Il aime les vaches, mais préfère encore davantage les humains. Portrait de Benoit Martin, ex-président de la Fédération de la relève agricole du Québec et maintenant producteur laitier à temps plein… mais pour combien de temps?

La rencontre s’est amorcée dans l’entrée de la ferme. Et elle s’y est poursuivie deux heures durant, accoudés au comptoir. Non pas que l’étable, les animaux ou les cultures n’étaient pas dignes de mention! La Ferme Sudri est une ferme performante – pas dans le top, mais supérieure à la moyenne, précise Benoit Martin – une entreprise bien gérée et rentable. « La régie est au poil », confirme Stéphane Dionne, l’expert- conseil de la ferme. Non, les sujets de conversation étaient nombreux, diversifiés, à l’image du secteur agricole où tout bouge, monte, descend et explose parfois.

Ferme Sudri
Mais si on parlait d’abord de cette ferme du chemin Sud-de-la-Rivière à Rivière-Ouelle, la Ferme Sudri? Si elle a été achetée en 1998 et appartient, sur papier, à Benoit Martin et son cousin Rémi, il faut dire qu’en 1998, Benoit venait tout juste d’entrer à l’ITA, campus de La Pocatière, pour trois ans. L’entreprise a donc été exploitée et gérée en grande partie par Gilles Martin, le père de Benoit.

Et quand Benoit a décidé, en 2005, de se présenter à la présidence de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ), Gilles Martin a goûté à la médecine qu’il a lui-même souvent servie aux membres de sa famille de par ses nombreux enga­gements dans les organisations agricoles (voir l’encadré sur Gilles Martin à la page 35). « J’ai pris mon père comme “relève” à certaines conditions! » laisse échapper, taquin, Benoit Martin. Pendant les absences de l’un ou de l’autre (qui bien souvent se croisaient quelque part sur l’autoroute 20, de retour de Longueuil), cousins, employés et stagiaires voyaient à ce que toujours les vaches soient traites deux fois par jour. Un casse-tête organisationnel! Le tout sous la bénédiction de Bérangère, mère de Benoit et conjointe de Gilles.

La ferme compte aujourd’hui 42 vaches en lactation et une moyenne de 11 000 kilos de lait par vache par année. Les résultats financiers sont également très bons, signe de la valeur des gestionnaires, qui tiennent en haute estime l’importance des études. « Le défi d’aujourd’hui, c’est de choisir les bonnes technologies pour faire avancer nos entreprises, soutient Benoit Martin. Une rallonge, un silo, cinq kilos… Il ne faut pas se tromper. L’école sert entre autres à ouvrir ses horizons, à découvrir des façons de faire différentes, à se questionner. Et ultimement à faire les bons choix. »

Benoit Martin aimerait d’ailleurs qu’on module davantage les aides à l’établissement en fonction des niveaux d’études. « Un DEP prépare davantage à un emploi d’ouvrier, alors qu’un DEC forme des gestionnaires d’entreprises agricoles », tient-il à rappeler.

La vraie nature de Benoit Martin
Malgré son jeune âge – 29 ans –, Benoit Martin a vu neiger en rencontrant d’autres jeunes aux prises avec des démarrages difficiles ou des transferts laborieux. On sent chez lui une maturité qui s’affirme sur des opinions fondées, réfléchies.

Après quatre ans à la barre de la FRAQ – un long mandat si on considère que les présidents restent en poste en moyenne deux années – cette organisation lui manque-t-elle? « Ce qui me manque, ce sont les nombreuses relations interpersonnelles associées aux fonctions, répond Benoit Martin. Toutes ces réunions et ces matinées passées au téléphone à régler des dossiers… En même temps, quand on a 25-30 ans, c’est le temps de développer des projets pour sa ferme, de s’y consacrer corps et âme. »

Car la jeunesse n’est pas éternelle. Et pourtant, quand arrête-t-on d’être jeune? Officiellement à 35 ans, pour être membre de la FRAQ en tout cas. Mais dans les faits, Benoit pense que c’est plus une question d’attitude. « Mon père pense jeune, donc est jeune. À vrai dire, on se ressemble beaucoup lui et moi. »

Comment la génération Y ou millénium (personnes nées après 1980) entrevoit-elle l’agriculture? « Les jeunes qui n’œuvrent pas dans le milieu agricole sont plus respectueux et comprennent mieux nos réalités. Quant aux jeunes qui ont décidé de travailler en agriculture, ils y sont beaucoup plus par choix que par l’obligation de reprendre la ferme familiale. »


La conversation dérive vers la qualité de vie, un crédo des jeunes. Benoit Martin : « Certains producteurs sont fiers de dire qu’ils dorment dans l’étable. Comment alors rendre le métier d’agri­culteur plus sexy? Ce n’est pas l’idée que je me fais d’une vie équilibrée. Par contre, les jeunes comme moi sont encore capables d’être aussi vaillants que leurs parents quand c’est le temps. Cette année, je me suis permis un voyage de deux semaines en France avec ma blonde, mais pas n’importe quand : pile entre la fin des semis et le début des foins. »

On sert quotidiennement deux repas d’une ration totale mélangée dans ce chariot. Notons que tous les silos communiquent dans cette chambre de fabrication des rations. Nul besoin de se déplacer!

