En choisissant le thème Partageons nos succès, le Conseil canadien de la gestion d’entreprise agricole a abordé la question du transfert de ferme en soulignant des cas réussis lors de la conférence internationale qui s’est tenue à Québec au mois d’août dernier. Le résultat? Plus qu’inspirant! Les 200 délégués sont repartis le pas léger, énergisés par des témoignages poignants d’agriculteurs qui ont relevé d’énormes défis pour s’installer en agriculture.

Le coup d’envoi a été donné par l’économiste Daniel-Mercier Gouin dont les propos n’étaient pas particulièrement réjouissants. La santé financière des agriculteurs québécois est peut-être précaire, mais celle des Ontariens est catastrophique : ils ont moins de marge de manœuvre que nous pour rembourser leurs dettes.

La solution n’est pas simple, prévient-il. Les économies d’échelle n’ont pas été démontrées et avant de songer à prendre de l’expansion, mieux vaut s’assurer que l’exploitation soit profitable. De tout temps, il a été prouvé que la rentabilité du capital est moindre en agriculture que dans tout autre secteur. S’il en était autrement, la ferme familiale aurait disparu : il y a belle lurette que les agriculteurs auraient cédé la proie aux capitalistes.

Jean Elizalde, à droite, informait les visiteurs du fonctionnement de la meunerie. De gauche à droite se trouvent Vallier Chouinard, président de La Coop Agriscar; Claude Couture, administrateur à La Coop fédérée; François Drainville, président de La Coop Agrivert et Alain Larochelle, président de La Coop Unicoop.

Les transferts au Québec
Caroline Collard du Réseau d’expertise en gestion agricole et Brigitte Paré du Centre régional d’établissement en agriculture ont expliqué le phénomène des transferts de ferme au Québec. Un taux d’endettement élevé met un véritable frein à l’expansion et ultimement à la survie d’une entreprise. Il faut donc prêter une attention particulière à la santé financière de l’entreprise avant de songer à la transférer.

Il n’y a pas que l’aspect pécuniaire qui est en jeu. Bien des transferts échouent sur le plan des relations humaines. Il faut demeurer conscient qu’un transfert est également un deuil pour les cédants et que la colère, la peur et la frustration nuisent au dialogue. D’après la conférencière Pierrette Desrosiers, coach et psychologue, travailler sur ses compétences émotionnelles est un investissement de son temps qui vaut son pesant d’or!

Vive la France?
M. Edouard de Sainte Maresville, chargé de mission au niveau départemental de l’agriculture et Mickaël Poillion, producteur laitier et secré­taire adjoint des Jeunes Agriculteurs dans le Pas-de-Calais (le pays des Ch’tis!) ont tous deux expliqué le système de transmission et d’installation en France (voir l’article Deux nations, un même combat publié dans l’édition d’octobre 2009 sur les programmes d’aide à la relève de la France et du Québec).

Le pays a beau être le plus important producteur agricole de l’Union européenne et posséder une surface cultivable équivalente à la moitié du territoire, l’agriculture ne représente que 2 % du produit intérieur brut (PIB) et 3 % de la popu­lation active française. On y compte environ 500 000 exploitations dont la superficie moyenne est de 50 ha.

L’occupation du territoire est un enjeu de taille : 50 % du million d’hectares rendus disponibles par les cédants sont consacrés à l’installation de jeunes. La politique d’aide à l’établisse­ment connaît néanmoins des ratés : parmi les 16 000 jeunes qui se sont établis en 2008, 10 000 n’ont reçu aucune aide de l’État et ont eu un taux de succès de 85 %, alors que les 6000 qui l’ont eue ont obtenu un taux de succès de 95 %.

« Le système est plein d’embuscades », dit Franck Groeneweg, qui a quitté la France à l’âge de 19 ans pour aller travailler dans une ferme de l’Iowa. Âgé de 37 ans, il exploite aujourd’hui une ferme céréalière de 4000 ha à Edgeley, en Saskatchewan, avec sa conjointe Kari. Ses frères travaillent toujours pour l’exploitation familiale en attendant de pouvoir s’établir individuellement.

Il est illégal « d’acheter » le droit d’exploiter en France, mais ironiquement, on peut acheter le matériel agricole d’un cédant à trois fois son coût réel pour avoir la possibilité de louer sa terre, explique Franck. « Je ne comprends pas pourquoi les gens trouvent ce système si alléchant puisqu’un propriétaire peut reprendre ses terres pour lui-même et à ce moment-là cette supposée valeur de fermage n’est plus là. Ma plus grande question est comment les banques françaises peuvent-elles prêter pour une cession qui n’a aucune valeur? »

Mickaël Poillion admet que le débat est beaucoup plus serein ici. Le fait que l’on puisse s’adapter à la réalité est un aspect sur lequel les Français ont beaucoup à apprendre des Canadiens. « Chez nous, par exemple, pas question pour un céréalier de faire du maraîchage parce que c’est une suggestion trop “socialiste”. Par conséquent, il y a plus de 20 000 Parisiens qui aimeraient avoir un panier de paysan et qui n’ont pas la possibilité d’en avoir. » 

Franck Groeneweg exploite une ferme céréalière de 4000 ha à Edgeley, en Saskatchewan, avec sa conjointe Kari.



