Depuis 30 ans, au nom de la souveraineté alimentaire, éleveurs et consommateurs québécois ont investi plus de 2,5 milliards $ pour manger du « steak québécois ». D’une part, les bœufs du Québec parcourent des milliers de kilomètres pour se faire abattre en Ontario et aux États-Unis. De l’autre, les épiciers Loblaws, Sobeys et Métro ne peuvent garantir l’origine de leur bifteck aux Québécois : Brésil? Argentine? Australie? États-Unis? Alberta? Résultat : le slogan « Mettez du Québec dans votre assiette » sonne creux. Vitale en régions, comme dans la plaine de Montréal, comment la production de bœuf va-t-elle s’inscrire dans une future politique agricole? Portrait d’une filière qui se cherche.

«Le bœuf est un animal vagabond. L’équation est simple. Les troupeaux de vaches broutent dans l’Ouest canadien et dans le centre des États-Unis. Et les consommateurs vivent sur les côtes du continent. On a le choix d’importer les animaux vivants ou en coupes de viande réfrigérés pour approvi­sionner l’est du pays », explique Orance Mainville. L’éleveur est actionnaire majoritaire, avec sa fille Marie-Claude, du Groupe Janor, un des plus importants parcs d’engraissement du Québec.

Orance Mainville est avant tout un produc­teur de maïs, cultivé sur 1214 hectares des meilleures terres de la province, à Farnham. Ses 7000 bœufs commercialisés annuellement convertissent le grain jaune en viande, une valeur prisée sur les marchés, mais dont le prix oscille en yoyo à la bourse de Chicago. Pour baisser ses coûts de production, l’éleveur inclut dans la ration alimentaire des bêtes de 30 % à 40 % de sous- produits : drêche de brasserie de bière et de distillerie d’éthanol ainsi que du gluten acheté des usines périphériques. « C’est le secret de notre compétitivité », dit-il. Gains journaliers obtenus : 1,5 kg, facilement comparables, sinon meilleurs, que ceux de ses amis cowboys dans l’ouest du pays qui nourrissent leurs bêtes à l’ensilage d’orge humide.

L’éleveur achète la très grande majorité de ses veaux dans l’Ouest canadien. Plusieurs raisons justifient ce choix : l’homogénéité du poids des lots de veaux en raison de la grande taille du troupeau de vaches qui broute dans les Prairies, le prix des bêtes, leur résistance aux maladies… Autre raison : la génétique québécoise ne répond pas aux exigences du marché américain où sont acheminés 80 % de ses bêtes. « Au Québec, on s’est spécialisé dans les races exotiques (Charolais, Simmental), mais le marché américain commande et prime des carcasses de races Angus et Hereford. »

Ce pourcentage de répartition des ventes cette année – 80 % de ventes à l’abattoir JBS en Pennsylvanie, aux États-Unis, et 20 % à Cargill à Guelph, au Canada – est aléatoire, indique l’éleveur. Il pourrait être complètement inversé l’année prochaine si le dollar canadien frise la parité avec le dollar américain. Le taux de change est une des cartes déterminantes du commerce du bœuf entre les deux pays dont l’industrie est fortement intégrée.

L’éleveur, comme la très grande majorité de ses collègues de la Belle Province, n’a que le choix de ces deux abattoirs pour livrer son bœuf de commodité depuis la faillite de Z. Billette en 2007. Détenu à 80 % par les éleveurs, le seul abattoir de bouvillons d’envergure au Québec a fermé ses portes après que les propriétaires aient refusé de financer davantage une dette se chiffrant entre 20 et 25 millions $ (source : reportage TVA, 30 juillet 2007). Ardent promoteur du projet, dans lequel il dit avoir perdu près de 150 000 $, M. Mainville blâme le syndicat de la CSN et la non-productivité des employés qui a mené à la fermeture de l’entreprise. « On n’avait pas les moyens de se payer Lucien Bouchard comme les abattoirs de porcs », déclare le producteur en faisant référence à l’intervention de l’ex-premier ministre dans la négociation du géant Olymel et des syndicats de la FTQ et de la CSN à la même époque.

