Développement durable. L’expression est à la mode. Tout le monde se l’arrache pour mieux paraître. Dans sa définition originale, le développement durable est « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs* ». Il fait appel à un changement de modes de production et de consommation plus respectueux de la Terre. Dès lors, l’activité humaine, selon ce principe, s’inscrit dans une notion d’équilibre entre le développement économique, social, et écologique.

Les coopératives financières ne tirent pas assez profit du développement durable, incluant la responsabilité sociale. Et ce sont les institutions financières qui le font qui contrôlent le message auprès du grand public et de leur clientèle, bien entendu à leur avantage », constate Lovasoa Ramboarisata, chercheuse associée au Groupe international de recherche en éthique financière de l’Université du Québec (GRIEF). C’est l’une des grandes conclusions de la thèse de doctorat de Mme Ramboarisata.

Pendant quatre ans, cette toute récente docteure (mai 2009) a tenté de différencier les pratiques de développement durable et de responsabilité sociale prônées par les six plus grandes banques canadiennes (Banque Royale du Canada, CIBC, Toronto Dominion, Banque de Nouvelle-Écosse, Banque de Montréal, Banque Nationale) et cinq institutions financières de nature coopé­rative : Caisse Desjardins (Québec), Vancity (Colombie-Britannique), Rabo Bank (Pays-Bas), Crédit Mutuel (France), Cooperative Financial Services (RU).

Mme Ramboarisata

« Je dois vous avouer que j’ai eu beaucoup de mal à trouver des différences. Les coopé­­ratives financières tendent à mimer les ban­­ques capitalistes, peut-être à cause de l’envi­ronnement très concurrentiel. C’est dommage, voire pathétique, de ne pas surfer sur la crise financière actuelle pour se démarquer », explique Mme Ramboarisata. Ceci au moment où les banquiers de Wall Street et de Londres engrangent des bonus milliardaires puisés à même les aides publiques et comme s’ils n’avaient jamais déclenché, en 2008, la pire crise financière et économique planétaire depuis 1930.

Mme Ramboarisata indique que les institutions financières coopératives auraient tout intérêt à miser sur leur nature par les temps qui courent. « Prenons par exemple le ratio du salaire employés/président-directeur général, il peut être de 1 à 400 dans les banques. Jamais vous ne voyez ce ratio inscrit dans les rapports de développement durable et de responsabilité sociale des banques. Les coopératives devraient inscrire cet indicateur de performance dans leur propre rapport pour marquer leur différence. »

Selon la chercheuse, les coopératives finan­cières devraient inventer leurs propres indicateurs de performances au lieu de tout piger dans la boîte à outils du Global Reporting Initiative (GRI). Créée en 1997, cette organisation vise à aider les entreprises à faire leur bilan de développement durable. Après avoir développé quelque 250 indicateurs économiques, sociaux et environnementaux, elle en compte aujourd’hui une cinquantaine. « Le GRI est une créature des grandes banques et de corporations. La force de ce puissant lobby, c’est d’avoir devancé les lois pour imposer leur propre système qui est devenu la norme internationale », affirme-t-elle.

Développer ses propres indicateurs
Pour le moment, dans cette course à l’image et à la notoriété, la très grande majorité des coopératives financières offrent les mêmes produits financiers à saveur de développement durable, fonds d’investissement verts, éthiques, etc. Elles vantent le traditionnel recyclage de papier et publient chaque année un rapport de développement durable similaire. Comment se différencier?

En exploitant la différence coopérative, dit la chercheuse. Celle-ci préconise une communication fluide et participative de la coopérative avec ses membres et parties prenantes pour forger ensemble ses propres indicateurs de performance, lors des assemblées générales et de toutes autres activités. Selon Mme Ramboarisata, la palme d’or en ce sens revient à Vancity, loin devant Caisse Desjardins. La coopérative financière, basée à Vancouver, comptabilise par exemple les heures de bénévolat du personnel voué à la formation en gestion financière donnée à des étudiants et à des familles pour lutter contre l’endettement. « Cette mission éducative, c’est exactement la raison d’être d’une institution financière coopérative. Elle a été créée pour servir la population, qu’elle soit pauvre ou riche! C’est ça qui devrait la différencier d’une banque qui ferme une succursale quand elle n’est plus rentable. »

Mme Ramboarisata indique que les insti­tutions financières coopératives devraient publiciser leurs bons coups, particulièrement au chapitre de la responsabilité sociale. « Desjardins s’est doté d’un régime de retraite à prestations déterminées. Cela veut dire que les employés savent exactement les sommes qu’ils vont toucher à leur retraite. Les banques, elles, adoptent un régime de retraite à cotisations déterminées. Cela veut dire que la cotisation actuelle est connue, mais pas la prestation. Le risque est sur le dos des employés. »

Alors que les entreprises capitalistes utilisent des indicateurs de performance tels les quotas de représentativité – femmes, personnes handicapées, jeunes de moins de 35 ans – facilement imposables au sein des conseils d’administration, il en va autrement dans les coopératives où les administrateurs sont élus. « Selon moi, ce qu’il faut démontrer, ce sont les initiatives qui visent à sensibiliser les membres à la réalité actuelle, ce serait des indicateurs plus pertinents aux coopératives au lieu de dire “on a cinq femmes au sein d’un conseil d’administration” », dit-elle.

Selon la docteure Lovasoa Ramboarisata, une communication fluide entre les membres et la direction d’une coopérative est l’élément clé pour forger une véritable stratégie de développement durable. « C’est ce qui différencie une coopérative financière d’une banque où les choix d’indices de performance du développement durable sont imposés. Dans une coopérative, ces indices devraient être choisis pour refléter les besoins des membres. » D’après cette professionnelle, le même principe s’applique aux coopéra­tives agricoles. La taille des entreprises coopératives et le ratio d’affaires membres et non-membres sont deux éléments à surveiller pour bien répondre aux besoins des coopératrices et coopérateurs.

Éviter l’écoblanchiment
Mme Ramboarisata, après six ans de recherche, n’est pas en mesure d’indiquer les budgets de relations publiques dégagés par les banquiers pour verdir leur image, ces sommes relevant du « secret bancaire », dit-elle à la blague. Toutefois, « les banques ne peuvent plus faire de l’écoblanchiment comme autrefois. Elles ont peut-être inventé les indicateurs de performance. Mais aujourd’hui elles sont scrutées par les ONG et les médias et leurs actes doivent suivre leur discours ».

La communication et la recherche d’indicateurs de performances au regard du développement durable et de la responsabilité sociale sont généralement perçues comme « un poids » par les institutions financières coopératives. Toutefois, selon la chercheuse, ces dernières gagneraient à ne pas imiter, mais à se démarquer des banques, de façon originale. « Contrairement aux banques, Vancity publie un rapport de développement durable tous les deux ans basé sur des projets concrets et des actions de fond. Ce rapport est débattu et commenté par tous, employés et grand public compris. On ne voit pas ça dans les banques. »

Les coopératives agricoles, qui baignent aussi dans un environnement très concurrentiel, auraient-elles une leçon à tirer de l’expérience de leurs cousines bancaires? « On doit susciter la réflexion parmi les membres et les employés à l’ère du développement durable; discuter des avantages, des défis, des coûts et définir ensemble les services que l’on veut se donner. Par exemple, toute compagnie peut vendre de l’engrais, mais quels genres de services verts je peux offrir pour me démarquer? » conclut Mme Ramboarisata. * Gro Harlem Bruntland, ex-première ministre norvégienne, 1987.

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