Éloge de la vieillesse

Ils sont unanimes, leur plus grand souhait est que l’on poursuive leur œuvre. Que la terre qui les a vu naître, fait vivre et grandir, qui a tant produit sous l’impulsion de leur force et de leur créativité, demeure entre les mains de ceux à qui ils ont donné la vie. Antoni, Gilles, Lionel, André. Quatre piliers d’une nation bâtie d’agriculture. Voici plus de 325 ans d’histoire et de souvenirs rassemblés.
Antoni Bérard

Les années 40 ont une saveur toute particulière pour Antoni Bérard. Deux événements majeurs s’y sont déroulés. Ses épousailles avec Lucie Saint-Antoine, en 1944, qui ont scellé à vie leur amour. Et la mise sur pied de la coopérative Agrivert, en 1946, dont il est un cofondateur. Un épisode marquant de l’agriculture régionale. Son nom, comme celui de ses collègues producteurs de l’époque, est inscrit en lettres d’or au panthéon de l’entreprise dans la salle du conseil.

Au temps des récoltes, on peut le croiser tous les jours à la coopérative. Antoni vient y livrer en tracteur le grain qu’il a lui-même récolté. Et aussi pour faire causette amicale avec le personnel, s’informer des cours de la Bourse des grains ou négocier des contrats d’approvisionnement. Tous admirent le dynamisme et apprécient la présence bienveillante de celui qui a contribué à faire la paroisse de Saint-Barthélemy.

À 90 ans bien sonnés, ce brin d’homme de 57 kilos est toujours d’une étonnante vivacité. Du geste comme de l’esprit. C’est d’un sourire franc et bien senti qu’il vous accueille. Ses mots jaillissent, colorés d’accents du terroir. Il est homme de réflexion. « J’ai plus d’idées que de capacité », dit-il en riant. Mais c’est néanmoins avec satisfaction et fierté qu’il jette un regard sur les neuf décennies passées. Ancré, est-il, dans cette terre pour laquelle il a un amour profond et inconditionnel. « À ma mort, je ne veux pas me faire incinérer, précise Antoni, je veux être enterré dedans. » Heureusement pour ses proches, ce n’est pas pour bientôt. « Mon médecin m’a dit que j’ai un cœur de bœuf, lance celui qui est debout dès 5 h 30. Tu vis comme tu as été élevé. J’aime travailler physiquement. Fendre le bois à la hache. Creuser à la pelle. Je mange de la galette faite avec le sarrasin que je cultive sur mes terres. Je bois du vin. »

Solide comme le roc, il veille à prendre grand soin de ses terres, comme il a assuré le bien-être de Lucie et de leurs neuf enfants. Antoni Bérard est l’image fidèle de ce qu’il a toujours été. Un homme de parole, de conviction, que le travail n’effraie pas. Il a cet âge vénérable qui laisse sur son visage, ses mains et son corps les traces du temps. Les lignes d’une vie, incrustées dans la chair, comme un sillon dans la terre, témoignant du temps passé et de l’œuvre accomplie.

De nombreux événements ont jalonné sa vie. Le passage des chevaux aux tracteurs. L’aménagement des chemins ruraux. L’électrification. Les prêts agricoles sous Maurice Duplessis. La construction de l’autoroute 40 qui a avalé plusieurs arpents de sa ferme. Antoni avait alors négocié l’expropriation d’une main de fer. Les années ne lui ont rien enlevé de sa poigne. Il y a deux ans, La Coop Agrivert a réussi à acheter une portion de ses terres qui bordent le terrain de la coopérative afin d’y construire une quincaillerie. De longs pourparlers ont été nécessaires pour en arriver à une entente qui puisse satisfaire les deux parties. « M. Bérard fait preuve d’une grande fermeté et il sait clairement ce qu’il veut, indique Mario Gagnon, le directeur général d’Agrivert, mais il est à la fois juste et très cordial. » C’est qu’Antoni avait une idée en tête : acheter, avec le produit de la vente, une plus grande terre pour sa relève.

Antoni Bérard

Deux de ses fils, Luc et François, ainsi qu’un de ses petits-fils, Jérémy, 22 ans, la cinquième génération, marchent dans les pas de leur aïeul, comme il a lui-même succédé à son père en 1957. Antoni, qui vient tout juste de leur transférer officiellement la ferme, s’entend à merveille avec eux. Il se sent aimé, respecté, utile.

Sa vie a aussi été marquée par l’engagement. Dans la coopération, bien sûr. Mais également dans les affaires municipales, ainsi que dans la politique provinciale et fédérale. Il avait la réputation de ne pas lâcher le morceau.

