John Saul, auteur de Mort de la globalisation paru en 2005, croit qu’il est temps de sortir d’un modèle économique révolu pour faire place à un véritable capitalisme social basé sur des échanges régulés.


Coopérateur agricole Quel message la crise financière nous envoie-t-elle?

John Saul, il ne s’agit pas vraiment d’une crise financière, mais plutôt d’une crise socio-économique. Depuis 30 ans, il y a eu une multiplication énorme dans la taille du marché financier sans aucun apport de produits ou de richesses réels. La bulle a éclaté à l’endroit où c’était le plus propice qu’elle éclate. Il y a eu malhonnêteté, mais le véritable problème, c’est que le système est très mal équilibré et basé sur une théorie du XIXe siècle..

C. A. Quelle est cette théorie?

J. S.


Le mercantilisme, qui existait avant le capitalisme. C’est la Compagnie de la Baie d’Hudson, la Compagnie des Indes orientales. Le capitalisme, c’est la compétition entre les éléments verticaux : les compagnies, la production. Le mercantilisme, c’est une intégration horizontale qui contrôle le marché, de la production jusqu’à la consommation.

 
Jonh Seul
Photos : © Don Denton
C. A.
L’agriculture a-t-elle suivi ce modèle?

J. S.
Oui. La crise alimentaire en est un bel exemple. L’agriculture, en occident en particulier, s’est graduellement dirigée vers ce concept industriel qui date d’une époque où on mettait en place les idées de Taylor pour faire fonctionner plus efficacement les usines. Au fond, ce qu’on appelle aujourd’hui l’agriculture moderne, c’est en fait l’agriculture fin XIXe siècle. Avec, en plus, l’aide de toutes sortes de produits et de mécanique. Depuis 30 ans, cette idée est passée en 5e vitesse. Ajoutons à cela une philosophie de globalisation où la dernière étape est que, peu importe qui produit, il y a quelqu’un ou une organisation au milieu, entre les producteurs et les consommateurs, qui ramasse tout, l’argent y compris, et qui envoie les produits dans les marchés. C’est vraiment du taylorisme à gogo.

C. A.
Ce que vous appelez le milieu, ce sont les transformateurs, les distributeurs, les détaillants?

J. S.
Voilà. Dans le marché, le producteur et le consommateur sont les plus importants, et à qui l’argent devrait revenir. Celui qui est au milieu n’a qu’une fonction d’agent. Quand l’agent devient plus important que le producteur ou le consommateur, ça signifie que le marché ne fonctionne pas. En agriculture, on s’est enfoncé très loin dans ce modèle. C’est pourquoi les théories de l’économiste Adam Smith refont surface. Selon lui, il fallait casser le milieu pour faire marcher la relation entre la production et la consommation. Pour stimuler la compétition. L’agriculture est tombée entre les mains des mercantilistes, anti capitalistes, anti compétition, anti production, anti consommation. C’est pourquoi ces derniers détestent tellement les structures comme la Commission canadienne du blé et les offices de mise en marché du lait, car c’est un système de contrôle et d’organisation du marché qui leur échappe.

C. A. L’OMC fait pression sur la gestion de l’offre. Est-elle viable dans un contexte mondial?


J. S.
Dans le contexte actuel, plus ou moins. C’est un système que j’admire assez, car il y a une production raisonnable, une consommation qui marche et de l’argent pour le producteur. Mais il faut un vrai débat à l’intérieur de nos structures et qu’on cesse de parler de systèmes industriels. Quelle est la meilleure manière pour les producteurs de lait, d’œufs ou de bœuf de vendre leurs produits? Pas forcement en misant sur les approches plus absolues comme biologique et certainement pas en misant sur les bas prix. La valeur ajoutée est une bataille qu’on peut gagner.
C. A. Comment?

J. S.
Quelle est la réputation du Canada? En gros, c’est l’immensité de sa nature. Et la clé dans l’agriculture de valeur ajoutée, c’est la nature. Les gens se fichent du côté technique. Ce qu’ils veulent savoir, c’est si la viande qu’ils consomment provient d’un animal alimenté d’herbes sauvages, par exemple, dans les Rocheuses, ou si la vie de l’animal est liée à la nature. Cette bataille, les Français ne peuvent pas la gagner. Les Américains, très difficilement. Les Allemands, non. Les Anglais, non. Les Australiens et les Nouveaux-Zélandais, un peu. Mais le Canada, oui.

C. A.
Donnez-nous un exemple.

J. S.
On aurait pu saisir une occasion avec la crise de la vache folle. Produire une viande de haute qualité, la meilleure. Cesser de vendre notre viande pour qu’elle soit revendue congelée dans les supermarchés américains à bas prix. Attraper le haut du marché international avec la valeur ajoutée. Un certain nombre de producteurs ont voulu le faire, mais c’est l’argument 19ième siècle, vieux style, industriel, qui a dominé.