Toutefois, selon Jim Laws, directeur général du Conseil des Viandes du Canada, plusieurs facteurs autres que la main-d’œuvre peuvent mener à la faillite d’un abattoir dont « la gestion, le type d’équipements… ». M. Laws souligne que les abattoirs canadiens, qui avaient fortement augmenté leur capacité d’abattage de 2004 à 2006, fonctionnent à 65 % de leur capacité cette année parce que « personne ne peut forcer les éleveurs canadiens à vendre au Canada ». Au pays, c’est le retour à la case de départ. Autant de bêtes traversent aujourd’hui la frontière américaine debout qu’avant sa fermeture en 2003, suite à la découverte d’un premier cas de vache folle en Alberta.

Par ailleurs, M. Mainville ne croit pas que le Québec puisse atteindre une autosuffisance à 100 % de viande de bœuf. « La plaine de maïs n’est jamais assez grande! » affirme-t-il, en raison de la concurrence que se livrent les producteurs de porcs, de poulet, et tout récemment les automobilistes avec l’injection d’éthanol maïs dans leurs réservoirs. La production actuelle de quelque 200 000 à 250 000 bouvillons de boucherie par année selon lui est juste. Cette année, à cause d’un contexte difficile, il prévoit que le nombre de bouvillons produits au Québec chutera de 20 %. M.

Mainville admet qu’il est impossible pour un citoyen mangeur de savoir s’il savoure du « bœuf Mainville », parce que celui-ci est noyé dans la masse de coupes de viande nord-américaine. Selon lui, les productions de bœuf à l’herbe sont possibles au Québec, mais elles resteront très marginales. « Le créneau, c’est pour les bourgeois de la société. Le commun des mortels, qui gagne bêtement sa vie, va-t-il l’acheter ton kit qui coûte deux fois plus cher? » Quant à savoir si la production de bœuf au Québec existerait sans ASRA : « Oui, répond le principal intéressé, mais il y en aurait moins. »

Orance et Marie-Claude Mainville



Les gains journaliers d’un bœuf nourri à l’herbe sont moindres que celui d’un bœuf traditionnel nourri au maïs et qui a bénéficié d’implants. Gilles Saint-Laurent croit que les aides de l’ASRA accordées à la production de bouvillons traditionnelle devraient être modulées pour aider le développement de bœuf à l’herbe et favoriser l’émergence de circuit court en région.

«On a misé sur les circuits courts pour sauver nos vies. On achète nos veaux, on les élève et on les vend dans la région. Ça n’a tout simplement pas d’allure de nourrir des bêtes aux fourrages et de les faire abattre à des milliers de kilomètres », affirme Gilles Saint-Laurent, président de la Coopérative Natur’Bœuf du Bas-Saint-Laurent. Les cinq éleveurs membres de la coopérative, fondée en 2002, tentent de commercialiser un bœuf élevé sans hormones de croissance et qui n’aura jamais ruminé un seul grain de maïs OGM. Pari suicidaire quand on pense que le prix est le seul vrai patron des consommateurs?

« Les consommateurs exigent de plus en plus de savoir d’où provient leur viande et si les animaux ont été bien traités. On a des inconditionnels qui sont prêts à payer plus cher pour manger une viande produite localement », explique Donald Blanchette, gérant des viandes au magasin GP à Amqui. La succursale est un des 15 magasins GP à distribuer cette viande prisée jusqu’à la vieille capitale, Québec. Le prix des coupes Natur’Bœuf se vend en moyenne 14 % plus cher que celles disposées dans les comptoirs voisins et dont on n’a aucune idée de l’origine : Brésil? Uruguay? États-Unis? Alberta?

« Avec l’épicier GP, on a été à l’université du bœuf », explique Gilles Saint-Laurent qui ne parle pas de « chaîne de voleur », mais de « chaîne de valeur ». Lancée un an avant, la marque Natur’bœuf a permis aux cinq éleveurs de surfer sur la crise de la vache folle, déclenchée en 2003. Dans leur cahier des charges, ces derniers avaient déjà écarté les farines carnées, responsables de l’ESB, de la ration alimentaire de leurs bêtes. La crise a fait plonger le prix de la carcasse du bœuf à 1,09 $/kg (0,49 $/lb), alors que le prix conclu à l’époque entre l’épicier et les éleveurs était de 3,52 $/kg (1,60 $/lb).

Jean Clément, président du conseil d’administration du Centre de transformation de la viande du Bas-Saint-Laurent inc.
Gilles Saint-Laurent La traçabilité est au cœur de la stratégie Natur’Bœuf. L’abattoir de Luceville, certifié HACCP, fait partie du circuit court de la filière. Les animaux sont élevés dans la région et ne se déplacent pas plus de trois heures de la ferme à l’abattoir.