La consommation impulsive est la plaie des Temps modernes, croit-il. On veut tout, trop rapidement. « Je ne suis pas contre la nouvelle technologie, j’ai moi-même bien souvent été à l’avant-garde, dit-il. Mais je m’assurais d’avoir en argent comptant au moins la moitié de la valeur de ce que je voulais acheter. Le reste, au besoin, je l’empruntais. »

« Autrefois, l’agriculture c’était pour faire vivre la famille. Mes parents avaient 10 enfants et 75 arpents de terre. Aujourd’hui, c’est une agriculture commerciale, très coûteuse et beaucoup plus difficile à rentabiliser. Il faut de l’instruction. Ça m’a manqué, même si j’ai réussi ma vie. J’ai commencé à travailler sur la terre à 10 ans… »

Lionel Saint-Pierre

« C’est à 20 ans et à 80 ans que l’on donne le meilleur de soi-même. Au lieu de rejeter les vieux, nous devons les considérer comme un bien précieux et permettre à leur génie de s’exprimer. »

Orson Welles
Lionel Saint-Pierre

C'est le surnom qu’on donnait au chanteur Gilbert Bécaud qui dégageait sur scène une énergie folle. La scène de Lionel Saint-Pierre n’est pas celle de l’Olympia de Paris, mais plutôt une fort belle étable, toute nouvelle, bâtie de ses mains, à Saint-Éphrem-de-Beauce. Et c’est là qu’il y fait son show avec, lui aussi, une fougue hors du commun pour ses 76 ans. Lionel passe le plus clair de son temps, avec ses fils, sur le plancher des vaches. De 4 heures du matin à la tombée du jour. C’est comme ça qu’il a gravi son échelle de valeurs. À force de travail. Un barreau à la fois. « Si tu veux rester en agriculture, les barreaux de l’échelle doivent être solides », dit-il. En d’autres mots, avant de passer au barreau suivant, assure-toi de pouvoir t’appuyer solidement sur le précédent.

Lui qui a connu les coupons alimentaires sait pertinemment de quoi il parle. « C’était la misère, dit-il, mais on ne connaissait pas mieux. On était bien. » Les temps ont changé. « Aujourd’hui, c’est plus fatigant que dans notre temps, parce qu’il y a plus de normes, de lois, de permis. C’est pas toujours facile pour les jeunes. »

À 13 ou 14 ans, on l’appelait l’oiseau de nuit. Le jeune Lionel pouvait déjà passer la nuit entière à labourer avec des chevaux, semer, herser, récol­ter, puis aller ensuite à l’étable faire le train du matin. Et quand il allait au bois, c’était avec hache et bucksaw. La machinerie a maintenant remplacé les bras aux biceps d’acier.

Lionel Saint-Pierre

Rendre service est sans doute l’une de ses plus grandes qualités. Partager son savoir, et distribuer des encouragements à la relève, il le fait sans retenue. Dans les journées laitières ou encore à l’assemblée annuelle qu’organise sa coopérative (La Coop Alliance), Lionel est un puissant pôle d’attraction pour la jeunesse. Son air sympathique. Son côté jovial. Ses gestes attachants. Sa mémoire fidèle. On s’attroupe en grand nombre autour de lui. « Je parle avec tout le monde, peu importe qu’ils aient 20, 30 ou 50 ans », dit-il. Sa belle tête blanche détonne parmi les convives. Bien peu de producteurs de son âge assistent encore à ces rencontres.

Lionel a été administrateur à la coopérative. Il raconte que les fondateurs avaient hypothéqué leur maison pour la mettre sur pied. « La coopération, c’est une force, dit-il, on est mieux ensemble que seul. » Leurs cadeaux de Noël, c’est à La Coop que Lionel et sa douce Lauréanne se les procurent. Un jeu de mèches pour les enfants. Quand travail et plaisir ne font qu’un…

Lionel déplore qu’on ne prenne plus le temps de communiquer. « Avant les gens se parlaient, dit-il. Ça se perd. Les gens sont pressés. » Pour lui, l’argent, ça ne travaille pas, c’est la personne qui travaille. L’argent n’est pas une priorité à ses yeux.

« Si je m’arrête pas, j’aurai pas le temps, dit-il. Alors je prends le temps d’arrêter de travailler et d’aller aider d’autres producteurs. » Lionel est infatigable. Une intarissable source d’énergie et d’inspiration qui brûle au fond de cette vaste campagne et auprès de laquelle on vient s’y réchauffer l’âme.