Une bonne qualité de vie demande-t-elle des compromis? Peut-être que les vaches chez Sudri ne sont pas aussi chouchoutées que dans d’autres fermes… Le classement du troupeau? Benoit ne le connait pas par cœur, mais a toutefois bien hâte d’élever une première vache excellente. Il commence d’ailleurs à s’intéresser aux expositions, avec un succès certain : Sudri Astronomical Camelly (TB-87), fille de Rotaly Leo Carra, déclarée Grande championne élevée à l’Exposition agricole régionale du Kamouraska à Saint-Pascal en 2008.

Benoit Martin vit donc serein son après FRAQ, quoique « le téléphone sonne souvent, avoue un jeune homme très demandé dans sa communauté. La Société d’agriculture, la Caisse populaire… Il y a aussi le projet d’avoir des enfants »… Et comme Gilles a toujours professé auprès de Benoit que « ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait », il est possible que ça « sonne engagé » encore quelques années!

Gilles Martin
rencontre du troisième type

Non, le père de Benoit Martin, Gilles Martin, n’a pas le don d’ubi­quité, ce pouvoir d’être présent en plusieurs lieux simultanément. Pas le don d’ubiquité, mais certai­nement le don de soi!

Gilles Martin s’implique activement dans une multitude d’organismes depuis la fin des années 70. Admi­nis­trateur au Syndicat des producteurs de lait de la Côte-du-Sud de 1978 à 1981, président de la Fédération de l’UPA de la Côte-du-Sud de 1988 à 1998, membre fondateur et actuel président du Centre de dévelop­pement bioalimentaire du Québec à La Pocatière, administrateur à Groupe Dynaco de 2000 à aujourd’hui… Ajoutons le Syndicat de gestion, la Chambre de commerce Kamouraska-L’Islet, la Ferme-école LaPokita. Depuis août 2007, Gilles Martin est aussi – rien de moins – commissaire de la Commis­sion canadienne du lait pour un mandat de trois ans.

Ça mange quoi en hiver?
Par Stéphane Dionne,
T. P., expert-conseil laitier, Groupe Dynaco
Veaux 0-2 mois
Lactoremplaceur Bovo XLR
Veaux 0-6 mois
Goliath 21 Deccox, foin sec
Génisses 6-24 mois
Goliath 40, grains (blé/orge), foin sec, un peu d’ensilage luzerne-fléole
Au tarissement
Minéral P-7 ou supplément Star 42 en fonction des fourrages, foin sec, ensilage luzerne-fléole au besoin
En préparation
Transilac 14, Lactiveur 911, foin sec, un peu d’ensilage luzerne-fléole
Début lactation
Start-Lait, RTM groupe 1, foin sec
Lactation

RTM à 4 groupes : ensilage luzerne-fléole, maïs sec, grains (blé/orge), supplément Symbiose 55 VIP (6-2, Selen’or, Mégalac), Lait’Xtra Plus, minéral P-9. Foin sec à part de la RTM.

Six questions qui tuent à Benoit Martin
producteur laitier et ex-président de la FRAQ

1. Sens-tu une pression pour marcher dans les traces de ton père Gilles? Mon père m’a donné le goût de l’engagement collectif et aussi… le nom de famille! Cependant, après quelques mois d’intégration, les gens m’appelaient Benoit et, à ce genre de poste, tu ne peux pas être autrement que toi-même.

2. Ta candidature à la présidence de La Coop fédérée, c’est pour quand? Quand il y aura plus de jeunes autour de la table!

3. Les consommateurs ne paient-ils pas déjà assez cher leurs produits laitiers? C’est tellement bon pour la santé que ça vaut le prix!

4. Serais-tu pour la discrimination positive à l’endroit des jeunes ou des femmes au sein des organisations agricoles? Pas vraiment. Je ne crois pas qu’on a besoin de postes propres à la relève ou aux femmes. Il faut prendre notre place sur de vrais sièges. En tout cas, les postes d’observateurs, ce n’est pas pour moi!

5. Devrait-on limiter la durée des mandats dans les organisations agricoles? Non, c’est la responsabilité des producteurs et des jeunes de choisir les bonnes personnes pour les bons postes et de les relever de leur fonction quand ils ne font plus la job. Par contre, pour avoir des personnes de valeur en poste, il faudra penser augmenter les indemnités journalières parce qu’actuellement, elles ne sont qu’un dédommagement, pas une rémunération comme telle.

6. Sur une échelle de 1 à 10, ton niveau d’optimisme pour l’avenir de la production laitière? 10! Sinon, je ferais autre chose. Il nous faut toutefois continuer d’augmenter notre productivité.

Génération Y oblige, Benoit Martin est toujours proche de son ordinateur portable, pour gérer le troupeau ou prendre, trois ou quatre fois par jour, ses courriels.

Au moment d’aller sous presse…
Le 4 décembre dernier, un incendie éclatait dans la grange à paille de la Ferme Martinoise du rang de la Pointe à Rivière-Ouelle, propriété du père de Benoit Martin (Gilles Martin), de son oncle Jean-Marie (décédé l’hiver dernier) et de ses cousins. Le feu aura finalement détruit en plus la laiterie et la grange-étable. Une dizaine de bêtes ont péri parmi les 180 que comptait la ferme. Les survivantes ont été rapidement prises en charge par les producteurs laitiers du coin.
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