Afin que le retrait des parents se fasse dans l’harmonie, il faut respecter quatre facteurs clés, selon Huguette Veillette, conseillère au CRÉA de la Mauricie.

Il faut que les parents soient sûrs qu’ils auront suffisamment d’argent pour profiter d’une retraite convenable, que la relève soit capable de gagner sa vie et que l’entreprise ait la marge de manœuvre nécessaire pour évoluer, et ce, sans que les gestionnaires se sentent étouffés financièrement », dit Mme Veillette. Enfin, idéalement, on trouvera une façon de ne pas trop en laisser à l’impôt…

Mais une fois ces questions financières résolues, il faudra s’attaquer à des questions qui sont certaines fois encore plus difficiles à cerner, ajoute notre conseillère qui a accompagné plusieurs exploitants à effectuer la transition en Estrie, en Montérégie et en Chaudière-Appalaches avant de déménager en Mauricie. Il restera à déterminer quand sera le moment idéal et quels seront les projets de retraite ou de semi-retraite envisagés par le couple.

Parfois, il arrive que le cheminement ne se fasse pas à la même vitesse pour les deux conjoints. C’est le cas de Julienne Gagnon, qui était prête avant son mari Léon.

« On a l’intention de faire avec nos petits-enfants ce qu’on n’a pas eu le temps de faire avec nos enfants quand ils étaient jeunes parce qu’il fallait gagner notre vie et monter l’entreprise. » Julienne, Léon avec Anne-Sophie

Le couple de Saint-Adelphe exploite une des plus belles fermes de dindes de reproduction du Québec. Ils sont la troisième génération à posséder cette ferme dont le volet avicole a vu le jour en 1952 avec 50 dindes.

Léon et Julienne ont amorcé leur grande aventure en 1973 en rachetant la ferme avec 4000 dindes pondeuses du père de Léon. Au fil des ans et grâce à l’implication de leurs trois garçons, l’exploitation des Gagnon a pris beaucoup d’expansion. Elle produit désormais 17 000 dindes de reproduction par année et 80 000 dindons de chair. La famille exploite également 223 hectares (550 acres) en grandes cultures, des terres à bois et, en partenariat avec un actionnaire non apparenté de Valcartier, un couvoir pour commercialiser les dindonneaux produits par leurs dindes de reproduction.

Le fait d’avoir fait face à la maladie et subi une opération majeure a créé un sentiment d’urgence pour Julienne. « Je me suis rendu compte que la vie est courte et qu’il faut savoir en profiter, dit-elle. Quand j’ai commencé à parler à Léon de bâtir une maison au village, il a dit “plus tard”. Mais j’ai dit “non, je suis prête”. Je suis rendue là. En discutant avec Huguette Veillette, on en est venus à un compromis et l’an prochain, on choisira notre terrain. »

Étonnamment, le deuxième élément déclencheur qui a fait accélérer le processus de transfert est le nouveau projet de construire cinq poulaillers de 2500 oiseaux chacun, pour la reproduction. En réunion avec le directeur de compte, le père et les deux fils aînés se sont fait dire dans le blanc des yeux que le financement du projet ne serait pas accepté si les garçons ne détenaient pas chacun 20 % de l’entreprise L.J. Gagnon.

L’investissement était jugé moins risqué si Sylvain et Éric devenaient actionnaires, car ceux-ci seraient perdants s’ils vendaient les poulaillers quand Léon prendrait sa retraite de façon définitive. « Ce n’est pas entré dans l’oreille d’un sourd, dit Léon. Les gars savaient que finalement tout leur reviendrait un jour et ils ne voyaient pas l’urgence de passer chez le notaire. Là, ils sont prêts. »

Réflexion faite, Léon a jugé que l’intervention du directeur de compte a été juste. « Il faut être logique, a-t-il conclu. Si je n’avais pas analysé la situation, j’aurais pu me fâcher, mais dans le fond, tout cela a bien du sens, car ça nous mène au but qu’on s’était fixé. Cela n’a fait qu’ajouter un peu de pression, c’est tout. »

Julienne, qui a cessé d’aller aux poulaillers au mois de juin, dit qu’elle profite de ses temps libres pour jardiner. Même si elle passe encore plusieurs heures par semaine à faire du classement de paperasse et des téléphones pour l’entreprise, elle aime ne plus devoir être toujours à la course. « Le matin, on se levait tôt et on finissait tard le soir, explique-t-elle. Là on prend le temps de regarder la nature. On profite de chaque journée. »

« La retraite, c’est le bonheur en bouteille! » dit Lise Boisvert qui avec son conjoint Réal, exploi­taient une ferme laitière de 37 kilos de quota et 202 hec­tares en boisé et en culture, ainsi qu’une érablière à Sand Hill, un petit hameau qui appartient à la municipalité de Cookshire-Eaton, en Estrie.

