L’expression « quitte ou double » est claire : il faut « quitter » ou « doubler ». Les gens de la Ferme Léonard Morin & fils jouent d’audace et misent gros : ils doubleront.

En production laitière, le désir et la nécessité de prendre de l’expansion ne datent pas d’hier. Prenons comme exemple la Ferme Léonard Morin & fils de Sainte-Claire, dans Bellechasse.

Neuf ans après leur établissement sur une terre de 22 hectares, Léonard Morin et Cécile Couture décident, en 1954, de doubler la super­ficie en culture en s’installant sur une ferme plus vaste comprenant 41 hectares. Le troupeau compte alors 20 vaches Ayrshire. Leurs sept bouches à nourrir – trois filles et quatre garçons – sont autant de raisons pour faire croître les revenus.

Puis dans les années 60 et 70, des achats successifs de terre continueront de faire doubler les superficies. Au milieu des années 70, l’achat d’un autre voisin permet d’établir André, l’aîné des garçons, à la ferme. Doit-on s’étonner que, par cette acquisition, le nombre de vaches double et explose, passant de 24 à 48?

En 1980, l’occasion d’acheter une porcherie se présente. À cette fin, les trois plus vieux frères, André, Guy et Serge, s’associent à leur père Léonard. L’exploitation familiale acquiert du coup un caractère multidimensionnel, avec des activités laitière, céréalière, porcine et acéricole. En 1987, l’achat d’une autre ferme par l’entreprise, la Ferme Sainte-Claire, multiplie encore par deux le nombre de vaches en lactation, de 48 à plus de 100.

Il y a six ans, le troupeau de la Ferme Léonard Morin & fils se composait de 25 % d’Holstein et de 75 % d’Ayrshire. C’est aujourd’hui la noire et blanche qui domine. Il ne reste plus que six Ayrshire dans l’étable… plus une Jersey.

Bref, quand on regarde la ferme, on ne peut que constater l’évolution géométrique (2, 4, 8, 16…) de l’entreprise, qui double à intervalles réguliers soit sa superficie, soit son cheptel.

Des frères généreux
Aujourd’hui, c’est au tour de la troisième génération de vouloir faire sa place au soleil. Et pour la ferme laitière, cette troisième génération, c’est Maxime, âgé maintenant de 24 ans, mais qui, à 15 ans, avait déjà en tête le métier de producteur laitier comme en fait foi un travail d’été qu’il s’était déniché sur une ferme du Vermont, pour parfaire ses connaissances de l’élevage et pour apprendre l’anglais.

Depuis moins d’un an, le jeune homme a donc officiellement joint l’entreprise. Pour faciliter son intégration, l’entreprise a été scindée dans ses volets céréalier, laitier et porcin. Attachés à la production porcine, Serge et Luc s’en sont allés dans ce secteur. Les terres ont toutes été partagées équitablement.

Soucieux d’assurer la survie de la ferme laitière, Serge et Luc voulaient que la ferme laitière poursuive ses activités. Ils auraient pourtant été en droit d’exiger le prix courant pour leurs actions du volet laitier de l’entreprise, mais accéder à cette demande aurait mis en péril la pérennité de la ferme laitière. Leur don s’inscrit donc dans un objectif de continuité de la ferme.

Ne reste donc plus sur la ferme qu’André et Maxime. Et Philippe Fontaine, un employé polyvalent qui bosse depuis 22 ans à la Ferme Léonard Morin & fils, d’ailleurs reconnu comme un emplo­yeur soucieux de sa main-d’œuvre, comme en témoigne l’article du Coopérateur de juillet- août 2005. Philippe prend en main l’alimentation des vaches taries, des taures et des génisses et s’occupe de l’érablière et de la production de bois de chauffage. Maxime s’occupe aujourd’hui de la traite et de l’insémination des vaches. Après la besogne matinale, il se rend à la maison et croise bien souvent dans la cour ou le vestibule de la maison sa conjointe Caroline Lepage.

Le champ de prédilection d’André Morin, ce sont les champs. Ils étaient emmitouflés sous un épais manteau blanc lors du passage du Coopérateur.

Maxime s’en va ensuite prendre soin des jumeaux d’un an et demi du couple, peut-être la future quatrième génération à la ferme. Pendant que Maxime les fait déjeuner, Caroline, technologue diplômée en radio- oncologie qui a finalement épousé et Maxime et la vie de productrice de lait, s’en va « soigner » (non, les vaches n’ont pas le cancer!) les vaches. Caroline qui, il n’y a pas cinq ans, n’aurait pu dire la différence entre du foin et de la paille, et qui fait aujourd’hui le suivi des chaleurs, tient la régie des animaux sur informatique et se porte toujours volontaire pour piloter les tracteurs! Durant le jour, la mère de Maxime et conjointe d’André, Céline Prévost, prend soin des bambins.

Enfin, André, c’est l’homme des champs. Si le travail à forfait a longtemps été un complément de revenu appréciable chez les Morin (jusqu’au tiers des revenus), cette source tend maintenant à s’amenuiser pour une raison fort simple, selon André : il vieillit! Semis et récolte du maïs grain et des céréales et déneigement, voilà plus les seules opérations que l’homme de 60 ans réalise auprès de ses clients.

Il y a cinq ans, Caroline Lepage n’aurait pu dire la différence entre du foin et de la paille. La voilà maintenant qui alimente les vaches en lactation et qui assiste Maxime dans la régie du troupeau.