Depuis le début de cette entente, les éleveurs ont commercialisé près de 9000 bêtes. Et ils ont investi 1,5 million $ sur leurs fermes. La traçabilité est au cœur de la stratégie Natur’bœuf si bien que chaque coupe de viande vendue en magasin peut être retracée à l’animal et à l’éleveur; ne manque que sa photo sur l’emballage. La vente de la chaîne GP à Métro en septembre dernier amène un peu d’incertitude dans les rangs. Les négociations vont cependant bon train. « On pourrait passer potentiellement de 30 bêtes à 300 bêtes livrées par semaine pour approvisionner les 300 magasins Métro de la province », indique M. Saint-Laurent.

Une autre incertitude plane au regard de la rentabilité d’un investissement de 3,5 millions $ des éleveurs de la région dans le Centre de transformation de la viande du Bas-Saint-Laurent (CTV), érigé à Saint-Gabriel de Rimouski. Le tout nouvel établissement, classé HACCP, la plus haute distinction en matière de salubrité alimentaire octroyée par le gouvernement fédéral, fonctionne au ralenti depuis avril 2009. Le CTV est en mesure d’abattre agneaux et bœufs. Bonne nouvelle : une entente d’approvisionnement avec Métro permet d’abattre 130 agneaux par semaine sur une possibilité de 400. On y a déjà développé une quinzaine de produits de charcuterie dont certains halals (avec le concours du Centre bioalimentaire de La Pocatière). Débrouillardise oblige, c’est un iman québécois, résidant près du CTV, qui vient s’assurer que bêtes et produits soient abattus et transformés selon les règles de la religion musulmane.

Mais le CTV vise aussi le marché de la restauration et institutionnel : hôpitaux, écoles, prisons. L’idée, par exemple, est de concocter des menus composés de cinq ou six plats emballés sous vide destinés aux personnes âgées. « Les centres hospi­taliers de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent achètent leur viande du Brésil et de l’Uruguay. Faut se décider si on crée de la richesse ici ou là-bas », déplore le directeur du centre et éleveur, Jean Clément.

Selon une étude réalisée pour le compte des éleveurs de la coopérative, la filière Natur’Bœuf générerait des retombées économiques de 19 millions $. M. Clément attend avec impatience de voir comment la nouvelle politique agricole du Québec va encourager le marché institutionnel à s’approvisionner auprès de fournisseurs de la Belle Province. Cette mesure était une des principales recommandations du rapport de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois (CAAAQ) pour soutenir le développement régional.

Par ailleurs, « jamais je ne pourrai concurrencer les éleveurs du centre du Québec qui nourrissent leur bœuf au maïs ni ceux du Brésil », ajoute M. Saint-Laurent. Ce dernier souhaite que les aides de l’ASRA soient modulées pour aider les régions. Pour le moment, 8 % des producteurs de bovins de boucherie empochent 67 % de ces aides. Et 70 % de ce soutien se concentre dans quatre régions. Natur’Bœuf ne vend que 1500 bouvillons des quelque 200 000 produits annuellement au Québec. Dans l’élaboration de sa nouvelle politique agricole, Québec doit décider s’il mise en partie sur un bœuf « Kyoto ».

Donald Blanchette, gérant des viandes GP d’Amqui



«Je ne transporte pas des palettes de marchandise. Je transporte des animaux vivants. Je ne dois jamais freiner ou accélérer brusquement, sinon les bêtes risquent de s’empiler l’une sur l’autre. Un animal mort, pour moi, c’est une perte de revenus », explique Guy Boudriau. Ce cowboy moderne rassemble des centaines de vaches et de veaux sur les fermes et les parcs d’en­grais­sement du Québec et de la Saskatchewan. Il enfourche plus de 30 fois par année son camion-remorque, un cheval d’acier chromé, pour transiter des bêtes d’un bout à l’autre du pays, été comme en hiver, et faire carburer l’industrie du bœuf canadienne.

Guy Boudriau a accepté de partager son univers avec votre correspondant, le temps d’un circuit : six jours de route, 6150 kilomètres au compteur. Dans la cabine de son camion, on entend rugir les 525 chevaux vapeurs du moteur qui peine à tirer sa charge : 31 300 kg de steak sur quatre pattes. Guy vient d’embarquer 47 bouvillons dans la remorque. Celle-ci se compartimente en cinq pièces réparties sur deux étages. Mais pour diriger ces invités, qui pèsent 665 kg chacun, il faut du doigté et beaucoup de courage. La remorque tanguait sous un concert de meuglements.

Les bêtes recueillies pour leur dernier voyage appartiennent au groupe Janor, un des plus gros parcs d’engraissement du Québec, situé à Saint-Anicet, au sud-ouest de Montréal. La première mission de Guy consiste à livrer ces bêtes à l’abattoir Cargill près de Kitchener, en Ontario, à 600 kilomètres de là. « Il n’y a plus d’abattoir au Québec. L’abattoir Billette était tout près à Saint-Louis-de-Gonzague. Mais il a fait faillite en 2007 à cause d’une mauvaise administration », lance le camionneur en guise d’explications.

Guy prévoit être à l’abattoir Cargill avec sa précieuse cargaison en fin de journée, vers 18 h, tout dépendant du trafic de Toronto. Pendant que le camion dévore les kilomètres, la conversation couvre le bruit du moteur dans la cabine. Le métier de transporteur d’animaux est-il dangereux? « Tu manipules des animaux. Faut toujours être un brin méfiant. J’ai un collègue qui s’est fait ouvrir le front. Il est resté évanoui au milieu des bêtes dans la remorque. Il est chanceux de pas être mort piétiné! » Guy Boudriau croit que le fait d’être fils d’agriculteur lui a conféré un avantage certain dans son métier : l’habitude jeune de côtoyer des bêtes. Son frère d’ailleurs exploite toujours la ferme familiale à Saint-Sébastien, près de Venise-en-Québec.

Inspection des veaux

Le trafic prévu à Toronto s’est matérialisé, mais l’abattoir de Cargill est en vue à l’heure dite. Le drapeau de la compagnie flotte à la guérite aux côtés des bannières du Canada et des États-Unis. C’est le temps de ranger discrètement la caméra que les gérants d’abattoir horripilent. La ligne d’abattage est fermée en raison d’un congé. Et il règne un grand calme dans l’immense enclos à la réception. Guy débarque ses 47 voyageurs pressés de se dégourdir les jambes, boire et manger. Auparavant, un employé, Tom, les pèse. Les bêtes n’ont perdu que 36 kg chacune, mais elles auraient pu perdre jusqu’à 91 kg de leur poids de départ à cause du stress.

Guy Boudriau y va d’un précieux conseil aux éleveurs. Selon lui, il est important d’arriver à une heure raisonnable le soir à l’abattoir, au lieu d’arriver à trois heures du matin par exemple. Les bêtes sont ainsi débarquées dans un enclos beaucoup plus confortable que l’étroitesse de la remorque. « Celles-ci vont mieux récupérer leur poids en eau et elles subissent moins de stress. Cette perte de poids affecte le rendement sur la carcasse qui peut passer de 58 % à 56 %. Ça compte quand t’es payé à la livre. » Ce dernier estime, calculette à la main, qu’un producteur qui suit cette recette peut empocher jusqu’à 10 000 $ sur la livraison de 20 camions-remorque par année.

Une fois les bêtes livrées à l’abattoir, Guy n’a pas terminé sa journée. Il faut nettoyer le camion. Cela consiste à pelleter de 250 à 300 kg de fumier, « le poids d’un veau » qui se traduit par une question d’économie de carburant. Mais c’est aussi une question sanitaire : « Les bêtes, pas plus que les humains, n’aiment voyager dans les excréments des autres. » Arrêt dans un lave-auto géant où deux employés s’affairent à décrotter le double engin avec des jets à haute pression. Coût du lavage : 210,45 $. Il est 11 h quand la lumière du plafonnier s’éteint dans la cabine. Le voyage se poursuivra tôt le lendemain matin. Prochaine mission : récu­pérer des veaux dans un parc d’engraissement à Moosomin, en Saskatchewan, à plus de 2500 kilomètres de l’abattoir Cargill.

