Gestionnaire au Secrétariat aux coopératives du gouvernement du Canada, Alain Roy croit que la formule coopérative, même si elle doit faire un brin d’introspection, est plus pertinente que jamais dans un monde en pleine mouvance.

Le Coopérateur agricole: Quel est le rôle du Secrétariat aux coopératives?

Alain Roy : Le Secrétariat, fondé en 1987, fait le lien entre l’appareil fédéral et les représentants du mouvement coopératif canadien – principalement le Conseil canadien de la coopération et de la mutualité et l’Association des coopératives du Canada (Canadian Co-operative Association), – afin de s’assurer que les politiques et programmes fédéraux tiennent compte de leurs réalités et que les Canadiennes et Canadiens puissent avoir accès à un modèle d’entreprise efficace pour répondre à leurs besoins économiques, culturels et sociaux.

  • : Quel portrait faites-vous de l’évolution des coopératives au Canada depuis 20 ans?
  1. : des secteurs plus matures que sont les coopératives agricoles, alimentaires et financières. Les coopératives non financières dans les secteurs agricole, manufacturier et alimentaire sont responsables de près de 75 % du chiffre d’affaires des coopératives canadiennes. Durant cette période, nous avons été témoins d’une diversification intéressante : coopératives de travail, de services et soins à domicile, de solidarité, funéraires. Dans le secteur agricole, certaines coopératives ont opté pour la démutualisation. En conclusion, le nombre total de coopératives s’est maintenu, mais la démutualisation de certaines grandes coopératives agricoles et les difficultés économiques de certains secteurs comme la forêt ont fait chuter la croissance du chiffre d’affaires et des actifs au début des années 2000. Enfin, le mouvement a cherché à redéfinir sa relation avec les gouvernements en misant sur des partenariats plus efficaces tout en protégeant son autonomie face à l’État.
  •  : Comment se positionne le Québec par rapport aux autres provinces?
  1. : Il est très inspirant. C’est la province avec la politique de développement des coopératives la plus complète au Canada et où la relation entre les principaux partenaires est la plus intense et diversifiée. Les résultats sont éloquents. Avec 23 % de la population canadienne, près de la moitié des nouvelles constitutions de coopératives non financières au Canada se font au Québec. Autre distinction, le Québec est une des seules provinces qui a enchâssé dans sa loi le caractère inaliénable de la réserve générale. En matière de politique publique, c’est un des arguments les plus forts de l’action gouvernementale pour le développement coopératif. Dans la plupart des lois, les membres peuvent liquider la coopérative et se partager sa valeur résiduelle.
  • : La coopération est-elle un modèle d’avenir?
  1. : Plus que jamais. Les derniers événements dans l’économie ont démontré que la coopération assurait un bon équilibre entre les divers besoins de la société. Et les règles mises en place entraînent une diligence particulière au niveau des résultats et des opérations qui ne sont pas nécessairement inscrits dans le code génétique des compagnies. Même si le taux de survie des coopératives est beaucoup plus élevé que parmi le reste des entreprises, elles ne sont pas à l’épreuve de tout.
  • : Par exemple?
  1. : La démutualisation dans l’Ouest. Les coopératives étaient sous pression. Elles faisaient face à des enjeux au niveau de la structure de capital et du départ anticipé d’une cohorte de membres à l’aube de leur retraite. Ceux qui avaient le plus investi dans l’organisation étaient les agriculteurs les plus âgés. Pour eux, ces fonds représentaient une bonne partie de leur caisse de retraite contrairement à d’autres catégories de citoyens qui ont accès à des programmes partagés avec leurs employeurs. Il est légitime qu’au moment où ces agriculteurs prennent leur retraite, ils puissent réintégrer ces placements dans un portefeuille qui leur appartient. Car ils sont dépendants non plus de l’activité agricole, parce que la relève a pris la place, mais de ces placements. Il me semble que l’option retenue dans certain cas était risquée pour l’avenir de la coopérative. On aurait pu faire preuve de plus d’imagination dans les modèles à mettre en place pour assurer une transition intergénérationnelle plus souple et répondre aux besoins de la coopérative et des membres sur un certain nombre d’années. C’est malheureux qu’on ait fait le pari risqué d’aller sur les marchés publics.
