Damien Lemire est un livre ouvert. Qu’il parle de sa famille, de l’agriculture, de la coopération ou des combats qu’il a menés, l’émotion se lit sur son visage. Une sensibilité et une fragilité qui n’ont pas empêché cet homme aux
convictions et aux valeurs profondes de s’accomplir.

Le 20 avril dernier, David, un des fils de Damien, terminait les semis de blé sur un retour de maïs. Quelques centaines d’acres, en semis direct, de blé d’alimentation humaine destiné aux Moulins de Soulanges, l’entreprise qui approvisionne en farine les boulangeries Première Moisson. La nature leur faisait la vie belle. « Ça ne s’est jamais fait aussi tôt », lance Damien, visiblement heureux de la tâche accomplie de main de maître par David. « On travaille sous le garage du Bon Dieu », dit l’homme qui siège au conseil de La Coop fédérée depuis 2006.

Dernier d’une famille de 14 enfants, Damien naît sur une ferme laitière de Baie-du-Febvre le 23 juillet 1948. Il vit une enfance heureuse. Les terres de la ferme familiale dévalent jusque sur les battures du fleuve. Maintes fois, à travers champs, il courra sous le vol des oies blanches en plein périple saisonnier. Son père, Georges-Henri, homme politisé, est un des fondateurs de la coopérative agricole de cette localité, aujourd’hui La Coop Covilac. Comme lui, Damien se vouera corps et âme à la coopération à travers un portefeuille d’activités et d’engagements. Son frère Michel, de 10 ans son aîné, figure de proue du milieu agricole, aura une grande influence sur lui et sera une source constante d’inspiration.

« Rien n’arrive sans travail, dit Damien. Ce qui semble facile, à première vue, a bien souvent demandé beaucoup d’effort. Ce qui arrive trop facilement peut repartir tout aussi facilement. »

Encouragé par sa mère, Évelina Beaulac, il s’inscrit en zootechnie à l’ITA de Saint-Hyacinthe en 1967. Mais les cours de première année, plutôt théoriques, l’ennuient à un point tel qu’il pense tout abandonner. Il veut être proche des producteurs. Son père le convainc de persévérer. « J’étais maniaque de génétique », dit Damien qui découvre alors tout le potentiel de cette science qu’il mettra plus tard en application avec grand succès sur sa propre entreprise laitière.

Il amorce sa carrière en 1970 comme représentant à la coopérative de Warwick. Il y travaillera un peu plus de deux ans. Il décroche ensuite un poste d’inséminateur du CIAQ. Il fait la promotion de l’insémination artificielle auprès des producteurs du Cercle d’amélioration du bétail de Saint-Léonard-d’Aston. Seul le tiers d’entre eux en font alors usage. Damien sillonne les rangs et initie les éleveurs à cette technique. Sa méthode est convaincante. Chaque année, il accroît substantiellement le nombre de premières inséminations. Il demeurera sept ans à ce poste, jusqu’en 1979. À son départ, les trois quarts des producteurs du cercle avaient adopté cette façon de faire.

En 1973, il épouse Laure Brousseau, fille de producteurs agricoles et enseignante à l’école primaire. Le couple connaîtra son lot d’épreuves. De leur union naît un premier enfant le 1er juin 1975. Bébé Frédéric souffre d’une malformation cardiaque congénitale grave. Sa vie est en danger.

On le transfère à l’hôpital Sainte-Justine, à Montréal, où il est opéré. Mais sa situation ne s’améliore pas. Le bébé est sous observation constante. Deux semaines d’angoisses interminables s’écoulent. Les médecins demandent au couple la permission d’opérer à nouveau Frédéric, même si l’enfant n’a aucune chance de s’en sortir. L’intervention servira la science, disent-ils. Dévasté, le couple accepte. Frédéric, leur petit paquet d’amour, décède le 2 juillet, un mois après sa naissance. La perte de Frédéric est une déchirure au cœur et sera, pour Laure et Damien, une absence éternelle. À l’époque, il n’existait pas véritablement d’organismes pour aider à porter le deuil d’un enfant. Aujourd’hui, la douleur est encore vive. Damien en parle avec une émotion qui lui étrangle la voix. « On nous a dit de ne pas attendre pour faire un autre enfant, dit-il. On les a écoutés. » Aux Fêtes, Laure est à nouveau enceinte. Mélysa naît le 7 septembre 1976. La petite a beaucoup de coliques. Ses parents sont fous d’inquiétude, mais tout rentre dans l’ordre. Deux autres enfants, David et Francis, naîtront de leur amour.

Laure et Damien sont dotés d’une impressionnante capacité de résilience qui leur permet de continuer d’agir malgré la douleur. Car d’autres peines viendront encore fortement les ébranler.

En 1979, leur ferme de Notre-Dame-du-Bon-Conseil est incendiée un mois après qu’ils en aient fait l’acquisition. Un coup du sort qui mine dès le départ leur établissement. « J’étais très inquiet. Je voulais tout vendre, se rappelle Damien. Laure m’a sorti du noir, convaincue qu’on allait surmonter ce malheur. » En effet, l’année suivante, ils achetaient une ferme et un troupeau de 40 vaches.

