Chacune de nos décisions est influencée par une série d’émotions. Mal maîtrisées, ces émotions peuvent tout simplement annuler notre bon jugement, créer un mauvais climat et engendrer de mauvaises décisions. Bien canalisées, elles deviennent des atouts extraordinaires dans nos capacités à raisonner et à interagir avec les autres. Elles nous amènent à développer notre intelligence émotionnelle!

Le quotient intellectuel (Q.I.) a longtemps été la référence principale pour évaluer le potentiel et l’intelligence d’un individu. Or, cette norme n’en révèle qu’une partie. Pour connaître ses atouts de leader et de gestionnaire d’entreprise, il faut également analyser ses compétences émotionnelles. C’est du moins ce qui est prôné dans les grandes écoles de gestion et de management! Certains parlent d’intelligence du cœur, d’autres de l’art d’utiliser intelligemment ses émotions… La psychologue et coach Pierrette Desrosiers nous aide ici à mieux comprendre cette nouvelle forme d’intelligence. Selon elle, un bon gestionnaire d’entreprise agricole a tout avantage à s’ouvrir à ce nouveau champ de compétences. Des recherches sur le sujet indiquent que le Q.I. n’explique qu’au plus 20 % de la réussite d’un individu. Comment expliquer le 80 % qui reste?

Le Coopérateur agricole : D’où nous vient ce concept de quotient émotionnel (Q.E.)?

Pierrette Desrosiers : Il a été popularisé par le psychologue Daniel Goleman grâce à son best-seller publié en 1997 L’intelligence émotionnelle. Accepter ses émotions pour développer une intelligence nouvelle. Cette forme d’intelligence nous renvoie à des compétences bien précises.

  • : Quelles sont ces compétences?
  1. : Elles se résument à la connaissance de soi, l’autorégulation, la motivation, l’empathie et tout le domaine des habiletés interpersonnelles et des responsabilités sociales.