  • : Le capital action?
  1. : Oui. Dans le cas particulier de la Sask Wheat Pool, ils ont misé sur le marché des capitaux pour cristalliser le capital de la coopérative. Ce pari aurait pu réussir, mais le pari était basé sur une dynamique de capital plutôt que d’usage. L’histoire a scellé le sort de la coopérative avec des effets pervers majeurs pour les coopérateurs. En effet, les moins solidaires de la formule coopérative ont probablement saisi des occasions de monnayer leurs actions beaucoup plus tôt que ceux qui croyaient encore que c’était une façon de maintenir la coopérative en vie et de la faire évoluer, et qui ont conservé leur placement là. Après un départ fulgurant, l’action des Sask Wheat Pool est montée de 12 $ (valeur d’émission) à 22 ou 23 $ pour régresser, en l’espace d’un an et demi, sous la barre de 1 $. Le coopérateur qui a accepté cette direction en pensant sauver sa coopérative a perdu énormément. Le besoin de l’entreprise, c’était de sécuriser son capital. Le besoin du membre qui se retirait, c’était d’avoir une source de revenus. Le besoin des membres actifs, c’était de maintenir ce puissant outil de valorisation de sa production et du développement de l’agriculture.
Pour Alain Roy, la coopération est plus que jamais un modèle d’avenir : « Les derniers événements dans l’économie ont démontré qu’elle assurait un bon équilibre entre les divers besoins de la société. »
  • : Comment éviter de telles situations?
  1. : Il faut que le conseil d’administration, composé d’agriculteurs, garde le gouvernail bien en main et orienté vers le renforcement du lien d’usage, qu’il fasse preuve de vision et qu’il travaille à la pérennité de l’organisation. vos propres conclusions…
  • : Quels sont les grands enjeux auxquels sont confrontées les coopératives?
  1. : Le premier, pour les grandes coopératives, c’est la capitalisation, au-delà de celle apportée par les membres, pour financer les projets de développement de la production et de la transformation. La question du financement du développement est complexe et il faut trouver un modèle basé sur des capitaux patients à un coût mutuellement acceptable. Si demain on voulait créer Olymel, on ne pourrait probablement pas trouver chez les agriculteurs les capitaux nécessaires pour bâtir les capacités de transformation actuelles. Pour les plus petites coopératives, c’est l’enjeu de la reconnaissance, soit réduire la perception des institutions financières par rapport au risque que constitue une association de personnes qui décident de gérer une entreprise. Bref, comment se présenter comme un modèle moderne, crédible, durabl
  • : Quel est le défi en matière d’éducation coopérative?
  1. : Sensibiliser le public et repositionner la coopérative aux yeux de ses membres, administrateurs et employés. Quand on sonde les gens, on s’aperçoit que, sans mentionner le mot « coopérative », ils adhèrent majoritairement aux valeurs caractéristiques des coopératives, mais ils n’associent pas nécessairement ces valeurs aux coopératives. Le modèle d’éducation est à renouveler, mais c’est la dernière chose à couper lorsque les temps sont durs. Si, en période difficile, on délaisse le côté associatif pour se concentrer sur l’entreprise, on hypothèque la capacité de surmonter les prochaines crises.
  • : La fiscalité des coopératives est-elle un enjeu?
  1. : Oui. À mon avis, il n’y a pas au Canada de fiscalité coopérative. Leur fiscalité s’inspire fortement d’autres modèles d’entreprises. Elles ont besoin d’un modèle qui leur est propre et qui contribue à renforcer leur mode de fonctionnement distinctif et leur structure financière (ristourne, réserve générale, capital variable).
  • : Parlez-nous du lien d’usage.
  1. : Certaines nouvelles expériences coopératives me semblent se bâtir sur une définition floue du lien d’usage. Je pense entre autres à des coopératives mises en place pour offrir un bien public comme les services à domicile ou dans le secteur des nouvelles sources d’énergie électrique sans lien direct avec le consommateur (la distribution étant assumée par un monopole). Il y a aussi à revoir le modèle coopératif afin de s’assurer que ceux qui veulent créer une coopérative y voient l’avantage de le faire sous la loi sur les coopératives. En effet, rien n’empêche un groupe de former une coopérative et d’utiliser l’habit corporatif de société par action dans la réalité.
  • : Comment mesure-t-on le succès associatif d’une coopérative?
  1. : En évaluant comment on a contribué à renforcer l’association. Si les membres d’une coopérative ne sont pas capables d’expliquer qu’ils sont dans une coopérative, on a failli à notre mission. À cet égard, les gestionnaires doivent être imputables des succès associatifs. Il n’est pas compréhensible que l’on sépare les responsabilités entre le conseil d’administration (association des membres) et les gestionnaires (performance de l’entreprise).
  • : Au Canada, le membership des coopératives est-il en croissance?
  1. : Oui. J’évalue entre 10 et 12 millions le nombre de Canadiens de 16 ans et plus qui sont membres d’au moins une coopérative. C’est au Québec et en Saskatchewan qu’on enregistre les plus forts taux de pénétration.
  • : Comment le Québec a-t-il favorisé l’adhésion aux coopératives?
  1. : En se donnant une politique de développement coopératif. Il y a des ressources pour soutenir les gens qui veulent former des coopératives. À l’échelle canadienne, le Québec a l’histoire la plus riche et la plus inspirante en matière de développement coopératif. Il a le coffre à outils le plus complet (services, création d’emplois, influence, investissements de fonds publics). On retrouve même au sein d’Investissements Québec une vice-présidente coopérative. Aussi, le partenariat qui s’est développé entre l’État et le secteur coopératif est unique au Canada.
  • : Dans le monde, le modèle est-il en croissance?
  1. : Oui. L’Europe a un secteur coopératif très diversifié : coopératives d’architectes, d’avocats, de médecins. L’Espagne, le Japon et le Brésil ont beaucoup développé le volet santé. Au Japon, on retrouve des liens entre le système de santé et le système d’alimentation dans leurs réseaux coopératifs. En Italie, on a beaucoup développé le volet social. En Grande-Bretagne, ce sont les coopératives d’alimentation et de consommateurs. En général, les secteurs où l’on requiert une forte capitalisation ou du capital de risque, la haute technologie par exemple, ne se prêtent pas à la création de coopératives. Par contre, dans les secteurs où il y a une adéquation entre le modèle coopératif et le service à rendre – service de proximité, consommation immédiate, alimentation, agriculture, pêche, foresterie (récolte, aménagement, production de plants), où il y a une intensité du lien d’usage, où il y a une adéquation entre la demande en capital et la capacité des gens d’y contribuer, et où il y a aussi une dimension de communauté, il y a de multiples possibilités de structurer des coopératives.
  • : Quels ont été les principales retombées de l'Initiative de développement coopératif (IDC)?
  1. : D’après les chiffres du ministère, depuis sa mise en place en 2003, l’IDC a aidé 1500 projets coopé­ratifs et créé 200 nouvelles coopératives. Le programme a également permis d’expérimenter de nouvelles coopératives et d’entreprendre des projets de recherche en matière de développement économique régional. Le volet Agriculture, mis en place en 2006, a soutenu la création et le déve­loppement de plus de 60 coopératives agricoles.
  • : Le programme a été renouvelé cette année…
  1. : Oui. Pour quatre ans, avec un budget de 19,1 millions $. Cette enveloppe aidera à mettre sur pied de nouvelles coopératives et à expérimenter des façons novatrices d'utiliser le modèle coopératif pour faire face aux défis socio-économiques d’aujourd’hui.
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