Damien et son fils David

Puis au début des années 90, leur fils Francis, âgé de huit ans, est heurté par une automobile alors qu’il est à bicyclette. Il a de multiples fractures et doit être hospitalisé pendant cinq semaines. Francis, qui jouera au hockey dans la ligue junior majeur avec les Wildcats de Moncton, choisira plus tard le domaine de la construction. David, de son côté, a toujours adoré les vaches. Dès l’âge de 5 ans, il aide son père à les rentrer à l’étable. Il sait déjà où se trouve leur place. Joueur de hockey de haut niveau, David participera au camp d’entraînement des Prédateurs de Granby. Avant de s’établir à son tour à la ferme, il passera par de difficiles épreuves. Après une période de réinsertion, il œuvre comme travailleur de rue. Un métier qu’il adore et qu’il pratiquera jusqu’à son récent retour au sein de l’entreprise. « Nous travaillons ensemble depuis plus d’un an et tout va pour le mieux », dit Damien qui a emprunté pour acheter une terre de 251 hectares en culture qu’il exploite avec son fils à qui il veut transmettre des parts d’ici deux ans. David a des projets en tête. Favoriser le développement durable, essayer de nouvelles cultures, pratiquer l’agriculture biologique. Damien possède aussi 92 hectares en copropriété avec son épouse. « Tu ne montes pas une entreprise dans le doute, dit-il. Ceux qui n’ont pas investi ne sont plus là. Il faut avoir confiance. » « C’est un producteur déter­miné, ouvert aux nouveautés, qui cherche toujours à s’améliorer et à atteindre le meilleur rendement possible, indique Caroline Poitras, experte-conseil à La Coop des Bois-Francs. Il faut se tenir à la page pour l’informer correctement. »

Mélysa est le pendant féminin de son père. Émotive, impulsive, passionnée. Elle a commencé des études en éducation à l’Université Laval puis s’est réorientée en adaptation sociale. Quand

Damien a fait encan en 2001, pour se consacrer aux grandes cultures, Mélysa a beaucoup pleuré le départ des animaux. Elle se rappellera toujours l’odeur de la ferme, du foin, le bruit des ventilateurs, des chaînes, les veaux, les minous… Comble de bonheur, Mélysa attend son premier enfant pour février prochain.

Homme de famille, de parole et d’engagement, déjà lorsqu’il est inséminateur, Damien siège au conseil de l’Association des technologistes. « Je me sentais interpellé, dit-il. Mais avant de me lancer dans la vie publique, je voulais assurer des bases solides à mon entreprise. » Damien sera tour à tour président de la Société d’agriculture et de l’Exposition agricole de Drummondville, vice-président de l’Exposition agricole de Trois-Rivières et administrateur de l’Association des expositions agricoles.

Il est élu au conseil d’administration de La Coop des Bois-Francs en 1993. En 2001, il accède à la vice-présidence. Un passage de courte durée, car le président d’alors, René Fournier, quitte ses fonctions pour retourner à son entreprise. Damien est propulsé à la présidence par le conseil. La marche est haute et il ne se sent pas prêt à y mettre le pied. « René m’avait assuré de son soutien jusqu’à son départ. Tout comme Robert Béliveau, le directeur général d’alors, qui m’a appuyé sans réserve. J’ai accepté et la transition s’est finalement bien passée. »

Comme administrateur et président, il doit prendre des décisions qui ne font pas toujours l’unanimité. La fermeture du service des pneus automobiles et de la meunerie de Warwick, par exemple, a déplu à certains. « Prenez-la, la décision, nous disait-on pourtant. Une décision, c’est facile à prendre. Avoir les gens derrière soi, c’est plus difficile. C’est pourquoi il faut clairement justifier toute action. » Damien est d’ailleurs réputé pour ses présentations orales précises et détaillées. Mais il se donne aussi pour mandat de développer l’entreprise. « Il a largement contribué à la réussite du projet majeur qu’ont représenté les deux phases d’agrandissement du centre de réno­vation de La Coop des Bois-Francs, fait savoir Robert Béliveau, directeur général de 1992 à 2006. Il est ouvert d’esprit et ne dit jamais non en partant. » En 2007, l’année suivant son entrée à La Coop fédérée, il quitte la présidence, mais demeure au conseil. Il est également administrateur de Sels Warwick, une filiale de La Coop des Bois-Francs, et agit, dans le comté de Drummond, à titre de vice-président du parti libéral du Canada.

« Je suis un coopérateur de cœur, dit Damien, décoré en 2007 du titre de Chef de file au Bal des moissons, région Centre-du-Québec. La coopération, c’est l’entraide, la transparence. Tu participes aux décisions. Elle est là pour améliorer le sort de l’ensemble des producteurs. »

La vie, pourrait-on croire, se serait acharnée à le décourager. Son caractère émotif et passionné l’a malgré tout poussé de l’avant et permis de demeurer cet homme déterminé sur lequel on peut toujours compter et qui sait faire avancer les choses.

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