On double encore
Les technologies disponibles en production laitière évoluent grandement et sont de plus en plus fiables. La pression pour abaisser les coûts de production d’une part et augmenter la productivité d’autre part se fait également sentir. Conséquemment, pour Maxime Morin, la traite robotisée représente une option d’avenir.

Quand on tire environ 70 vaches, on se dit qu’un seul robot de traite pourra faire l’affaire. Mais pour faire vivre quatre personnes et leurs familles, 70 vaches en lactation ne sont certes pas suffisantes. Avec 71 kg de quota, les Morin étaient placés devant un dilemme : doubler carrément – encore une fois! – le cheptel et envisager l’achat d’un deuxième robot ou rester quitte pour un seul, avec les revenus stagnants associés.

André n’a jamais imposé l’expansion. Il a plutôt judicieusement laissé Maxime se faire sa propre idée sur cette avenue, sans l’influencer. Quand Maxime est arrivé avec une proposition d’agrandir le troupeau, il n’a pas eu besoin de convaincre son paternel. André et Maxime, qui ont pourtant une différence d’âge de 36 ans, étaient sur la même longueur d’onde.

Maxime/André ou André/Léonard, trois générations, une même vision du chemin à parcourir : la croissance. Leçon à tirer : il est important de partager avec ses autres actionnaires les mêmes visions de développement. Chez les Morin, le processus décisionnel s’exerce tous les jours, et même directement « sur le plancher des vaches » pourrait-on dire. « Nos terres, nos tracteurs, nos décisions d’affaires, commence André Morin, tous ces sujets importants pour les finances d’une entreprise agricole, on n’en discute pas en réunion dans un bureau assis sur des chaises. On s’en parle tous les jours, en faisant le train ou la traite. » Décisions dans l’action!

En août 2009, on a donc commencé cette nouvelle « progression géométrique » qui fera doubler le quota. Par un achat de 10 kg et par l’obtention de cinq kilogrammes du programme de relève de la Fédération, le quota a été porté à 86 kg. L’objectif sera ensuite de le hausser à entre 140 à 150 kg, au moment où la nouvelle ferme sera opérationnelle.

Du bon manger! Par Philippe Charlebois, T. P., expert-conseil, La Coop Unicoop ____________________________
Vaches en lactation Ensilage de maïs Ensilage de foin Moulée 6020 Supplément 5035 Foin sec haché Paille de soya ____________________________
Vaches en transition Ensilage de maïs Balle ronde foin sec Transimil 17
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Taures Balle ronde foin sec Ensilage de maïs Moulée Goliath 19 ____________________________
Veaux Bovo XLR Golistar ____________________________
La ferme ne soigne qu’une fois par jour une ration totale mélangée, ce qui convient bien l’hiver, mais nécessite plus d’attention l’été lors des chaleurs intenses.

Car oui, les Morin veulent loger les ani­maux spacieusement dans une toute nouvelle construction rectangulaire de 46 m sur 92 m, capable de loger sur un même site toutes les têtes, contrairement à la situation actuelle où les sujets sont répartis dans deux étables : une première pour les vaches en production et une deuxième pour les vaches en transition, les taures et les génisses en croissance. Les présentes étables seront ensuite converties en entrepôts pour la litière et les machineries.

C’est en août 2010, quand ils déposeront leur bilan financier annuel, que les Morin sauront précisément où en sont leurs finances et si leur projet peut se mettre en branle, quoique les démarches avec leur institution financière soient déjà bien entamées. Pour prendre un peu d’avance, un coteau rocheux derrière la vacherie actuelle a même déjà été dynamité l’automne dernier. Les plans de la future étable devraient être prêts dès ce mois-ci (mars). Le creusage pour les fondations pourra alors avoir lieu en 2011.

D’ici ce moment, les Morin préparent leurs finances en grappillant ici et là toutes les économies possibles pour faciliter la réalisation du projet. Par exemple, ils commandent la moulée 20 tonnes à la fois, ce qui engendre un rabais sur cet intrant. Depuis plusieurs années, la ferme est passée aux moulées complètes, ce qui lui permet de vendre son maïs grain et son soya à meilleurs prix et de profiter de moulées fabriquées à meilleur coût par leur coopérative, avec une multitude d’ingrédients et de sous-produits. Ensuite, après chaque commande de moulée et après chaque reformulation, le coût de l’alimentation par hectolitre de lait produit est recalculé, permettant ainsi de contrôler les coûts. Tout cela dans le but d’avoir à l’œil ce qu’ils appellent leur « taux de dépenses » et d’arriver ultimement à diminuer, coûte que coûte, leur taux d’endettement.

Sortons la boule de cristal pour conclure : la ferme doublera-t-elle encore d’ici 20 ou 30 ans? Maxime Morin n’y voit aucun inconvénient. « S’il le faut, elle doublera quand il le faudra. Rien n’est immuable. Est-ce qu’il faudra 2000 vaches pour bien vivre en production laitière dans 20 ans? Moi je dis que tant que ce sera réalisable, on va foncer. Mais grossir pour grossir, non merci. Si on peut bien vivre avec un troupeau de 150 vaches, nous n’en aurons pas 800 pour le plaisir. »

Même si 36 ans les séparent, André et son fils Maxime font voguer leur galère vers les mêmes buts : la croissance et la pérennité de l’entreprise

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