Il suffit de prononcer les mots « baie Missisquoi » pour que se succède une série d’images ayant pour thème la pollution de l’eau et les algues bleu-vert. Mais, les choses changent, une goutte d’eau à la fois.

Venise-en-Québec. Cette petite localité reconnue pour ses plages sur la baie Missisquoi et ses activités de villégiature a fait la plupart du temps la manchette lors des derniers étés en raison des fameuses cyanobactéries (algues bleu vert). Une catastrophe pour Venise-en-Québec et Philipsburg, petits villages qui misent sur la baie comme principal attrait. Et hormis les activités récréotouristiques, plus ou moins 200 000 personnes, des deux côtés de la frontière, comptent sur la baie Missisquoi et le lac Champlain, dont la baie fait partie, pour leur approvisionnement en eau potable.

Or, l’une des trois rivières qui alimentent la baie Missisquoi, la rivière aux Brochets, serpente par plusieurs municipalités ou l’agriculture prospère, comme Pike River, Notre-Dame-de-Stanbridge ou Bedford. La rivière, qui coule sur une longueur de 67 km, présente un bassin-versant qui draine une superficie de 630 km2 (dont 99 km2 au Vermont). En amont, les boisés composent un paysage fait de collines, alors qu’en aval, dans la plaine, les cultures de maïs et de plantes fourragères ont beau jeu. Au travers, une multitude de fermes, surtout laitières et porcines.

La rivière aux Brochets est enjambée par un des plus beaux ponts couverts au Québec, ce qui ajoute à l’attrait touristique de la région.

Ce n’est pas d’hier que différents ministères, organismes, centres de recherche, universités, muni­cipalités, groupes de résidents et d’agriculteurs se préoccupent de la santé de la baie Missisquoi, dont la faible profondeur – quatre à cinq mètres tout au plus – n’arrange rien. Le coupable est aujourd’hui bien connu : le phosphore, principalement particulaire, donc lié à des particules de sol. L’agronome du bureau du MAPAQ à Bedford, Richard Lauzier, mentionne d’ailleurs que la pollution actuelle est la résultante d’excès du passé. « On a traité nos cours d’eau comme des égouts pluviaux. »

Dès 1996, cet agronome unissait ses efforts à ceux du chercheur de l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA), Aubert Michaud, pour mesurer l’exportation du phosphore d’un affluent de la rivière aux Brochets, le ruisseau Castor, et pour proposer des solutions susceptibles de diminuer l’érosion des sols. Ce n’était là – au milieu des années 90 – que le début d’une longue série d’interventions pas toujours rapportées dans des médias plus enclins à publiciser le contraire…

Lisière verte contre pollution diffuse
Bien avant l’instauration du programme du MAPAQ Prime-Vert, les agriculteurs de ce coin de pays commençaient à investir dans des pratiques et des aménagements pour contrer le ruissellement. Enrochement, avaloirs, tranchées filtrantes, stabilisation des berges, plans de fertilisation raisonnés, travail minimal du sol… La conservation des sols gagnait des adeptes dans la région de Bedford.

En 1999, Richard Lauzier propose d’unir les agriculteurs autour d’un organisme dont la mission serait d’améliorer la qualité de l’eau d’un même bassin-versant. Ainsi naît la Coopérative de solidarité du bassin-versant de la rivière aux Brochets. Une trentaine de producteurs y adhèrent; ils sont aujourd’hui une soixantaine.

Les premiers résultats montrent que les mesures adoptées au fil des ans ne sont pas un coup d’épée dans l’eau : de 1999 à 2003, on mesure une diminution de 25 % de la charge en phosphore dans certains cours d’eau. Mais ces résultats fort encourageants ne satisfont pas complètement Richard Lauzier, qui rêve à des interventions plus structurées et systématiques, de l’amont vers l’aval. Il faut aussi, se dit-il, d’autres arguments pour vendre l’idée de ne plus cultiver jusqu’à un mètre du replat du talus, la limite permise par la réglementation.

Richard Lauzier a alors l’idée d’une lisière verte permanente d’au moins 9 mètres de largeur tout au long des tributaires de la rivière aux Brochets. Une sorte de bande cultivable et récoltable, mais seulement avec des plantes vivaces comme du foin ou du panic érigé. Et une bande qui permet tout de même l’égouttement des champs.

Mais de l’idée à sa réalisation, il y avait une mer à traverser…

Pour une fois, un projet « payant »!
Avec son projet de lisière verte sous le bras, Richard Lauzier part convaincre son patron au bureau régional du MAPAQ, à Saint-Hyacinthe. u Ce dernier, une fois convaincu, accompagne Richard Lauzier pour aller cogner à une plus grosse porte, celle de deux sous-ministres du MAPAQ. Ces hauts fonctionnaires portent ensuite le projet un échelon plus haut, au gouvernement fédéral.

Des comités se forment, des discussions s’enclenchent. Richard Lauzier n’est pas au bout de ses peines : il doit expliquer et réexpliquer son projet, fournir des études d’impact, etc. Avant même le versement d’un seul sou, une véritable reddition de compte se met en place. Pas question de verser des sommes sans garantir des résultats, ce qui donne déjà quelques cheveux blancs de plus à la chevelure déjà poivre et sel de Richard Lauzier. Puis en avril 2007, la Coopérative de solidarité reçoit enfin la bonne nouvelle : Agriculture et Agroalimentaire Canada accepte de financer un projet pilote sur deux ans à hauteur de 918 000 $.

Grâce aux sommes versées, 100 % des coûts d’implantation des aménagements hydroagricoles sont remboursés. De plus, les producteurs agricoles reçoivent un montant forfaitaire à titre de dédommagement pour la perte de revenus issue du retrait de superficies cultivables, soit 675 $/ha pour deux ans. Enfin, dans le but d’encourager l’adhésion du plus grand nombre d’agriculteurs au projet, on a imaginé une « prime collective de lutte à l’eutrophisation », ce qui a permis le versement de 850 $ par producteur. Ce train de mesures financières représente du jamais vu pour des projets de protection des cours d’eau en milieu agricole au Québec.

Est-ce toujours le manque d’argent qui freine la lutte à la pollution de l’eau? Richard Lauzier : « Oui, les ressources des gouvernements ne sont pas illimitées, d’une part; d’autre part, les agriculteurs vivent des années difficiles. C’est donc difficile de leur en demander plus. » Ce qui distingue donc ce projet, c’est la forte adhésion des agriculteurs du bassin-versant au projet de lisière verte et le fait que, pour une fois, on utilise l’argument massue pour faciliter la lutte à la pollution : l’argent.

Résultat du projet : 55 entreprises partici­pantes, plus de 650 interventions sur 85 km de lisière verte, ce qui représente une superficie de 100 hectares, auxquels on ajoute la conversion de 25 hectares de plaines inondables en cultures pérennes, auparavant plantées de cultures annuelles.

Bref, un projet réalisé à la sauce du vrai déve­loppement durable : celui qui concilie les aspects environnemental, mais également social et économique.

 

Retour

Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés