assouplissements au système sont nécessaires pour accommoder les petits producteurs, il assure qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. L’écoute qu’il a aujourd’hui de La Financière agricole et de son syndicat spécialisé est autrement différente d’il y a huit ans. Si beaucoup a déjà été fait, comme de ne plus obliger Sylvain, un producteur-acheteur, à détenir un bon de garantie notarié pour cautionner une faillite de l’acheteur (lui-même!), beaucoup reste encore à faire.

Comme de permettre le fractionnement du quota, la plus petite superficie étant actuellement de 100 m2 (valant environ 95 000 $), pour, disons, des petites fermes maraîchères qui veulent offrir des viandes dans leur panier bio en élevant 300 poulets par année sur 10 m2. Fractionner permettrait peut-être de contrer l’élevage au noir, selon Sylvain.

Autre exemple : politiquement, gouvernements et organismes incitent les entreprises à développer les marchés de niche, mais les réglementations ne suivent pas toujours. C’est grâce à Olymel – eh oui! – si Saveurs des Monts peut aujourd’hui mettre en marché sa production parce qu’il faut détenir pour cela un volume d’approvisionnement garanti (VAG), sorte de quota de mise en marché. Or, ces volumes sont surtout accordés aux abattoirs sur des bases historiques. Saveurs des Monts peut donc, en achetant du quota de production, produire plus de poulet, mais elle ne peut pas en vendre plus! Une réglementation conçue pour la mise en marché collective d’un produit de masse, mais qui décourage combien de petits entrepreneurs?

Mais de découragement, il n’y en avait pas trace sur les visages de Paul Déziel et Sylvain Bertrand, par cette belle journée de printemps, dans leur rang tortueux semé de nids-de-poule de la campagne outaouaise…

Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés