« L’épuisement est toujours un manque de maîtrise de soi. » Cette affirmation de mon ami Jacques Brodeur peut nous heurter lorsque l’on cherche ses forces pour finir la semaine. « Je voudrais bien le voir à ma place », a-t-on le goût de lui répondre si l’on parvient avec peine à prendre le dessus sur son ouvrage. Dans le contexte actuel, la remarque mérite cependant réflexion.

Mes parents travaillaient fort, mais ils avaient toujours le temps de recevoir leurs parents et amis, de rendre des services aux voisins, d’aller à l’hôpital voir un malade. Aujourd’hui, il faudrait que les naissances et les décès soient planifiés pour entrer dans l’agenda. Celui-ci est devenu un outil de travail in-dis-pen-sa-ble. L’oublier quelque part est une erreur qui peut prendre de grandes proportions.

Travailler sept jours par semaine n’est plus rare. Vous me direz que les agriculteurs l’ont toujours fait. Mais il y a quelques décennies, la religion les empêchait de faire le dimanche ce qu’ils pouvaient faire à un autre moment dans la semaine. Le dimanche était réservé au repos, aux relations avec la famille et l’entourage et à la prière, des activités qui permettaient de prendre du recul, de se dégager des préoccupations quotidiennes.

De plus en plus, toutes les journées de la semaine se ressemblent et aucune obligation ne nous empêche de travailler à peu près tout le temps. Il est donc facile d’oublier de s’accorder des moments pour réfléchir, rêver, se remettre en question, prendre conscience de ce que l’on vit. Rien ne nous retient de le faire, mais rien ne nous y oblige non plus. Et les sollicitations sont grandes pour que l’on réalise tel ou tel travail.

Les burn-out, les fatigues chroniques et les maladies et accidents causés par l’épuisement ne sont pas reliés à la quantité de travail fournie, mais très souvent à la perte de sens vis-à-vis de ce travail. La personne en arrive à fonctionner comme une machine et celle-ci donne des indices d’usure. Cette situation se développe parce qu’il y a trop de travail, mais surtout parce qu’il n’y a que ça. Il n’y a plus beaucoup de vie intérieure.

La maîtrise de soi dont parle Jacques Brodeur comporte des choix, lesquels exigent une réflexion personnelle. L’épuisement guette davantage ceux et celles qui répondent constamment aux demandes extérieures sans prendre le temps de se demander pour eux-mêmes : « Est-ce vraiment important pour moi? » « Suis-je d’accord avec cela? » « Est-ce que ça correspond à mes priorités? »

Je connais quelqu’un qui est constamment au bout de ses forces, qui fait de longues journées de travail à courir comme un chien fou mettant sa santé en péril. Je suis certaine que si cette personne prenait dix minutes chaque matin pour établir ses priorités et une heure par semaine pour réfléchir à long terme sur son rôle, sur ce qu’elle a à faire et ce qu’elle peut laisser de côté, ses journées de travail seraient plus courtes, plus satisfaisantes et surtout plus efficaces.

Il s’agit là d’un cas très clair de non-maîtrise de soi. Tout le monde peut lui imposer ses priorités : il n’en a pas! Les profiteurs repèrent vite les occasions! Les choses prioritaires, les choses urgentes, les peccadilles, les activités gruge-temps sont toutes entremêlées. « La réflexion vaut le travail. » C’est bien connu! Ne pas se garder de moment de réflexion fait en sorte qu’il faut ensuite s’épuiser à la tâche.

Le niveau de réflexion qui me semble le plus important pour éviter l’épuisement est celui qui consiste à définir ce que l’on veut faire de notre vie, comment on veut la vivre, quelles sont les réalisations qui nous importent le plus. Quand les grands objectifs sont clairs, il est alors plus facile de faire le choix des moyens, de travailler fort à réaliser certains d’entre eux et de laisser d’autres tâches de côté.

Ce genre de réflexion exige un contexte spécial. Quelques jours en dehors de chez soi sont appropriés. Des marches quotidiennes favorisent aussi ce type d’introspection. Malheureusement, c’est souvent les arrêts de travail pour cause de maladie qui oblige de nombreuses personnes à faire le point. Nos hôpitaux n’étant pas des espaces particulièrement créatifs, il vaut mieux privilégier des occasions différentes.

Bien sûr, quand on est dans le feu de l’action, il faut une certaine force pour s’arrêter. En avons-nous les moyens? Allons-nous ainsi nuire à notre entourage? Allons-nous être vu comme atteint de paresse, d’irresponsabilité? Allons-nous priver quelqu’un d’autre de quelque chose pour répondre à ce besoin? Est-ce que nous pouvons continuer un peu? Voilà autant de questions qui viendront à l’esprit.

Il s’agit d’en faire l’expérience pour se convaincre de l’utilité de s’arrêter. Personnellement, quand je reviens d’un voyage, je suis plus efficace dans mon travail et plus présente à mes interlocuteurs. Le temps « perdu » est vite repris. Même si ces voyages sont axés sur la découverte, je me donne toujours des temps de réflexion qui me permettent d’aligner ensuite mes efforts. Je considère que ces moments sont de très bons investissements.

Mais il n’est pas absolument nécessaire de partir. Il s’agit d’avoir du temps pour soi. Pour certains, la réflexion se fait lors d’un travail routinier, en pratiquant un passe-temps, en écrivant un journal personnel, en marchant ses champs, en écoutant ou en faisant de la musique… toutes activités qui développent une maîtrise de soi notamment parce qu’elles permettront de se poser la question : qu’est-ce qui est important?

Pourquoi se rendre jusqu’à une situation d’épuisement? Pour faire plaisir à qui? Pour me payer quoi? Pour me protéger de quoi? Pour quel grand objectif? Celui-ci peut-il s’atteindre autrement? Qu’est-ce que j’aime vraiment? Qu’est-ce que je pourrais laisser sans conséquence vraiment importante? Comment est-ce que je pourrais faire les choses avec moins d’efforts? Quelles activités finalement ne me rapportent pas grand-chose?

Pourquoi ne pas prendre le temps de se poser ces questions? Il y a toujours des moyens d’éviter l’épuisement. Sinon, le médecin devant lequel on se retrouvera sera peut-être lui-même épuisé… et il oubliera de nous les poser!

Retour

Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés