L’institution financière vient de vous accorder un prêt pour un nouveau projet? Avant de sabler le champagne, lisez plutôt ce qui suit…
Raymond Levallois, professeur-chercheur du département d’économie agroalimentaire de l’Université Laval


Photo : Suzanne Deutsch

L’accès au crédit est trop facile au Québec. À preuve, le taux d’endettement agricole y est le plus élevé en Amérique du Nord. Pendant que celui des agriculteurs américains diminuait de 5 % (de 1995 à 2007), le taux d’endettement canadien augmentait de 4 % et celui des Québécois, de 8 %.

« Plus de 40 % des exploitations laitières auraient une marge de sécurité négative, c’est-à-dire que les remboursements à faire sur les emprunts sont plus élevés que leur capacité de remboursement, et cela risque de mettre en péril leur exploitation, a expliqué Raymond Levallois, professeur-chercheur du département d’économie agroalimentaire de l’Université Laval, lors du Colloque gestion et établissement du Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec (CRAAQ), tenu le 2 novembre dernier. Pourtant, il n’y a pas de crise dans le lait; il s’agit là d’un problème de compétence sur le plan de la gestion. »

À qui la faute?
L’exposé du professeur Levallois démontre qu’une multitude de facteurs contribuent à la situation : d’une part, on retrouve des vendeurs très convaincants et de l’autre, une fausse perception que le filet de sécurité de la gestion de l’offre et de l’ASRA sont bien solides et donc qu’il n’y a pas de risques.

De plus, l’essentiel des conseils techniques est offert par des gens qui risquent d’être en conflit d’intérêts, car ils vendent également des produits et services. La question se pose à savoir si l’on peut réellement avoir le bien-être d’un agriculteur à cœur quand on a des objectifs de vente à atteindre. La plupart des conseillers sont de bons professionnels, mais la situation n’est pas toujours évidente dans un tel contexte.

Les agriculteurs doivent faire preuve de discernement et il est clair que des organismes indépendants, tels que Valacta, seraient utiles pour faire le contrepoids. Il leur faut des conseillers qui favoriseront une approche entreprise, qui vont attaquer les problèmes d’un point de vue économique, plutôt qu’une de production, plus axée sur la technique.

Moins rentables
« Les fermes québécoises ne sont pas aussi rentables que celles d’ailleurs parce qu’elles sont suré­quipées pour leur superficie », estime M. Levallois. La valeur marchande de la machinerie et des équipements par vache est de 50 % plus élevée au Québec qu’en Ontario. Celle de l’Ontario est le double de celle de l’État du Wisconsin. Selon lui, ces données troublantes recueillies auprès de Statistiques Canada1 et de l’USDA2 démontraient que la tendance serait la même dans les autres productions.

Une surcapitalisation entraîne un surendettement. Ajouté à une faible efficacité économique, le résultat est désastreux.

Trop motivés, les Québécois?
Un objectif précis est un puissant moteur de motivation. Or, les agriculteurs québécois ne sont pas en panne d’objectifs, ni de motivation. Bien au contraire. La question que plusieurs devraient se poser reste à savoir si le moyen qu’ils ont choisi pour atteindre leurs objectifs est le bon.

Le projet d’expansion est-il idéal pour augmenter les revenus de l’entreprise ou ne fera-t-il qu’augmenter l’endettement, le niveau de risque, le stress et l’insatisfaction générale des exploitants? Si le but ultime du projet était de trouver une façon de s’offrir plus de temps libre, le moyen qu’ils auront choisi, c’est-à-dire de prendre de l’expansion, n’est probablement pas le meilleur. La façon la plus simple et la moins coûteuse serait de se joindre à une coopérative d’utilisation de main-d’œuvre (CUMO), par exemple.

Appel à la prudence
Compte tenu de l’état des négociations avec l’OMC, de l’incertitude de l’avenir des programmes tels que l’ASRA, le professeur Levallois recommande aux agriculteurs d’acheter uniquement ce dont ils ont besoin et de bien s’assurer que tous les projets d’expansion ou autres soient justifiés économiquement.

Les exploitations agricoles sont de plus en plus complexes et demandent de gérer plusieurs millions de dollars d’actifs. Il n’est pas recommandable d’y aller à l’aveuglette. Des chefs d’entreprises dans d’autres secteurs confrontés à des défis similaires n’hésitent pas à faire appel à des consultants en gestion qui les aident à développer et maintenir une saine gestion de leur exploitation. Le temps serait peut-être venu d’adopter ces mêmes pratiques en agriculture.

Sources :
1 Enquêtes financières sur les fermes, 2005.
2 Agricultural Resource Management Survey (ARMS), 2005.

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