 

André Pittet

« Si la jeunesse est la plus belle des fleurs, la vieillesse est le plus savoureux des fruits. »

Anne Sophie Swetchine
Lionel Saint-Pierre

Dans l’étable des veaux, le thermomètre indi­que -7 °C. Le lumineux bâtiment n’est pas chauffé. C’est cette bonne chaleur animale qui fait le travail. Dehors, en plein vent, un cinglant -18 °C vous burine le visage.

André Pittet, octante-cinq ans (c’est ainsi que les Suisses disent 85 ans), bientôt six, fondateur de la Ferme Pittet et fils, de Saint-Tite, consacre trois heures par jour à l’entreprise que gère aujourd’hui son garçon Alphonse avec un de ses fils, Jérémie. Les veaux sont sous la responsabilité d’André. Une étape cruciale dans la vie et l’élevage d’un bovin laitier. Un faux départ minera la performance et la productivité en devenir de la bête. L’œil, le savoir et l’expérience, cet amalgame tant recherché, tous ne l’ont pas. André, oui. L’entreprise, l’une des plus grosses et productives au pays, en tire profit depuis ses débuts.

Suisse d’origine, André a quitté la Gruyère de son pays natal en 1980, avec son épouse Berthe et deux de leurs quatre enfants, Alphonse et Jean-Marc, André avait alors 57 ans. Il fallait, à n’en pas douter, une bonne dose de cran et de détermination pour se déraciner à cet âge, se départir du domaine paternel et s’implanter en terre québécoise, loin de la famille, des amis. « J’y pensais depuis l’âge de 14 ans, affirme celui qui, déjà à huit ans, a commencé à travailler sur l’exploitation où l’on fabriquait le fromage. Un visiteur à la ferme en avait parlé à mon père. Des producteurs amis y étaient déjà établis. C’est à ce moment-là que j’ai eu la piqûre du Canada. »

La rareté (pays de montagnes) et le coût prohibitif des terres en Suisse stoppaient, pour les Pittet, tout projet d’expansion. « La ferme n’aurait pu faire vivre plus d’une famille, explique Berthe. Et il y aurait eu de nombreux investissements à faire aux bâtiments. Alors, on s’est dit, c’est fini, on part. Il a fallu trois ans pour bien se préparer. »

Lionel Saint-Pierre

Le Québec agricole leur ouvre grand ses portes. La famille s’y enracine et, rapidement, une profonde appartenance s’installe. Des liens se nouent. Échange. Partage. Généreux, André redonne sans compter à la société qui l’a accueilli. On sollicite son opinion. Sa vision des choses. Son savoir-faire.

Durant la belle saison, pour garder la forme et se déplacer plus rapidement, André circule à vélo sur la ferme. De la maison aux bâtiments. Les dimensions de l’étable laitière, où quatre robots effectuent rondement la traite des 240 vaches, sont celles d’un grand amphithéâtre de sport.

Ils ne croient pas que les choses avaient nécessairement plus de valeur à l’époque de leur prime jeunesse, mais la vie était plus simple. Issus de familles très modestes, André et Berthe ont toujours eu le regard tourné vers l’avenir et manifesté une grande confiance envers l’agriculture.

Leurs enfants ont repris le flambeau haut la main. « Nous sommes fiers de ce qu’ils ont accompli », dit Berthe. « Nous n’avons rien à leur reprocher. On a tout ce qu’on a voulu. On est comblé, ajoute André. Les citadins qui visitent notre ferme nous trouvent très chanceux d’être entourés de nos enfants et de nos petits-enfants. »

Gilles Landreville

La tempête du 9 décembre dernier n’a pas empêché Gilles Landreville d’aller porter un œil bienveillant sur son élevage de poulets. Qu’est-ce que 30 centimètres de neige dans la vie de celui qui a vu 76 hivers? À la tête d’une famille que l’on pourrait sans peine qualifier de dynastie dans la production avicole au Québec, Gilles Landreville n’a en effet jamais eu froid aux yeux. En 1970, il passe pour le fou de la paroisse de Sainte-Béatrix quand il veut ériger un poulailler de 11 m sur 76 (36 pieds sur 250) alors que le modèle de l’époque n’était que de 6 m sur 12. Le maire de la paroisse ne prêchait que pour le tourisme et n’avait que faire de l’agriculture. Les institutions financières se montraient aussi réticentes. Envers et contre tous, Gilles poursuit ses démarches. Il lui faut 35 000 $. Il a, à ses côtés, 15 hommes qu’il payera un dollar l’heure. Une institution accepte enfin de financer son projet. Le troupeau laitier qu’il possède est une solide garantie.

Mais en 1970, une grève du secteur de la construction, qui s’étend à la grandeur de la province, paralyse tous les chantiers et menace même le sien. Des membres du syndicat de la construction atterrissent chez lui. Gilles, qui ne craint rien ni personne, tient tête aux fiers-à-bras et convainc les autorités de le laisser terminer son bâtiment, car il en va de la survie des oiseaux qui doivent sous peu y faire leur entrée.

Les bâtiments de la ferme, lovés au bout d’un rang qui ne débouche pas, sont bordés d’une magnifique montagne que nombre d’entrepreneurs ont, au fil des ans, maintes fois convoitée pour y aménager un centre de ski. Sans succès. Gilles et son épouse Muguette en ont préservé toute l’essence et la beauté. Le territoire est pour eux œuvre sacrée. Des scènes des Belles histoires des pays d’en haut, de Claude-Henri Grignon, y ont même été tournées dans les années 50 et 60. Gilles fournissait les chevaux qu’utilisaient les multiples comédiens de la distribution, dont Jean-Pierre Masson (Séraphin), Gabriel Gascon (Alexis) et Andrée Champagne (Donalda). « Ils étaient parfois maladroits avec les bêtes, se rappelle Gilles en souriant, mais très sympathiques pour la plupart. Ils riaient beaucoup. »

En 1954, Gilles travaille comme apprenti électricien à Montréal. Quand il achète la terre, à l’époque, il y a alentour du village de Sainte-Béatrix 70 producteurs de lait, élevant chacun 8 à 10 vaches, qui approvisionnent une beurrerie. « J’en avais moi-même huit que j’ai payées au total 800 $, dit-il. Elles produisaient 1500 kilos de lait par an. Le 8 octobre dernier, quand j’ai cessé la production et vendu le quota, mes 40 vaches donnaient en moyenne 9000 kilos. J’étais le dernier producteur de la paroisse. » L’étable, reconvertie en poulailler, accueille 5000 poulets. Son fils Denis a maintenant la charge de la ferme. Sa fille Danièle est une réputée productrice d’œufs d’incubation, tout comme l’est son autre fils, Yvon, dans le poulet de chair.

La grosseur des entreprises, et leur nombre, a bien changé depuis. Le transfert est de plus en plus difficile. Il faut bien souvent que cela vienne du milieu familial, croit l’agriculteur. « Sur chacune des six terres que j’ai aujourd’hui, il y avait dans le temps une famille de 10 ou 12 enfants », dit-il. La sienne est source de fierté et certes sa plus belle réussite. Il faut voir Gilles parler de sa petite-fille Léa, âgée d’un an, les yeux rieurs, humides de bonheur.

Gilles Landreville ne désavoue pas la jeunesse d’aujourd’hui, loin de lui cette idée, car il croit qu’elle a beaucoup à offrir. « Vous savez, j’apprends encore des jeunes », dit-il. En observant de nouveaux voisins producteurs récolter leur foin, il a récemment adopté leur façon de faire.

Dresser les ponts, sans exigences en retour, Gilles s’y est consacré toute sa vie. « Lorsque La Coop voulait embaucher un nouveau représentant, elle lui faisait d’abord rendre visite à M. Landreville », rappelle Jacques Paiement, directeur de la production avicole à Profid’Or, coopérative agricole. Gilles en a été le président pendant 20 ans. Il aimait le ressourcement que procurait le contact avec ces nouvelles générations toutes porteuses d’espérance. L’essor de cette entité régionale, de propriété commune, en a largement bénéficié.


Ils mèneront le monde

D’après le rapport « Un monde vieillissant », produit en 2009 par le Census Bureau américain, « dans moins de dix ans, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les seniors de plus de 65 ans deviendront plus nombreux que les enfants de moins de cinq ans ».*

Comment cela s’explique-t-il? Essentiellement par une faible natalité et une espérance de vie en croissance à peu près partout à l’échelle du globe. Autre « signe de vieillissement mondial », selon les chiffres du Population Reference Bureau américain, « au nombre de 270 000 en 2005, les centenaires pourraient être 2,3 millions sur Terre en 2040 ». Les relations intergéné­rationnelles, à trois et même quatre générations, seront-elles la norme dans une société pas si lointaine, et ce, tant dans la famille qu’au travail? C’est ce que croit Margaret Somerville, auteur de l’ouvrage L’imagination éthique : À la recherche d’une éthique partagée, parue en 2009 aux éditions Liber. « Depuis toujours, écrit-elle, chaque époque voit cohabiter une génération aux commandes, une en croissance et une troisième en train de vieillir. La prolongation de la vie permettrait de voir cohabiter jusqu’à quatre générations aptes à diriger. »

* Le vieillissement démographique, un enjeu au Nord comme au Sud. Bilan de la planète 2009, « Les temps forts et les acteurs de l’année », Hors série, Le Monde, p. 65.

 

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