« Notre compétiteur, c’est la Californie. C’est une concurrence déloyale! Notre propre gouvernement nous interdit d’utiliser le bromure de méthyle. Par contre, il (Ottawa) laisse entrer au pays des fraises californiennes cultivées avec ce produit », s’insurge Guy Pouliot, un producteur de fraises de l’île d’Orléans, bastion de l’agriculture québécoise.



La filière québécoise de la fraise, 28 millions $ de ventes (2007), est lilliputienne comparée au Goliath californien, qui produit 88 % des fraises américaines, et dont le chiffre d’affaires cette même année a atteint le record historique de 1,6 milliard $US! Le Canada et le Québec sont le plus gros marché d’exportation de fraises fraîches (80 %) et congelées (55 %) des producteurs californiens. Toutefois, l’importation des fraises californiennes au Canada, si elle est bienvenue durant les mois d’hiver, sabote la production locale, selon Guy Pouliot, car elle force les prix à la baisse en été durant les quatre mois de récolte du petit fruit chéri des Québécois.

L’industrie milliardaire de la fraise du Golden State repose sur l’utilisation du bromure de méthyle (BMr), un mortel et très efficace pesticide utilisé dans le monde entier surtout pour fumiger le sol depuis les années 30. Mais le produit miracle est banni depuis 2005 sous le Protocole de Montréal dans tous les pays développés… à l’exception des États-Unis. La raison de cette interdiction, entérinée par 195 nations : le BMr détruit 50 fois plus rapidement les molécules d’ozone que tout autre produit – comme les CFC (chlorofluorocarbones) que l’on retrouve dans les frigos et les climatiseurs – et contribue au réchauffement planétaire. Votre correspondant s’est donc envolé jusqu’en Californie pour savoir pourquoi et comment les producteurs californiens réussissent-ils à utiliser ce produit interdit.

L’exception américaine
Nous avons dépensé 15 millions $ en recherche au cours des 15 dernières années pour trouver des produits alternatifs au bromure de méthyle. Environ 60 ;% de l’industrie utilise des produits autres que le bromure de méthyle. Nous faisons de grands efforts pour ne plus produire avec ce fumigant », explique Carolyn O’Donnell, porte-parole de la California Strawberry Commission (CSC), rencontrée à Watsonville, la capitale mondiale de la fraise.

À une emblavure de Watsonville, Rod Koda, qui cultive 25 acres de fraises, compte sur cette recherche pour se sevrer du BMr. « Si j’apprends des techniques de production alternatives au BMr plus vite que mes compétiteurs, c’est certain que cela va me donner un avantage concurrentiel », explique-t-il. Le tiers de la superficie cultivée est déjà consacré à la production de fraises biologiques. M. Koda estime que les rendements sont coupés de moitié (8000 boîtes/acre comparativement à 4000 boîtes/acre) en passant de la production conventionnelle à celle biologique. Survivrait-il si les autorités interdisaient le BMr pour de bon? « Oui. J’utiliserais plus de méthodes alternatives, dit-il. Quant à la production bio, le marché commande un meilleur prix. »

Chaque année depuis la date butoir de 2005, les États-Unis demandent une autorisation d’usage critique de BMr sous le Protocole de Montréal, une dérogation accordée par le Secrétariat de l’ozone, qui relève des Nations unies, dans des circonstances où il n’y a pas de solutions de rechange techniques et économiques à ce pesticide ». Les volumes critiques autorisés de BMr aux États-Unis ont diminué de près de moitié de 2005 à 2009, passant de 10 750 tonnes à un peu moins de 5000 tonnes. Les É.-U. sont le plus gros producteur et consommateur de BMr et, à eux seuls, ils bénéficient de plus de 80 % des exceptions accordées aux pays développés.

« Les États-Unis sont le mouton noir du Protocole de Montréal. Les producteurs de fraises d’Espagne et de Grèce, dont les conditions de production sont les mêmes que celles de Floride ou Californie, ont complètement arrêté de produire avec du BMr », explique David Doniger, directeur des politiques, Centre du climat, Natural Resources Defense Council, un des groupes environnementaux les plus puissants des États-Unis.
 
Carolyn O’Donnell
Carolyn O’Donnell, porte-parole de la California Strawberry Commission (CSC). L’organisation va continuer de demander des dérogations auprès des autorités concernées pour pouvoir utiliser du BMr.
Carolyn O’Donnell
Rod Koda cultive 25 acres de fraises de façon conventionnelle et biologique tout près de Watsonville, la capitale mondiale de la fraise, située en Californie. Le producteur utilise toujours du BMr, mais indique qu’il pourrait se sevrer complètement de ce produit advenant son interdiction totale. M. Koda est membre de la coopérative Berry Bowl qui compte 24 membres. Berry Bowl, selon le producteur, est le plus gros exportateur de fraises fraiches au Canada.

