Connaissons-nous vraiment la qualité de vie sociale de la relève? Plus de 400 jeunes se sont prononcés lors d’une étude qui a démontré que si le secteur agricole veut se renouveler, il devra trouver le moyen de se préoccuper du 15 % de jeunes qui souffrent d’isolement social.

Que pensent-ils de leur qualité de vie en agriculture? Sur qui peuvent-ils compter pour les supporter affectivement, socialement ou financièrement? Comment voient-ils leur avenir? Se sentent-ils seuls, est-ce difficile de trouver l’âme sœur compte tenu des exigences de leur travail et de l’image de leur métier? Voilà autant de questions qui ont été posées en 2008 à de jeunes agriculteurs de moins de 35 ans et auxquelles ont répondu minutieusement 407 d’entre eux, dont 25 % de femmes. Un taux de réponse au-delà de nos espérances.

Nous avons voulu d’abord évaluer la qualité de la vie sociale, dont l’isolement de la relève. Pour ce faire, il a fallu croiser deux réalités : le nombre de personnes sur qui ils peuvent compter (soit la taille de leur réseau social) et le sentiment de solitude… car l’isolement social, c’est le croisement d’une réalité objective et d’un sentiment subjectif : c’est ce qui fait qu’on peut se sentir seul en étant entourés. Pour évaluer le sentiment de solitude, les répondants ont dû se prononcer sur 11 affirmations représentant des impressions touchant leur vie sociale (par exemple : je m’ennuie de ne pas avoir de gens autour de moi ou je peux toujours compter sur mes amis).

Quant à la taille du réseau social, nous leur avons demandé d’identifier les personnes susceptibles de leur apporter de l’aide de toutes sortes : support matériel (comme emprunter des outils, des équipements, de faibles sommes d’argent, etc.); soutien émotionnel (pouvoir se confier à quelqu’un); support sous forme de conseils et d’informations, sous forme d’encouragements ou sous forme de temps comme obtenir de l’aide en période de pointe. Finalement, ils devaient se prononcer sur leur degré de participation à des activités sociales, sportives ou communautaires. Notons qu’un faible réseau social est caractérisé par un entourage de six personnes et moins.

Savoir tisser et cultiver son réseau
Bien que 58 % des jeunes soient d’accord avec l’affirmation générale voulant que « les producteurs agricoles sont isolés socialement », on remarque que leur réalité est plus nuancée. Nous avons donc évalué plus finement leur situation personnelle en croisant la taille du réseau et le sentiment de solitude. On obtient ainsi quatre profils de contacts sociaux (voir le tableau 1 ci-contre) :

1) Les compétents sociaux : ce sont ceux qui ont un grand réseau social et ressentent peu ou pas de solitude. Ils représentent la majorité de la relève soit 41 %;

2) Les inhibés sociaux : ce sont les 16 % de jeunes qui ont peu de monde sur qui compter, mais qui ne se sentent pas seuls pour autant;

3) Les solitaires : ce sont ceux qui se sentent seuls, mais qui disposent d’un grand réseau (famille, amis ou voisins). Advenant un coup dur, ce 27 % de la relève pourrait trouver du soutien dans leur entourage;

4) Les isolés sociaux : il s’agit de ceux qui ont un petit réseau social et un sentiment de solitude élevé. En fait, ce 15 % de jeunes doit attirer notre attention.

À l’heure où l’on peine à renouveler la population agricole, où les pouvoirs publics veulent dynamiser les campagnes avec des politiques rurales (comme celle qui conduit aux pactes ruraux) et une politique jeunesse qui vise à augmenter le nombre d’établissements en agriculture, il faudrait se soucier de la qualité de vie sociale des jeunes en agriculture… afin de minimalement conserver les principaux intéressés. Dans ce contexte, 15 % d’« isolés sociaux » chez les jeunes agriculteurs : voilà qui est inquiétant...

Isolement ne rime pas nécessairement avec éloignement
Cette enquête nous a permis de constater que l’isolement social n’est pas nécessairement lié à l’éloignement des centres urbains, mais plus importants encore sont les liens avec certaines variables tels la scolarité, l’état matrimonial, la perception de la situation financière, le nombre d’heures de travail et le rapport avec le voisinage.

En effet, on remarque que la proportion d’isolés sociaux est deux fois plus importante chez ceux qui n’ont aucun diplôme comparativement à ceux qui ont un diplôme d’études collégiales (voir le tableau 2 à la page 50); ce constat n’est pas nouveau puisque le niveau de scolarité des populations est un indicateur constant des analyses visant à déterminer « les meilleurs pays du monde ».

En outre, si les célibataires vivant en milieu urbain ont un plus grand réseau social, c’est tout le contraire chez les agriculteurs où l’isolement social touche en plus grande proportion les célibataires (26 %), comparativement à ceux qui sont en union de fait ou mariés. Ce constat est inquiétant si on tient compte du fait qu’habituellement, la sociabilité diminue avec l’âge.

Tisser des liens, dans son milieu et sur Facebook
Les participants devaient indiquer ce qui leur avait le plus manqué, les besoins qu’ils auraient souhaité combler. Qu’il s’agisse d’emprunter de l’argent ou des outils (aide matérielle), se confier à quelqu’un, obtenir de l’information et des conseils, avoir de l’encouragement, avoir un coup de main ou sortir et faire des activités entre amis, les jeunes sont unanimes : c’est le manque d’activités sociales qui s’est fait le plus sentir. Que l’on soit isolés sociaux ou non, les besoins en main-d’œuvre occasionnelle ou en « coup de main » de l’entourage se sont révélés aussi très importants. On peut comprendre qu’il en soit ainsi – la période d’établissement est celle où la marge de manœuvre est limitée et où bien des jeunes investissent intensément temps et argent, loin des amis de l’école, jadis leur espace de vie sociale. Ce qui a fait dire à un répondant « une chance que j’ai Facebook… c’est le seul moyen que j’ai pour retrouver mes chums de l’ITA ».

L’isolement social et les besoins de réseautage ne sont pas des préoccupations propres à l’agriculture. La preuve étant que des villages et des communautés se sont pris en main afin de rendre leur milieu de vie attrayant : de plus en plus d’initiatives propres à l’économie sociale tendent à attirer de jeunes familles et conserver les services de proximité tout en tissant des liens entre le développement économique et la vie sociale. Le milieu des affaires et des PME est lui aussi préoccupé par le phénomène d’isolement des entrepreneurs, ce qui a donné lieu à diverses formes de réseautage, allant du mentorat aux incubateurs en passant par divers regroupements professionnels tels les communautés de pratiques ou les coopératives de développement durable et de mise en marché, comme La Mauve dans la MRC de Bellechasse. En agriculture, l’expérience des travailleurs de rang, cette sentinelle d’agriculteurs de la Montérégie, calquée sur le modèle des travailleurs de rue, est intéressante à suivre. Il faudra peut-être aussi faciliter l’organisation du travail par l’entremise du partage de main-d’œuvre, comme le suggère l’expérience des coopératives d’utilisation de main-d’œuvre (CUMO). Finalement, il faudra réaliser qu’en agriculture, on ne peut pas se payer le luxe de ne rien faire : ça coûte trop cher!

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