La fermette achetée en 1968 était désuète. « Il y avait de la machinerie à chevaux et 10 vaches, raconte Lise. Pour prendre ça, il fallait être croyant en ce qu’on était capable de faire! »

Le couple, qui a dû emprunter pour leur mise de fond, a travaillé fort pendant 40 ans. L’important n’était pas de devenir riche, mais plutôt de développer la ferme à son plein potentiel – ce qu’ils ont accompli. La vraie fortune, d’après Lise, est de prouver qu’on est capable de réussir en s’accrochant à ses rêves. Et de pouvoir prouver aux enfants qu’avec peu, on peut faire tout.

« Élever sa famille à la ferme, c’est un cadeau de la vie », ajoute Lise qui travaillait en plus à l’extérieur, à l’Hôtel Dieu de Sherbrooke, en microbiologie, en élevant quatre enfants. Levée à 4 h 45 le matin, elle partait faire son quart de travail à l’hôpital à 7 h. En partant l’après-midi, elle préparait mentalement le menu du soir, car une heure plus tard il fallait que toute la marmaille ait fini de manger pour se consacrer aux tâches de la ferme.

« Et après 22 ans de mariage, on s’est payé 30 heures de congé, dit-elle en riant. C’était extraordinaire. J’aime mieux dire des heures parce que si je dis une journée et demie, les gens vont trouver que ce n’est pas assez… »

« Rendus à notre âge, nous sommes capables de voir le fruit de ce qu’on a semé et c’est merveilleux. Que nos jeunes soient en agriculture, qu’ils aient des enfants à leur tour et qu’ils recommencent la même pièce de théâtre, je trouve ça extraordinaire. » Lise Boisvert

Pour leur 25e anniversaire de mariage, les enfants ont fait en sorte que les parents puissent partir pour trois semaines. C’est à cette époque qu’ils ont pris goût à visiter le monde. Depuis qu’ils ont fait l’acquisition d’une roulotte, en 2004, ils ont parcouru le Canada au complet, ils ont marché sur les glaciers en Alaska et ils se sont découvert beaucoup d’affinité avec les autochtones du Labrador.

Chez les Boisvert tout comme avec les Gagnon, le même thème revient. « Une retraite, ça se prépare! » Ils ont visiblement bien appris le crédo d’Huguette…

« Il ne faut pas avoir peur de consulter, car on ne peut pas être bon dans tout », dit Lise pour qui les cours de communication ont été particulièrement valables. « Ces cours-là nous ont coûté quelques boîtes de Kleenex en nous faisant revivre tout ce qui s’était passé pendant trente et quelques années. »

Cette préparation pour Réal et Lise a pris 10 ans. Pour savoir ce qu’ils valaient, pour apprendre à communiquer – car parfois on pense que tout le monde sait ce qu’on veut – et finalement pour découvrir qui serait le meilleur sujet pour reprendre la ferme.

Cette décision était loin d’être facile pour les Boisvert parce que les quatre enfants ont manifesté le désir de reprendre la relève… « Tout le monde voulait la ferme parce qu’il y a beaucoup de sentiment, c’est l’histoire d’une vie, poursuit Lise. Mais la ferme ne pouvait faire vivre qu’une seule famille compte tenu des redevances qui nous seraient versées à notre retraite. »

Huguette Veillette, conseillère au CRÉA Mauricie

Deux des enfants se sont retirés au tout début du processus. Puis, ce fut au tour du troisième de céder, après beaucoup de réflexion. Finalement, c’est la plus jeune et son conjoint qui reprendraient la ferme.

Lise, qui aurait préféré que les deux plus intéressés reprennent la ferme ensemble, mais sans que leurs conjoints respectifs y soient actifs, admet avoir vécu un deuil lorsque la décision ultime a été prise. La gestionnaire autant que la mère poule – son expression – savait qu’en ayant qu’à acheter du quota additionnel et à bâtir une maison supplémentaire pour le deuxième couple, que les deux pourraient partager les infrastructures et auraient eu droit à des fins de semaine de congé. Mais ils ont choisi de vivre en couple, chacun sur leur propre ferme, chacun à leur manière.

Pour Réal, incapable de rester inactif et pour qui « la religion du travail est importante », il est heureux de pouvoir partager son temps entre les deux exploitations. En riant, il dit qu’il travaille maintenant à temps partiel. Au lieu des 120 heures par semaine d’avant, il n’en travaille que 80.

Le moment privilégié du couple est incontestablement le petit déjeuner. « J’ai attendu 40 ans pour déjeuner avec mon mari le matin, dit Lise en souriant. C’est un gros luxe d’avoir du temps. »

Le moment idéal pour effectuer un transfert varie d’une exploitation à l’autre. L’important, rappelle Mme Veillette, est de ne pas s’imaginer que le processus est simple et rapide. Il faut se donner le temps de bien faire les choses…

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