  •  : Qu’est-ce qui explique cette valorisation récente du Q.E.?
  1. : Par une prise de conscience et une meilleure compréhension de la psychologie humaine. L’être humain n’est pas que rationnel. Il est chargé d’émotions de par son histoire et de ses expériences de vie. Or, lorsque l’on se met à étudier le comportement des gestionnaires d’entreprise, on s’aperçoit que les plus doués ont développé des compétences exceptionnelles non pas en refoulant leurs émotions, mais plutôt en s’appuyant sur une bonne connaissance d’eux-mêmes, de leurs valeurs, de leurs forces et de leurs faiblesses.
  • : Les connaissances et le savoir-faire techniques sont tout de même nécessaires?
  1. : Bien sûr qu’ils le sont. Toutefois, lorsque l’on souhaite diriger une entreprise agricole avec tous les défis qui y sont associés, il faut beaucoup plus que le savoir-faire technique. La bonne nouvelle est que ces compétences peuvent s’améliorer si nous y mettons la volonté et acceptons de travailler sur soi-même. Contrairement au Q.I., le Q.E. peut se développer tout au long de notre vie.
  • : De toutes les compétences émotionnelles présentées précédemment, laquelle est la plus importante?
  1. : Elles sont toutes importantes. Cela dit, la connaissance de soi est la compétence de base à partir de laquelle les autres pourront graduellement se développer. Cette compétence passe par la capacité d’un individu à faire de l’introspection, c’est-à-dire à se regarder et à reconnaître ses forces et ses faiblesses de même que ses motivations profondes. Pourquoi suis-je intolérant au désordre jusqu’à en devenir stressant pour les autres? Pourquoi ai-je de la difficulté à déléguer? Quelle est ma tolérance au stress? Pourquoi suis-je si anxieux face à l’argent? Pourquoi ne suis-je pas capable d’exprimer mes opinions lorsque je suis en présence de mon père ou de ma mère? Il y a là des pistes de réflexion pour une amélioration de notre intelligence émotionnelle.
    Être ouvert et humble par rapport au feed-back des autres est aussi essentiel si l’on veut cheminer vers une meilleure connaissance de nous-mêmes. Et c’est parfois là une grande difficulté des gestionnaires d’entreprise. Ils ont peine à entendre la vérité et vont se piéger en nourrissant une fausse perception d’eux-mêmes.
  • : Qu’est-ce que l’autorégulation?
  1. : Cette compétence réfère entre autres au contrôle de soi et de ses pulsions intérieures. On l’associe souvent à la capacité de retarder le plaisir et de tolérer la frustration. À se discipliner soi-même. Puis-je me priver de certains plaisirs aujourd’hui pour améliorer la situation financière de mon entreprise à plus long terme? L’autorégulation exige une bonne connaissance de ses vulnérabilités. Suis-je sensible à l’opinion des autres à propos de mes capacités et de mon entreprise? Suis-je en mesure d’être rationnel lorsque j’achète de la machinerie? Suis-je capable de contrôler ma colère quand je suis dérangé ou irrité?
  • : Est-ce vrai que la capacité à retarder le plaisir et à tolérer la frustration ont tendance à être plus carencée chez la jeune génération?
  1. : Je ne suis pas la seule à confirmer cette tendance. C’est vrai que les jeunes générations n’ont pas été entraînées autant que leurs parents… Cela a des conséquences sur leurs capacités à s’autoréguler. Laissez-moi vous parler du test de la guimauve qui est très révélateur sur cette question de l’autorégulation. Je vous en parle ici, car il y a eu énormément d’écrits sur ce sujet. Un groupe d’enfants âgés de 4 ans a été individuellement placé dans une salle isolée. On leur a donné une guimauveen leur demandant d’attendre le retour de l’expérimentateur avant de le manger et d’en avoir un deuxième. Certains ont réussi le test, d’autres n’ont pas été capables d’attendre. Ces mêmes enfants ont été suivis pendant les 14 années subséquentes. Or, en général ceux qui ont pu patienter pour la deuxième guimauve se sont avérés de meilleurs étudiants, et ce, indépendamment de leur quotient intellectuel, et étaient plus stables dans leurs relations. Je vous laisse le soin de faire vos propres conclusions…
  • : Qu’en est-il de la motivation?
  1. :Cela réfère à notre besoin d’accomplissement et à notre sens de l’engagement à l’égard de nos fonctions. Comment m’y prends-je pour entretenir ma motivation lorsque surviennent des difficultés? Suis-je capable de maintenir un degré de positivisme et d’optimisme dans les situations un peu plus difficiles à vivre? Tout cela relève de la motivation.
  • : Et l’empathie?
  1. : C’est la colle des relations interpersonnelles. Suis-je capable de me placer dans la peau de l’autre? Suis-je intéressé à son bien-être? Puis-je décoder ses sentiments, porter une oreille attentive à ses besoins? Cette capacité est importante non seulement avec nos associés ou encore nos employés, mais avec toutes les personnes avec qui l’on fait affaire régulièrement.
  • : N’y a-t-il pas un risque de se faire avoir avec cette compétence surtout si l’on gère du personnel?
  1. : Tout est une question de bon dosage. L’empathie fait appel à sa propre capacité d’écoute et de compréhension de l’autre. Pouvons-nous être trop à l’écoute? Sûrement. Il faut savoir mettre ses limites. Encore ici, cette compétence repose sur une bonne connaissance de soi-même. Si, par notre nature, nous n’aimons pas le conflit et voulons plaire à tout le monde, vaut mieux se faire aider pour l’embauche et la négociation des conditions de travail des employés. Autrement, il y a effectivement un risque de se faire manipuler. On revient toujours à la compétence de base qui est la bonne connaissance de soi. Si je ne prends pas le temps de bien me connaître, je risque de m’embarquer dans des projets qui ne me conviennent pas et me conduisent parfois jusqu’à l’échec.
  • :Parlez-nous en terminant des habiletés sociales?
  1. : On touche ici à la capacité de faire équipe, de collaborer et de bien communiquer ses attentes. Suis-je capable de générer des résultats positifs au sein d’une équipe de travail, d’amener un groupe à améliorer ses capacités de travailler ensemble? Cela réfère à sa capacité de devenir un bon leader.
  • : Comment se donner les moyens d’améliorer son Q.E.?
  1. : Il est possible d’assister à des ateliers de formation sur le sujet. Il existe certains tests qui peuvent vous aider à identifier vos forces et vos faiblesses. On en retrouve sur Internet moyennant quelques frais. Cela dit, une fois que l’on connaît nos attitudes à changer, il faut pratiquer et parfois se faire accompagner. C’est tout le domaine du coaching. Cela exige du temps, de l’énergie et de l’argent. Dites-vous qu’au sein d’une entreprise, qu’elle soit agricole ou dans un autre secteur d’activités, les seuls actifs qui font réellement une différence au plan de sa réussite sont les êtres humains qui la gèrent. Or, c’est malheureusement le dernier actif dans lequel on choisit d’investir…
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