Les exigences des permis d’application de produits dangereux demandés aux producteurs de fraises varient grandement en Amérique. Au Québec, un producteur doit détenir un Plan agroenvironnemental de fertilisation (PAEF) avant d’appliquer du lisier ou des engrais chimiques. En Californie, « Nous ne demandons aucune analyse de sol pour prouver qu’il y a des organismes pathogènes comme le verticillium* », explique Robert Roach, assistant au Commissaire de l’agriculture du comté de Monterrey, l’organisme responsable de l’émission des permis pour l’utilisation de BMr et autres pesticides à usage restreint. En 2005, ce bureau a émis 217 permis d’application de BMr/Chloropicrine en préplantation et en a refusé un; en 2006, 190 permis ont été alloués pour trois refusés; en 2007, 185 permis ont été émis pour un refusé et, en 2008, 135 permis ont été émis pour trois refusés. (La chloropicrine, un autre fumigant, est du gaz lacrymogène)

« Nous préférerions ne pas émettre de permis d’application de BMr parce que ce produit est très controversé. Mais tant que la CSC obtiendra des dérogations au niveau international, nous sommes légalement tenus de délivrer ces permis sinon nous risquons des poursuites », ajoute M. Roach. Alors que les volumes critiques autorisés aux États-Unis sous le Protocole de Montréal diminuent, le volume de BMr appliqué par les producteurs de fraises du district de Watsonville–Salinas, chef lieu de la production, a augmenté de plus de 30 % entre 2004 et 2007.

Mme O’Donnell n’est pas en mesure de spécifier quand l’organisation stoppera ces demandes de dérogations. « Le plus alarmant, c’est que les pays en voie de développement comme la Chine ou le Mexique, voyant l’attitude des États-Unis, vont aussi demander des exemptions après 2015, leur date butoir, pour prolonger l’utilisation de ce produit », s’inquiète David Doniger.
 
Les immenses bâches de plastiques empêchent une partie du BMr, un gaz incolore et inodore, de s’échapper dans l’atmosphère. Le BMr tue toute forme de vie – insectes, rongeurs, champignons, bactéries – et stérilise complètement le sol.

Selon l’environnementaliste, la CSC a pu obtenir des autorisations d’usage critique de bromure de méthyle avec la bénédiction de l’administration Bush, allergique à toute entrave environnementale dans les affaires commerciales. Cette attitude risque de changer avec l’élection du président Obama. Par contre, M. Doniger, qui assiste comme observateur aux réunions de négociations du Protocole de Montréal, dont la dernière a eu lieu au Qatar en novembre 2008, s’explique mal l’appui du Canada aux demandes répétées de dérogation américaine.

L’attitude canadienne
Les producteurs américains ont démontré un grand et très réussi effort pour adopter des produits alternatifs au BMr, où cela est possible. Au Canada et au Québec, vous avez l’hiver qui élimine de nombreux pathogènes », explique Michelle Marcotte, consultante auprès des gouvernements canadien et américain et codirectrice depuis 2005 du Comité des technologies de remplacement du bromure de méthyl (CTRBM) au Secrétariat de l’ozone. La demande canadienne d’utilisation d’usage critique de BMr approuvée en 2010 est de 30 tonnes contre 2763 tonnes pour la demande américaine. Au Canada ce produit est surtout utilisé pour désinfecter des meuneries et des usines de pâtes alimentaires. Bien que sept tonnes ont été allouées à un producteur de fraises de l'Île-du-Prince-Édouard pour fumiger ses champs en préplantation, indique Nancy Seymour, chef des Programmes de protection de l’ozone à Environnement Canada.
 
Champ de fraise chez Guy Pouliot avec vue sur le fleuve et travailleurs mexicains

Malgré des demandes répétées d’entrevues auprès des ministres successifs de l’Environnement du Canada, John Baird et de son successeur depuis octobre 2008, Jim Prentice, il n’a pas été possible de savoir si Ottawa considère que les producteurs québécois et canadiens subissent une concurrence déloyale en permettant l’importation de fraises californiennes produites avec du BMr. Et si en cautionnant l’importation de près de 80 000 tonnes de fraises fraîches californiennes (2008), on encourage les Canadiens à détruire la couche d’ozone. Silence radio également dans la capitale fédérale au sujet d’une possible imposition d’une « taxe verte » sur les fraises californiennes.

Selon Guy Pouliot, cette « taxe verte » inciterait les producteurs américains à délaisser plus rapidement l’utilisation de BMr. Et l’argent perçu par Ottawa pourrait financer des programmes de recherches en développement durable au Canada.

Le producteur de l’île d’Orléans, tout comme le président de l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec, Louis Gosselin, ne s’explique pas pourquoi Ottawa fait la génuflexion devant un groupe de producteurs de fraises délinquants. En 2008, les Canadiens ont acheté des fraises californiennes d’une valeur de 211 millions $. Si le client est roi, pourquoi ne pas exiger de son fournisseur des fraises plus respectueuses de la planète?

fraises
Chez Rod Koda (Californie) la durée de la saison de production est de 9 mois. Ses rendements sont de 3,5 livres de fraises par plant (comparé à 1 livre par plant au Québec).


* Verticillium : le petit champignon est l’ennemi juré des plants de fraise. Il s’attaque au système racinaire, mais aussi vasculaire des feuilles.

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Arrivages des fraises californiennes au Canada/tonnes métriques par mois 2006-2008 (Source : Agriculture et agroalimentaire Canada).


(Source : Agriculture et agroalimentaire Canada)
* Statistique Canada comptabilise l’importation de produits certifiés biologiques depuis 2008.


Les arrivages de fraises californiennes en pleine saison de récolte québécoise font chuter les prix, selon l’Association des producteurs de fraises et de framboises du Québec.

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