C. A.
Êtes-vous pour le protectionnisme?

J. S.
Pas du tout. Je suis pour le commerce international, mais dans un cadre transparent et régulé. Il faut réduire à une seule couche efficace et légère le bric-à-brac de réglementations, mais pas forcément toutes mauvaises, empilées les unes sur les autres au fil des ans. Il ne faut pas que le règlement devienne une barrière. Sa raison d’être doit être claire et nette. Mais, il faut aussi pouvoir établir des standards canadiens très élevés, les appliquer ici pour nos propres produits et pour nos importations. Cela ne peut que nous aider avec nos exportations. Par exemple, dans le débat É-U – Europe sur la viande et les hormones, c’était une grande erreur stratégique de s’allier avec Washington et leur stratégie industrielle de production de masse. On aurait pu saisir le haut du pavé et, par la qualité, faire une percée importante en Europe

C. A.
Avec la clause Buy American de Barack Obama, les États-Unis entrent-ils dans une nouvelle ère protectionniste?

J. S.
Au cours des 30 dernières années, tout avait été tourné vers la finance. Le résultat, aux É-U? Corruption des subventions et absence d’argumentation sur la nécessité de reconstruire leur industrie d’une manière plus moderne. La crise a fait éclater subitement tout le mouvement néoconservateur globaliste américain. Et maintenant, les cols bleus américains disent : « mais qu’est-ce que vous allez faire pour nous? » Obama, un président intelligent, est face à cette crise. Et la porte de sortie n’est pas évidente. On comprend donc d’où vient cette clause et pourquoi elle peut être un problème. Mais ça demeure la continuité du vieux discours. Il faut se rendre à l’évidence, la globalisation est en train de mourir. Le processus est amorcé depuis une dizaine d’années. Le plus désolant depuis que la crise a éclaté, c’est que les gens, les professeurs d’économie, les journalistes, les politiciens continuent d’utiliser le discours globaliste. Ils n’ont rien appris. On demande l’opinion de Henry Kissinger. Incroyable! Ridicule! Celle de Francis Fukuyama, auteur de The Death of History, qui a eu complètement tort. Et de tous ces vieux intellectuellement morts qui sont en train de tenter de sauver leur réputation en sortant des solutions sans intérêt. C’est assez triste, parce qu’il y a une occasion énorme de tout revoir le système et de créer de la richesse.

C. A.
Une croissance continue est-elle possible?

J. S.
Pas selon l’ancien modèle. La croissance demande une rareté de produit. Donc, une croissance de production. Mais nous sommes en surplus de production dans la plupart des biens. Le modèle industriel de l’agriculture ne créera pas de richesse. Mais des problèmes et des besoins de subventions. Un pays où les fermiers ne vont pas s’en sortir. Oublions les débats de droite – gauche, libre échange – protectionnisme. Il y a une fortune à gagner dans une approche plus saine de valeur ajoutée. Mais il faut reconstruire. La richesse est créée dans la construction des systèmes.

C. A. Croyez-vous que le commerce puisse s’autoréguler?

J. S.
Non. Le commerce n’est pas une abstraction où il n’y a pas un apport réel des êtres humains et où seul le marché décide. Nous sommes tombés dans l’idée très naïve que le commerce avait un sens éthique et moral et qu’il fallait le libéraliser. Le commerce n’a pas lui-même une raison d’être. C’est simplement un phénomène d’échange.

C. A.
Que pensez-vous de la souveraineté alimentaire?

J. S.
On ne veut pas fermer la porte aux autres pays, mais est-ce vraiment intelligent d’acheter des marchandises de l’étranger vendues à prix dérisoires? Il n’est pas logique que je consomme des produits alimentaires de l’Équateur, sans valeur particulière, si en plus on peut les produire ici. C’est irresponsable vis-à-vis l’agriculture, la production, la qualité. Dans cette logique, on n’intègre pas les subventions cachées et toutes les questions d’environnement, de santé, de main-d’œuvre. Si vous n’êtes pas capable de me dire d’où provient le miel que vous me vendez, ça signifie que ce n’est pas vraiment une production agricole, mais plutôt industrielle où, quelque part, on a tout mélangé. Et pour ne pas qu’on voit que ce n’est pas un miel de première qualité, on appose une étiquette pour me distraire de ce que c’est : un produit anonyme, sans grand intérêt, douteux au plan des éléments nutritifs essentiels qu’il contient. En revanche, il y a ce mouvement un peu exagéré qui dicte de ne manger que des aliments provenant d’au plus 100 kilomètres. C’est un peu compliqué quand on vit au Canada, surtout en hiver. Pour de l’huile d’olive, ça devient très compliqué. Mais entre ces deux extrêmes, il y a beaucoup à faire.

C. A.
La coopération vous apparaît-elle comme un modèle économique d’avenir?

J. S.
Au cours des 20 dernières années, la coopération a glissé sous la pression industrielle – issue du management des écoles de gestion – pour faire de plus en plus comme les autres. Cela a été une erreur. Il ne faut pas faire comme les banques commerciales, comme Loblaws. Si le problème est au milieu, si le système industriel ne marche pas vraiment, et si on recommence à se préoccuper de qualité et d’espace géographique, il faut se demander quel est le modèle coopératif du XXIe siècle? À mon avis, c’est autour de la qualité et d’un financement réadapté. Il y a des occasions d’affaires énormes, mais avec un modèle revu. Réinventé.





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