Mickaël Poillion, producteur laitier et secrétaire adjoint des Jeunes Agriculteurs dans le Pas-de-Calais

« La vraie finalité d’être agriculteur c’est d’être bien chez soi, en famille, dans un territoire et vivre de son métier. » Mickaël Poillion

Il est envieux de notre système de la gestion de l’offre qui, à son avis, serait une bonne façon de régler la crise laitière en France.

Il ajoute néanmoins que la solution n’est pas d’être propriétaire de terres ou d’équipement agricole comme en Amérique. « Le luxe d’un agriculteur est de pouvoir passer du temps avec sa famille, pas d’avoir trois tracteurs », dit Mickaël qui est propriétaire de 50 % de l’exploitation avec ses parents. Cohérent avec ses propos, il mentionne qu’il préférerait avoir un nouvel associé lorsque ses parents prendront leur retraite pour partager le stress et la charge financière plutôt que d’avoir à gérer des employés.

Les coopératives à la rescousse Tout comme 90 % des agriculteurs français, Mickaël fait parti d’une coopérative d’utilisation de matériel agricole (cuma) et d’une coopérative de manœuvre qui emploie deux salariés à temps plein. Il explique que fonctionner de la sorte est très avantageux pour la liquidité des exploitations et favorise l’installation des jeunes qui n’ont pas à investir des sommes importantes dans l’achat de matériel agricole.

Un service de remplacement institutionnel est de plus offert dans chaque département. Ils sont 32 000 salariés à travers le pays, en grande partie des jeunes qui sortent de l’école d’agri­culture, à se déplacer de ferme en ferme pour remplacer les agriculteurs qui sont soit en congé de maladie ou qui veulent prendre des vacances. Ce même service a permis à Mickaël de se prévaloir d’un congé parental de 11 jours, aux frais de l’État, à deux reprises.

« Le système permet aux jeunes de rencontrer des agriculteurs qui demeurent dans d’autres régions et d’acquérir de l’expérience », explique- t-il. Il sert également à établir un registre qui favorise le jumelage de ceux qui désirent se retirer de l’agriculture avec une relève potentielle.

Le maintien des régions en dépend. Sans jeunes, la campagne française telle qu’on la connaît disparaîtra. Mais pour que les jeunes croient qu’il y a de l’avenir en agriculture, ils doivent se sentir accueillis et épaulés quand les temps sont durs. Il doit absolument y avoir des mécanismes de solidarité.

John Hambly, consultant en développement rural et agricole en Angleterre

Ailleurs dans le monde
En Angleterre, d’après John Hambly, consultant en développement rural et agricole, il n’y a aucune aide de l’État. C’est la dégringolade.

Il ne reste que 11 000 fermes laitières dans un pays qui en comptait 40 000 il y a 20 ans. La tendance serait aux établissements multifamiliaux où deux familles et plus se partagent les activités et les charges. Les exemples présentés n’ont malheureusement pu convaincre les comptables et fiscalistes dans la salle : les économies d’échelles dont il était question étant très minimes par rapport aux casse-têtes que représentent de telles structures.

La déléguée Mandi McLeod de Nouvelle- Zélande était un peu surprise de l’appui des gouvernements québécois et canadiens pour tout ce qui concerne l’agriculture. « Mais à vous entendre parler, je ne suis pas persuadée que ces aides soient la solution, dit-elle. En fait, je me demande si ça ne complexifie pas les enjeux. Il n’existe aucun filet chez nous malgré le fait que l’agriculture représente 80 % de notre PIB. Les agriculteurs ont beau être 20 % de la population, ils n’ont aucun pouvoir décisionnel et nous sommes aux prises avec les mêmes problèmes que vous.

Et si c’était à refaire?
Questionnés au sujet de leur parcours, des producteurs, qui composaient un panel, ont fait plusieurs recommandations : « Faites la transition plus tôt que tard, car il est plus facile pour les jeunes de s’investir dans un démarrage d’entreprise avant qu’ils n’aient une famille », selon Jack Thompson, producteur laitier de Nouvelle-Écosse.

Quant à Alison Brosseau (voir édition du mois d’octobre 2009 à la page 31) : « Il faut donner à la relève le droit à l’erreur plutôt que de les talonner et constamment leur dire quoi faire. » Le mot de la fin de Franck Groeneweg s’adressait aux cédants qui songeaient à effectuer un transfert non apparenté : « Ne faites surtout pas de fausses promesses lorsqu’un couple vient s’installer chez vous dans le but d’un jour prendre la relève. » Lorsque 40 ha sont devenus disponibles là où il travaillait dans l’Iowa, c’est au fils de l’exploitant, qui n’avait aucun intérêt pour l’agriculture, que ceux-ci ont été concédés.

Questionnés au sujet de leur parcours, des producteurs, qui composaient un panel, ont fait plusieurs recommandations : « Faites la transition plus tôt que tard » ou encore « Il faut donner à la relève le droit à l’erreur ».

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