Les deux jours de voyage vers Moosomin se passent presque sans histoire. D’une propreté immaculée, la cabine du camion, un Freightliner, est un véritable petit condo, deux lits superposés, frigo miniature, une télé… Il en vaut le prix : 136 000 $. La cabine sert aussi de bureau. Guy est constamment à l’écoute de la radio météo. Et il a un téléphone cellulaire collé à l’oreille pour brasser ses affaires. Pendant quelque 300 kilomètres, il sera coupé de toute communication dans le nord de l’Ontario. Mauvais timing : tout comme lui, un de ses partenaires a livré des animaux à l’abattoir Cargill. Mais un bœuf est mort sur la balance à la réception. À qui la faute? Qui payera l’éleveur pour sa perte? Le transporteur ou l’abattoir? Faudra attendre le résultat d’une autopsie.

Entre-temps, la route fend les plaines de blé couleur fauve et de canola jaune jusqu’au parc d’engraissement Westwood Farm à Moosomin, en Saskatchewan. Le camion est pesé à vide avant d’embarquer les veaux, 68 au total. Ils pèsent 400 kg chacun. Guy calcule qu’il aurait pu embar­quer six bêtes de plus. Pas question de faire le trajet de retour Moosomin-Québec d’un trait. Tard en soirée, les bêtes sont débarquées 1000 kilomètres plus loin chez Santos, un homme sympathique qui gère un hôtel pour vaches. Le transport d’animaux au Canada est régi par un règlement qui interdit le transport de bêtes plus de 48 heures consécutives. Aussi, le relai de Santos est situé dans un endroit stratégique, à Kaministiquia, un coin perdu entre les Prairies et le Québec, dans le nord de l’Ontario.

Le lendemain, dernière journée de l’odyssée, le chargement des bêtes est retardé : crevaison d’un pneu oblige. Le temps de réparer à un garage du coin et la route défile à nouveau cette fois au milieu des épinettes. Puis, bêtes et hommes se butent plus tard au trafic de Montréal, aussi péni­ble que celui de Toronto. Les bêtes sont enfin débar­quées en après-midi, en pleine forme, à un des deux sites du groupe Janor, à Farnham. Avant de se quitter, Guy Boudriau consulte son carnet. Son camion a bu 2880 litres de diesel pour faire ce long circuit. L’hiver, le même voyage siphonne 400 litres de plus. Le futur prix du carburant l’inquiète. Au cours du voyage, il confiait qu’il aimerait bien changer son camion qui affiche, en cinq ans, 1,2 million km au compteur. Son rêve : acheter le Harley Davidson des camions, un Highliner. Mais son rêve est lié à l’avenir de la filière du bœuf.

Guy Boudriau D’une propreté immaculée, la cabine du camion, un Freightliner, est un véritable petit condo, deux lits superposés, frigo miniature, une télé… Il en vaut le prix : 136 000 $.




Michel Dessureault, président de la Fédération des producteurs de bovins du Québec (FPBQ)

«On pourrait être autosuffisant à 100 % en viande de bœuf. On a les terres pour ça », affirme Michel Dessureault président de la Fédération des producteurs de bovins du Québec (FPBQ). L’organisation évalue à 41 % ce pourcentage d’autosuffisance en ce moment. Toutefois, l’ancien sous-ministre au MAPAQ et ex-président de La Financière agricole, Michel R. Saint-Pierre, est impitoyable. En gros, la filière du bœuf québécoise est accroc de l’assis­tance sociale. Depuis 30 ans, les éleveurs et les consommateurs ont investi plus de 2,5 milliards $ dans le Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA) pour manger « un steak québécois », sans pouvoir l’identifier.

Premier maillon faible
Dans un rapport percutant, M. Saint-Pierre écrit qu’il existe un gouffre d’efficacité entre les producteurs les plus et les moins performants dans le premier maillon faible de la filière : la production de vache-veaux. Le président de la FPBQ reproche au MAPAQ de ne pas avoir donné tout le soutien technique voulu à ces producteurs comme celui qu’il a procuré dans le secteur laitier. Un énorme vide à combler surtout « parce que le secteur privé ne s’y intéresse pas, ce ne sont pas de gros acheteurs d’intrants ». Depuis le dépôt du rapport Saint-Pierre, en mars dernier, « rien ne bouge de ce côté, au contraire le MAPAQ ne remplace pas ses effectifs dans les bureaux régionaux », constate-t-il.

M. Dessureault assure cependant que tous les veaux produits au Québec trouvent preneur et que leur qualité aujourd’hui équivaut à celle de l’Ouest. Mais il concède que des propriétaires de parcs d’engraissement, une minorité dit-il, importent des bêtes de l’Ouest canadien. « Il y a quelques années, les mêmes parcs d’engraissement demandaient un croisement final Charolais, une robe blanche. Aujourd’hui, on demande des animaux un peu plus gras type Angus. Ce n’est pas une canne de tomate. Ça prend trois ans avant de mettre un veau en marché », explique-t-il. Ce dernier ajoute qu’il y a un déficit d’environ 40 000 à 50 000 veaux d’embouche au Québec. La raison : la taille du troupeau québécois ne permet pas de fournir tous les mâles désirés par les parcs d’engraissements. Ces veaux importés de l’Ouest devraient-ils toucher de l’ASRA? « Pourquoi pas? » répond-il.

Moduler l’ASRA?
Le soutien de l’État devrait-il être modulé pour encourager le développement de circuit court comme le bœuf à l’herbe en région? Question difficile admet M. Dessureault. D’une part parce que cette filière se débat dans un marché de commodité. De l’autre, parce qu’elle repose sur le maïs. « On nous demande de battre le modèle de l’ASRA qui exige un taux de conversion alimentaire quotidien de 1,4 kg obtenu par le maïs et ses sous-produits. Le bœuf à l’herbe n’obtient pas ce taux de conversion. Puis, quel est le marché? Quatre, dix bœufs par semaine? J’y crois pas. » Pourtant, admet le président, l’avenir du bœuf québécois repose sur un marché niche. Ce dernier dit plancher sur un projet de vente de bœufs produits sans hormones de croissance destiné à l’Union européenne. Les coûts de production supplémentaires d’un tel animal, évalués à 150 $ par tête, refroidissent un peu l’enthousiasme.

Un abattoir : une donne essentielle
Selon M. Dessureault, la clé du développement de la filière québécoise du bœuf repose sur un abattoir. Le but : offrir un seul comptoir aux trois grandes chaînes d’épiceries de la province qui, pour le moment, « considèrent le Québec comme un dépanneur ». Pour le moment aussi, les producteurs de bouvillons n’ont pas d’autres choix que de faire abattre leurs bêtes en Ontario (Cargill) et aux États-Unis (JBS) suite à la faillite de l’abattoir de Z. Billette, acheté en 2005 et fermé en 2007. Un groupe de producteurs, l’Association de défense des producteurs de bovins, craint que ce scénario se répète avec l’abattoir de vaches de réforme Lévinoff Colbex.

Lévinoff Colbex, acheté en 2004 au coût de 62 millions $, a enregistré un déficit de 5,3 millions $ en 2008 et un déficit supérieur est prévu en 2009. Les producteurs ont déjà fait une première contribution de 20 $ par bovin de réforme de 2004 à 2007, totalisant 6 millions $ pour faire tourner l’entreprise. En 2008, une autre contribution, cette fois de 50,86 $ a été demandée pour payer une hypothèque de 30 millions $ qui vient à échéance en 2013. « Si je gérais ma ferme comme ça, je ferais faillite », dit Rudolf Bengeli, le président de l’Association formée en juillet dernier et qui regrouperait quelque 800 producteurs. Ceux-ci réclament une enquête de la Régie des marchés agricoles sur la gestion de l’abattoir.

M. Dessureault souligne que l’année 2009 s’est déroulée dans un climat de tempête économique. La valeur des peaux de vache a fondu privant l’abattoir d’un revenu de 3 millions $. De plus, « les exigences réglementaires de disposition de matières à risque spécifiées (MRS) du gouvernement fédéral se chiffre à 31,10 $ par vache. Ça représente 5 millions $ pour Lévinoff-Colbex. Avec ça tu l’effaces, ton déficit ».

Un plan d’affaires a été soumis aux gouvernements fédéral et provincial pour tirer l’entreprise de ce mauvais pas. Et Ottawa vient tout juste de lui accorder un prêt de 9,6 millions $ en octobre dernier à la condition que ses administrateurs mettent de l’ordre dans les finances. Fier d’un nouveau contrat d’approvisionnement avec des acheteurs et investisseurs japonais, M. Dessureault espère faire passer le nombre de bouvillons abattus de 200 à 1000 têtes par semaine. Le nombre de bêtes abattues passerait de 3000 bêtes par semaine à 4000 en 2010. « L’idée est d’avoir un abattoir rentable multi-espèces soit, vaches de réforme et bouvillons. On n’a jamais eu le temps de jumeler l’abattoir Billette avec celui de Lévinoff-Colbex pour se doter de cet outil indispensable », conclut-il.

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